Véronique et le sang du sacrifice

Cet article est dédié à la mémoire de Julian PITT-RIVERS.

Frédéric Maillaut
Pendant la semaine sainte de Séville, les mystères (misterios) sont des pasos, composés de plusieurs statues, des Images, qui mettent en scène un épisode précis de la Passion du Christ. La multiplication aux XVIème et XVIIème siècles de ces pasos répond à la volonté du Concile de Trente de rendre le dogme catholique accessible au plus grand nombre, même aux illettrés.

Pour obtenir de meilleurs effets dramatiques, les sculpteurs de l’école sévillane n’hésitèrent pas à chercher de nouveaux thèmes iconographiques en dehors des évangiles. Leurs sources sont donc très variées: évangiles apocryphes (de Pierre, de Nicodème pu encore les Actes de Pilate), littérature franciscaine (les Méditations de saint Bonaventure), la Légende dorée de Jacques de VORAGINE et le théâtre religieux du Moyen-Âge (le mystère est aussi un genre théâtral qui a dominé le XVème siècle, fournissant en Espagne des oeuvres telles que les Fechas para la Semana Santa, de Gomez MANRIQUE, ou encore l’Auto de la Pasión, d’Alonso del CAMPO. fmaillaut

La confrérie de la Vallée (El Valle) qui sort en procession le jeudi après-midi possède ainsi un paso appelé la Croix sur l’épaule (photo ci-dessus). La composition de ce paso, qui date du XVIIIème siècle et qui est anonyme, est le fruit d’une curieuse synthèse: il met en scène simultanément l’épisode apocryphe de Véronique (sixième station du Via Crucis) et la rencontre avec les trois Filles de Jérusalem mentionnée par Luc (23:28) et correspondant à la huitième station du Via Crucis. Ainsi, Véronique essuie le visage en sueur et en sang du Christ, alors qu’il porte sa croix sur l’épaule et qu’il semble se diriger vers les trois Filles pour leur parler, et l’empreinte reste miraculeusement imprimée sur le linge. Chaque année, la confrérie place entre les mains tendues de Véronique un linge différent, avec un nouveau visage peint par un artiste local.

La confrérie de la Vallée est l’héritière de l’ancienne confrérie de la Sainte Face qui rendait au XVème siècle un culte à un linge avec le visage du Christ. La figure de Véronique, que l’on retrouve incarnée par une jeune fille dans le cortège de la confrérie de Montserrat (vendredi saint, photo ci-dessous), résulte d’une tradition apocryphe assez confuse: d’après la Légende dorée, l’épisode de la sainte Face est antérieur à la Passion du Christ. Il semble également qu’on la confonde avec la femme atteinte d’une hémorragie depuis douze ans que Jésus a guérie (Matthieu 9:20) et qui, parfois appelée Bérénice, vient témoigner lors du procès devant Pilate (Évangile de Nicodème 7, et Actes de Pilate 7:11). Notons que Véronique a également accompagné jusqu’en 1928 l’Image de Jésus des Peines (confrérie de Saint Vincent) sur son chemin de croix.

Véronique est populaire à Séville et, par analogie avec le geste qu’elle fit pour essuyer le visage en sang du Christ, elle a donné son nom à une passe de tauromachie, la verónica. En ce sens, l’image processionnelle de la Véronique renvoie à la corrida de Résurrection qui a lieu dans l’après midi du dimanche de Pâques et qui, comme l’a démontré Julian PITT-RIVERS, conclut vraiment le rituel de la semaine sainte. Que l’on sacrifie Jésus-Christ ou le taureau, le sang du sacrifice est essuyé par un linge et, dans les deux cas, c’est Véronique que l’on appelle à la rescousse.

© fredmaillaut

Cette jeune fille incarnant Véronique précède le mystère de la Conversion du bon voleur (Confrérie de Montserrat).
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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « Véronique et le sang du sacrifice », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages. [En ligne], mis en ligne sur ethnoLyceum le 1er mai 2008. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/04/22/veronique-et-le-sang-du-sacrifice/


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