Savoir poser les bonnes questions au bon moment…

Presque dix ans que je n’avais pas vu de procession et la dernière fois, c’était à l’autre bout de la péninsule, à Séville! En juin dernier, le Korpus d’Oñati fut l’occasion pour moi de me remémorer ce Corpus Christi auquel je participai à Séville, en juin 1993, en habits du XVIIIème siècle. Ce que l’on appelle de l’ethnologie participante. J’avais porté un lourd candélabre d’argent tout au long de la procession qui allait de l’église du Salvador à la Cathédrale. Quand nous avions ensuite rejoint l’église du Salvador, les portes de l’église s’étaient refermées et soudain le prêtre avait brandi une coupe dans une lumière irréelle. Tout le monde s’était mis à genou et j’avais fait comme les autres, sans comprendre exactement ce qui se passait et, sans doute honteux de mon ignorance de calviniste devant tant de splendeurs, tel Perceval dans le château du Roi pêcheur, je n’avais pas demandé d’explications, remettant au lendemain des questions que je n’ai finalement jamais posées…
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“Tandis qu’ils parlaient de choses et d’autres, un jeune valet, qui porte une lance blanche qu’il tient par le milieu, sort d’une chambre ; il passe entre le feu et ceux qui étaient assis sur le lit. Tout le monde pouvait voir la lance blanche et l’éclat de son fer. Il sortait une goutte de sang à la pointe de la lance et cette goutte vermeille coulait jusqu’à la pointe. Le jeune Perceval qui vient d’arriver en ces lieux voit ce spectacle surprenant mais il se retient de demander comment cela peut se produire, car il se rappelle la recommandation de celui qui lui a appris la chevalerie: il faut se garder de trop parler. Il a donc peur, s’il pose une question, qu’on le trouve grossier et c’est pour cette raison qu’il ne demande rien. Deux autres jeunes gens apparurent à ce moment qui portaient des chandeliers d’or pur, décorés de fines incrustations noires. Ces jeunes gens étaient d’une immense beauté. Sur chaque chandelier brûlaient au moins dix chandelles. Une demoiselle portait un graal à deux mains et s’avançait avec les jeunes gens : elle était belle, gracieuse et élégamment habillée. Quand elle fut entrée dans la pièce avec le graal qu’elle portait, il y eut une si grande lumière que les chandelles semblèrent plus sombres, comme les étoiles ou la lune quand le soleil commence de briller. Une autre demoiselle venait derrière elle : elle portait un plat en argent. Le graal qui était à la tête de la procession était de l’or le plus pur et incrusté de pierres précieuses de toutes sortes parmi les plus riches et les plus rares qui existent sur terre et dans la mer. Les pierres précieuses du graal dépassaient toutes les autres, cela ne fait pas de doute. De la même manière que la lance était passée, ils passèrent devant le jeune homme pour aller d’une chambre à l’autre. Perceval vit passer les jeunes gens mais il n’osa pas demander qui l’on servait dans ce graal, car il pensait toujours à la recommandation du sage seigneur. J’ai bien peur que le mal ne soit déjà fait, car j’ai souvent entendu dire qu’on peut parfois trop se taire, tout comme on peut parfois trop parler. Mais cependant, le jeune homme ne leur pose aucune question, ni pour son bien, ni pour son malheur. [...] On plaça la table sur ces tréteaux et on posa la nappe par-dessus. Que dire de cette nappe, sinon que jamais un ambassadeur, un cardinal ou un pape n’avait mangé sur un tissu aussi blanc ? On servit d’abord un cuissot de cerf bien gras, bien poivré. Ils ne manquèrent pas de vin, ni fort ni léger, et ils en remplirent plusieurs fois leurs coupes d’or. Un serviteur coupa devant eux le cuissot de cerf au poivre après l’avoir déposé sur le plat d’argent, et il leur présenta chaque morceau individuellement sur une grande tranche de pain. Pendant ce temps, le graal traversa encore la salle devant eux – le jeune homme ne demanda pas qui l’on servait avec ce graal. Il s’en gardait à cause du seigneur respectable qui lui avait conseillé de ne pas trop parler : ce conseil lui reste en mémoire, il ne cesse d’y penser. Mais il est plus silencieux qu’il ne devrait l’être. À chaque mets que l’on apporte, il voit le graal repasser juste devant lui, sous ses yeux, mais il ne sait pas à qui il sert. Il voudrait bien le savoir et il se dit qu’il demandera, avant de partir du château, à l’un des serviteurs de la cour. Mais il préfère attendre le lendemain matin, quand il quittera son hôte et tout son entourage. Il remet sa question au lendemain et il s’occupe seulement de bien manger et de bien boire. D’ailleurs, il ne regrette rien parce qu’on sert à la table des mets et des vins tous aussi délicieux que plaisants.”
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Chrétien de Troyes. Perceval ou le conte du graal.

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