Développement durable et reconnaissance des savoirs locaux ou traditionnels

Étude de document.
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Extraits d’un article de Marie ROUÉ, ethnologue (1), paru en janvier 2003 et disponible dans son intégralité sur EcoRev’ -Revue critique d’écologie.

Développement et sociétés “traditionnelles”

On ne surprendra personne en constatant que la notion de développement semble s’opposer en tous points à l’idée de sociétés dites primitives, puis traditionnelles, puis non modernes. Ces dernières tendraient à mettre l’accent sur la reproduction plutôt que sur la production, l’essentiel étant de transmettre aux générations futures ce que l’on a soi-même reçu, d’où la référence à la tradition. Dans ces sociétés, l’accumulation, quand elle a lieu en raison de grandes richesses naturelles, donne lieu à des phénomènes festifs et rituels de redistribution plutôt que de développement (cf. le phénomène du potlatch comme figure de style de l’a-économique par excellence).

Le concept de développement durable, avec ses deux termes contradictoires, est-il plus en phase avec les sociétés dites traditionnelles ? [...] Lorsque les sociétés modernes veulent se développer autrement, et que les autres (les ex-primitives), sous l’influence de la mondialisation, se transforment, ne se rejoignent-elles pas dans une posture, en quelque sorte médiane, qui pourrait être celle du développement durable ?

Il y a à cet égard beaucoup de non-dit et d’implicite en sciences sociales. Ce que l’on dit à un moment donné des “autres” sociétés est toujours conçu d’abord par opposition à la nôtre, en fonction de nos propres représentations de nous-mêmes à ce moment-là. Tout d’abord conçues, par comparaison à la nôtre, comme hors de l’histoire et du développement, les “autres” sociétés deviendraient, maintenant que l’on porte un regard critique sur les abus du développement, un exemple de développement harmonieux soucieux de son environnement naturel.

Les sociétés traditionnelles sont aujourd’hui prises en exemple pour leur attitude respectueuse envers l’environnement, qui leur permettrait, sans mettre en danger le milieu naturel, d’en tirer cependant toutes leurs ressources, et de le transmettre aux générations futures (voir par exemple le rapport Bruntland). La médiation entre la nature et l’homme se ferait dans ces sociétés, plus que par la transformation, par l’adaptation, autre concept important de l’écologie culturelle des années 60 et suivantes. Cela suppose des savoirs et savoir-faire, une culture, qui permettent à une société donnée de ne pas demander à son environnement plus qu’il n’en peut fournir, et de s’adapter à ce que l’on a nommé des contraintes. Par exemple, dans un milieu comme l’Arctique où relativement peu d’espèces, mais un grand nombre d’individus par espèces sont à un moment donné concentrés en un lieu et se déplacent, la société qui en dépend exploitera ces diverses espèces en se déplaçant de façon saisonnière.

Les savoirs autochtones : une nouvelle légitimité

Après le concept d’”adaptation” de l’écologie culturelle des années 60 et 70, on assiste aujourd’hui à un engouement pour les savoirs naturalistes des peuples locaux. Autrefois qualifiés de savoirs populaires, ils sont depuis les années 80 célébrés par des auteurs anglo-saxons sous l’appellation de TEK, traditional ecological knowledge, savoirs écologiques traditionnels. Ces savoirs jouent un rôle essentiel dans l’adaptation à un milieu naturel, surtout quand ils ne sont pas supplantés par d’autres savoirs, techniques et scientifiques, axés sur la transformation du milieu.

Si certains auteurs mettent l’accent sur le caractère “soutenable” des actions sur la nature que permet un tel savoir avec un enthousiasme qui frise la foi, il nous apparaît primordial de conserver un point de vue critique en posant quelques questions :
- si certaines formes “traditionnelles” d’utilisation d’un milieu naturel sont “durables”, peuvent-elles être qualifiées de développement pour autant, et à quelles conditions ?
- quand la démographie et le mode d’occupation du territoire se transforment, ou que la rotation des mises en culture s’accélère, les savoirs “écologiques” permettent-ils toujours l’adaptation ?
- quelle est la vision du monde de ces peuples ? Pouvons-nous nous permettre de les qualifier d’écologiquement correct dans le cadre d’une notion de développement durable s’ils ne souscrivent pas à ces représentations qui sont nôtres ? Plus généralement, comment une discipline dont l’essence est de comprendre l’Autre dans sa singularité, et qui prétend à une attitude scientifique et objective, s’arrange-t-elle de ce constant retour à soi ? [...]

