Hommes de zoo au temps des colonies

Article de Sylvie BRIET publié dans Libération en 2002 à l’occasion de la parution aux Editions La Découverte de Zoos humains, un ouvrage réalisé par des ethnologues et des historiens sur les exhibitions d’ «indigènes» en Europe à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Qui se souvient de 1931, pas de la grande exposition coloniale mais de l’exhibition des Kanaks venus pour l’occasion, parqués au jardin d’Acclimatation du bois de Boulogne et pour qui les visiteurs payaient 5F supplémentaires ? Le prospectus titrait alors « cannibales ». Ensuite ils furent envoyés en tournée en Allemagne. Cette exposition fut la dernière du genre en France. Mettant un terme à soixante ans de shows ethniques qui eurent lieu dans toute l’Europe et aux Etats-Unis et connurent leur heure de gloire à la fin du XIXème siècle. […]

Au XIXème siècle, la France et d’autres pays européens consolident leurs empires coloniaux. Mais qui a vu en chair et en os l’Africain, l’Indien, le Kanak, l’inconnu, l’indigène ? En 1875, Carl Hagenbeck, commerçant de Hambourg à la tête d’un commerce d’animaux sauvages sans doute inspiré par l’Américain Barnum qui présentait des phénomènes, inaugure un ethno-show avec des Lapons. Succès foudroyant. Les années suivantes, il présente des Nubiens du Soudan égyptien, d’abord en Allemagne, puis à Londres et à Paris. Napoléon III a inauguré le jardin d’acclimatation du bois de Boulogne conçu pour accueillir des animaux exotiques : végétation luxuriante, girafes, ours, kangourous… Et en 1877, pour la 1ère fois, des hôtes humains ainsi décrits par un membre de la société d’anthropologie : « Toute cette ménagerie africaine était escortée par 14 grands gaillards drapés de blanc, au corps de bronze, à la chevelure bizarre… On conçoit aisément que la curiosité du public fut vivement excitée à la vue de tous ces êtres étranges… » Les chameliers indigènes suscitent une curiosité bien plus grande que les animaux qu’ils sont venus accompagner. Et la fréquentation du jardin zoologique d’Acclimatation double cette année-là. […] On met alors l’accent sur le côté primitif ou exotique : si l’indigène exposé est cannibale, il mange de la viande crue devant les spectateurs et prend l’air féroce. Mais il est facilement qualifié de doux et frêle, habile et gracieux s’il vient d’Inde, considéré comme moins barbare qu’un Fuégien ou un Peau-Rouge. Quant aux Africains, Arabes, Indochinois, Polynésiens, Kanaks, on en exhibe un, puis des groupes entiers, puis on reconstitue des villages. Ils sont payés, volontaires, car on leur fait miroiter un voyage et de l’argent. Certains retournent dans leur pays, d’autres meurent en Europe. « C’est, au cœur de l’Europe, une façon de valider l’entreprise coloniale puisque ces gens n’étaient que des sauvages. L’identité du Blanc se fait en fonction de ce qu’il n’est pas. C’est le regard que l’on porte sur l’autre. Et nous sommes imbibés de ça », explique Pascal Blanchard.

Au départ, les scientifiques se réjouissent de cette opportunité. Cinquante ans plus tôt, la Vénus hottentote a été la première concilier les intérêts du monde du spectacle et de la science. Cette femme, originaire d’Afrique du Sud, exhibée en Angleterre et en France dans des conditions dégradantes à cause de ses particularités physiques, a été disséquée par Cuvier en 1816. Dans son rapport Cuvier exprime un concentré de théorie raciste et montre comment la Vénus était plus proche de l’animal que de l’homme. Lorsque les expositions commencent, les scientifiques sont contents. Ils ont leur spécimens à domicile. Ils demeurent convaincus de l’inégalité entre les races, persuadés pour la plupart que ces peuples inférieurs étaient condamnés à disparaître, qu’il était donc intéressant d’étudier les spécimens restants. De fait, les scientifiques n’ont rien à redire. Ils valident ces exhibitions puisqu’elles présentent un intérêt scientifique. « On leur demandait d’expliquer le monde, de le classer. La science, à l’époque, c’était la mesure. On pensait que les différences physiques étaient la clé qui permettrait de classifier les races humaines. On se posait des questions telles que : un Esquimau et une Africaine peuvent-ils avoir des enfants ensembles, a priori non, mais d’après eux, il aurait fallu essayer », explique Gilles Boëtsch, anthropologue (CNRS Université de la Méditerranée). […]

De fait, la Première Guerre mondiale donne un coup d’arrêt aux exhibitions : ces Africains qui versent leur sang pour la France méritent quelque considération. 1931 sera la dernière grande date avec l’Exposition coloniale internationale. Le ton officiel a changé : le ministre des Colonies déplore la curiosité malsaine du public qui se presse pour voir des types inférieurs d’humanité.

Sylvie BRIET, Libération, 26 mars 2002.

Un article “Ces zoos humains de la République coloniale” a été publié par le Monde Diplomatique et réédité dans le n° spécial de Manière de voir de l’été 2001.


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