Michel de MONTAIGNE : Des cannibales.
Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage; comme de vray, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du païs où nous sommes. (…) Ces nations me semblent doncq barbares, pour avoir receu fort peu de façon de l’esprit humain, et estre encore fort voisines de leur naifveté originelle. Les loix naturelles leur commandent encores, fort peu abastardies par les nostres, mais c’est en telle pureté, qu’il me prend quelque fois desplaisir dequoy la cognoissance n’en soit venuë plustost, du temps qu’il y avoit des hommes qui en eussent sceu mieux juger que nous. (…) C’est une nation en laquelle il n’y a aucune espece de trafique; nul cognoissance de lettres; nulle science de nombres; nul nom de magistrat, ny de supériorité politique; nul usage de service, de richesse ou de pauvreté; nuls contrats; nulles successions; nuls partages; nulles occupations qu’oysives; nul respect de parenté que commun, nuls vestemens; nulle agriculture; nul metal; nul usage de vin ou de bled. (…)
Un peu plus loin, MONTAIGNE décrit les mœurs et les habitudes de ces Indiens telles qu’elles ont été rapportées par Jean de LÉRY, un jeune cordonnier calviniste qui a passé l’année 1557 sur la côte brésilienne, dans un endroit que l’on appelait à l’époque la « France Antarctique » (sic):
Au demeurant ils vivent en une contrée de païs très plaisante et bien tempérée. Ils ont grande abondance de poissons et de chairs, qui n’ont aucune ressemblance aux nostres , et les mangent sans autre artifice que de les cuire. Leurs bastimens sont forts longs, et capables de deux ou trois cents ames. Leurs lits sont d’un tissu de coton, suspenduz contre le toict, comme ceux de nos navires, à chacun le sien; car les femmes couchent à part des maris. Ils se levent avec le soleil, et mangent soudain apres s’estre levez, pour toute la journée; car ils ne font autre repas que celuy-là. Ils boivent à plusieurs fois par jour, et d’autant. Leur breuvage est faict de quelque racine, et est de la couleur de nos vins clairets. Au lieu du pain, ils usent d’une certaine matiere blanche, comme du coriandre confit. J’en ay tasté: le goust en est doux et un peu fade. Toute la journée se passe à dancer. Les plus jeunes vont à la chasse des bestes à tout des arcs. Une partie des femmes s’amusent cependant à chauffer leur breuvage, qui est leur principal office. Il y a quelqu’un des vieillards qui, le matin, avant qu’ils se mettent à manger, presche en commun toute la grangée, en se promenant d’un bout à l’autre et redisant une mesme clause à plusieurs fois. Il ne leur recommande que deux choses: la vaillance contre les ennemis et l’amitié à leurs femmes. Ils sont ras par tout, et se font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans autre rasouër que de bois ou de pierre. Ils croyent les ames éternelles, et celles qui ont bien mérité des dieux, estre logées à l’endroit du ciel où le soleil se leve; les maudites, du costé de l’Occident. Ils ont leurs guerres contre les nations qui sont au-delà de leurs montaignes, plus avant en la terre ferme, ausquelles ils vont tous nuds, n’ayant d’autres armes que des arcs ou des espées en bois, apointées par un bout, à la mode des langues de nos espieuz. Chacun rapporte pour son trophée la teste de l’ennemy qu’il a tué, et l’attache à l’entrée de son logis. Après avoir long temps bien traité leurs prisonniers, ils l’assomment à coups d’épée. Cela faict, ils le rotissent et en mangent en commun. Je ne suis pas marry que nous remerquons l’horreur barbaresque qu’il y a en une telle action, mais ouy bien dequoy, jugeans bien de leurs fautes, nous soyons si aveuglez aux nostres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à deschirer par tourmens et par geénes un corps encore plein de sentiment, le faire rotir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l’avons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger après qu’il est trespassé. (…)
Enfin, Montaigne raconte qu’il a lui-même vu trois de ces « Cannibales » à Rouen, en octobre 1562, où on les avait présentés au roi Charles IX, alors âgé de 12 ans :
Trois d’entre eux furent à Roüan, du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit. Le Roy parla à eux long temps; on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d’une belle ville. Après cela, quelqu’un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d’eux ce qu’ils avoient trouvé de plus admirable. Ils dirent qu’ils trouvoient en premier lieu fort estrange que tant de grands hommes, portans barbes, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable que ils parloient des Suisses de sa garde) se soumissent à obeyr à un enfant, et qu’on ne choississoit pas plus tost quelqu’un d’entr’eux pour commander; secondairement qu’ils avoyent aperçeu qu’il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauvreté; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy nescessiteuses pouvoient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prinsent les autres à la gorge ou missent le feu à leurs maisons.
Essais, Livre I, chapitre XXXI, Des cannibales.
QUESTIONS:
1/ Lorsqu’il décrit les mœurs des Indiens, Montaigne ne peut s’empêcher de les comparer avec celles des Européens. Vous relèverez ces points de comparaison qu’il établit entre « nous » et les « sauvages ».
2/ Selon Montaigne, pourquoi est-il abusif de dire des Indiens qu’ils sont des « sauvages » ou des « barbares »? Argumentez votre réponse.
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- 4.19.08 / 4
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