L’article 8 de la Convention pour la Biodiversité (CBD) mentionne l’importance des savoirs autochtones. Au dixième paragraphe de cet article, il est précisé que chaque signataire visera à “respecter, préserver et maintenir les connaissances, innovations et pratiques des communautés autochtones et locales qui incarnent des modes de vie traditionnels”. Plus précisément, sera favorisée “l’application sur une plus grande échelle, avec l’accord et la participation des dépositaires de ces connaissances, innovations et pratiques”. Enfin, dans le respect de la propriété intellectuelle, le partage équitable des avantages découlant de l’utilisation de ces connaissances, innovations et pratiques sera encouragé.

Depuis le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992, et la publication de l’Agenda 21 qui reconnaît (Principe 22) que les peuples autochtones, en raison de leurs savoirs et de leurs pratiques traditionnelles, ont un rôle vital à jouer dans la gestion de l’environnement et le développement, ces savoirs font l’objet d’un grand intérêt. Qualifiés de traditionnels, autochtones ou locaux, on en trouve mention dans les programmes de toutes les organisations internationales et des grandes ONG environnementales.

[...] Reconnaître pour les uns, faire reconnaître pour les autres, des savoirs locaux qui pouvaient permettre de gérer ces mêmes territoires et leurs ressources naturelles en partenariat (co-gestion, gestion participative) est une esquive [...]. Si l’on ne peut parvenir à un accord sur la propriété de la terre et des ressources, on peut pourtant les gérer ensemble, en utilisant la médiation de consultants et de scientifiques pour le recueil des systèmes de savoirs locaux sur les animaux, les plantes, les écosystèmes et leur fonctionnement en tant qu’outils de gestion par les populations locales. En d’autres termes, au lieu de se demander à qui appartiennent les territoires occupés par les populations autochtones et aujourd’hui convoités par les Etats qui ont développé des technologies pour en exploiter les ressources, la question devient : qui sait les gérer ?

Pour conclure, il apparaît qu’aujourd’hui la question du développement durable chez les Inuit, les peuples océaniens, ou les paysans d’ici et d’ailleurs, se pose avant tout en termes de reconnaissance de leur système de gestion, et donc de leurs savoirs et savoir-faire.

Marie ROUÉ, chercheuse au Laboratoire d’Ethnobiologie du Muséum National d’Histoire Naturelle (CNRS).

(1) Anthropologue de formation, Marie Roué est spécialiste des peuples arctiques et subarctiques et de leurs relations à la nature. Après avoir mené ses recherches en Laponie chez les éleveurs de rennes samis du nord de la Norvège (1969-80), elle a travaillé avec les Inuit au Canada (1979-1991), puis avec les Indiens Cris de la Baie James (Québec, 1994 à aujourd’hui). Ses recherches actuelles portent plus généralement sur les savoirs indigènes et locaux, et ses derniers travaux concernent le rôle des ONG et plus généralement celui de la médiation entre les groupes indigènes et la société globale.

Après avoir lu cet article dans son intégralité (avec notamment une étude de cas très intéressante sur la gestion de la pêche en Océanie), répondez aux questions suivantes:

1/ En quoi la notion occidentale de développement est-elle difficilement applicable aux sociétés traditionnelles?

2/ Que désigne l’expression “savoirs écologiques traditionnels“? À partir de vos connaissances, pouvez-vous donner des exemples de savoirs écologiques traditionnels?

3/ Pourquoi les sociétés traditionnelles, après avoir été considérées comme primitives, deviendraient-elles aujourd’hui des exemples de développement durable?

4/ Le développement durable, concept de pays développé, a-t-il un sens pour les peuples autochtones?

5/ Quelle est la thèse défendue ici par l’auteur?


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