L’Étrangère aux yeux bleus
L’Étrangère aux yeux bleus, de Youri RYTKHÈOU (Actes Sud, Babel, 2002) est un beau roman qui se situe dans l’URSS stalinienne, au début de la guerre froide: une jeune ethnographe russe débarque en 1947 à Ouelen, face au détroit de Bering, dans le but de nomadiser dans la toundra avec une tribu tchouktche d’éleveurs de rennes. Pour parfaire son intégration, et dans l’espoir de percer le secret des chamanes, elle épouse le fils du chef de la tribu…
“Tanat était loin de penser qu’on allait lui répondre en langue tchouktche.
-Et toi, tu es russe?
-Ii.
-Pourquoi parles-tu notre langue?
-Je l’ai apprise aux Etudes orientales de l’université de Leningrad, mais aussi avec les étudiants de chez vous à l’Institut des peuples du Grand Nord…
Tanat prit ses bagages et les trouva bien lourds.
Elle s’appelait Anna Odintsova et venait à Ouelen pour une mission scientifique ordonnée par l’Institut d’ethnographie de l’Académie des sciences, où elle préparait une thèse de doctorat. Elle avait l’intention d’étudier les coutumes anciennes des éleveurs de rennes, leur langue, leur folklore. (…)
Quel long voyage elle avait dû faire jusqu’à Ouelen! Mais aussi quel drôle d’idée que d’étudier lalangue tchouktche et les coutumes anciennes dénoncées par les bolcheviks comme des survivances du passé entravant la marche du progrès! Qui cela pouvait-il donc intéresser? Car enfin, ni les Tchouktches ni leurs vosins proches (Esquimaux, Koriaks, Lamoutes…) ne pouvaient être comparés aux Egyptiens, aux Grecs ou aux Romains bâtisseurs de civilisations. Les gens d’ici n’avaient connu aucune dynastie. Ils n’avaient jamais construit de cités fortifiées, ni érigé de pyramides, ni mené de conquêtes… Même leurs morts, qui gisaient à ciel ouvert dans la toundra, ne laissaient d’eux qu’une poignée d’os blancs au bout de quelaues années. Se pouvait-il qu’on s’intéresse à ces yarangas où tremblotait la lueur d’une mèche à huile, à leur aménagement, à la construction des traîneaux et à l’attelage des rennes? Ou encore au dépeçage des morses? Aux chants de Rinto? Certes, ils touchaient le coeur de Tanat et des siens, mais comment pouvaient-ils émouvoir un être né ailleurs et parlant une autre langue? Et cela quand on venait de cette terre lointaine et chaude qui, d’après les livres, les images et les rares films parvenus jusqu’ici, lui semblait si différent de la toundra déserte et glacée…”
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- Published:
- 22 avril 2008 / 3:13
- Tags:
- Chamanes, Nomadisme, Sibérie, Tchouktches, URSS, Youri Rytkhéou

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