In Memoriam: Julian Pitt-Rivers

C’est sur la plage de Peñiscola, en Espagne, que j’appris la mort de Julian PITT-RIVERS, à Paris, en août 2001, et je m’en suis voulu de ne lui avoir jamais donné de nouvelles (en particulier, et je savais que ça l’intéressait, j’avais des informations à lui fournir sur la dévotion sévillane à sainte Véronique). La notice biographique publiée dans le quotidien espagnol me révéla à quel point il avait eu une vie passionnante.

Je m’étais souvent demandé quel âge il avait. Quand je l’avais rencontré une dizaine d’années plus tôt il était toujours fringant et débordant d’enthousiasme. En fait, il était né en 1919, comme mon propre grand-père. Sa mère était actrice et son père, avec qui il ne s’entendait pas, fut interné en 1940 pour ses liens avec Oswald Mosley, fondateur de la Bristish Union of Fascists. Pendant la seconde guerre mondiale, il interrompit ses études pour se battre en Afrique du Nord puis en Europe dans le corps des Royal Dragoons. Après la guerre, il fut le percepteur du jeune Fayçal II, roi d’Irak qui sera assassiné en 1958 après avoir tenté de créer une Fédération arabe d’Irak et de Jordanie. Il quitta Bagdad en 1947 pour Oxford où il obtint son doctorat en Anthropologie sociale en 1953. Son travail de terrain dans un village en Andalousie, Grazalema, fut publié en 1954 sous le titre The People of the Sierra, avec une préface de son professeur Edward Evan EVANS-PRITCHARD. C’est aujourd’hui un grand classique, l’une des premières monographies d’anthropologie sociale consacrée à l’Espagne et il l’a dédiée à son ami Julio CARO BAROJA qui l’avait aidé à mener son terrain. En effet, il n’était pas si facile entre 1949 et 1952 de réaliser un travail de terrain en Andalousie. Après la guerre civile, le pouvoir franquiste voyait d’un mauvais oeil l’anthropologie et tout ce qui pouvait s’apparenter à des enquêtes. Les Républicains essayaient de s’organiser dans la clandestinité dans les campagnes et un anthropologue pouvait être vite suspecté d’espionnage. Julian PITT-RIVERS s’inspira de la monographie sur les Nuers d’EVANS-PRITCHARD et il fut ainsi le premier à appliquer à l’Europe les méthodes de l’ethnographie classique. À travers la vie du village, il s’intéressa particulièrement au mouvement anarchiste qui, selon lui, dérivait du fossé entre le gouvernement central et la communauté villageoise.

Il s’intéressait aussi aux codes de l’honneur et de la honte qui, pour lui, étaient au centre des cultures méditerranéennes (The Fate of Schechem or The Politics of Sex, 1977). Dans cette étude lumineuse, devenue également classique, la logique de l’honneur, reliée à certaines institutions telles que le pouvoir, le mariage, l’hospitalité ou la pudeur, renvoie à l’idée que l’honneur des hommes dépend de la pureté sexuelle des femmes qui leur sont proches (c’est-à-dire la mère, la soeur, l’épouse et la fille).

Entre 1964 et 1969, Julian PITT-RIVERS partagea son temps entre Chicago et l’École Pratique des Hautes Études à Paris où il avait été invité par Claude LÉVI-STRAUSS. Puis il fut rattaché à l’Université de Nanterre. C’est là, en 1988, que l’on me donna son numéro de téléphone. J’étais en maîtrise d’ethnologie et je voulais faire un mémoire sur la Semaine sainte de Séville. Il m’invita très aimablement chez lui, rue de l’université, à Paris, et je dois avouer que j’étais très impressionné. Est-ce du fait de mes origines modestes? Je me suis toujours senti comme étranger au monde universitaire et il sut me mettre à l’aise. Il était amical, aimait plaisanter et se montra très disponible. Bien qu’il eût décidé de prendre un peu de distance avec l’université, il accepta de diriger mon travail. Mon sujet lui plaisait et l’inspirait: “Pourquoi ne pas intituler votre mémoire La couronne d’épine et les larmes de la vierge?” s’amusa-t-il avant de se résoudre à un titre plus académique “qui plaira bien à Nanterre” ajouta-t-il malicieusement. La conversation, détendue, nous amena à parler de Séville puis de tauromachie. Les courses de taureaux l’intéressaient, il en parlait comme d’un sacrifice rituel, d’une métaphore sexuelle et d’un rite de fertilité intégré au catholicisme espagnol et il m’offrit une copie dédicacée de quelques uns des articles qu’il avait écrit à ce sujet. Il me confia que le meilleur texte sur la tauromachie était celui écrit en 1946 par Michel LEIRIS: « De la littérature considérée comme une tauromachie ». Je venais justement de lire ce texte qui introduisait L’âge d’homme, un bouquin que j’avais bien apprécié. Il était curieux et voulut en savoir plus sur moi: il s’amusa ainsi de savoir que j’étais protestant, que je travaillais au Ministère de l’agriculture tout en faisant mes études et me raconta qu’il avait une propriété dans le Quercy. On parla de politique et de construction européenne: il était profondément attaché à la diversité culturelle et pour lui c’était en protégeant les différences régionales que l’Europe devait se construire et il prenait bien sûr l’exemple du droit à la tauromachie en Espagne ou dans le sud de la France. Enfin, il me fit une lettre d’introduction auprès de Salvador RODRIGUEZ BECERRA, qui dirigeait la Fundación Machado, rue Jimios à Séville, et, avant de nous séparer, il me confia que l’observation de terrain était essentielle, qu’il fallait oublier toutes les théories et qu’il suffisait finalement de se poser des questions de bon sens: Qui? Quoi? Comment? Quelle utilité? Pour quelles raisons et quels résultats? On se rapprochait là d’une démarche fonctionnaliste et, à partir des réponses à ces questions, il s’agissait ensuite de voir si on pouvait élaborer un système.

La dernière fois, que je le vis, c’était en 1991 à Séville, le lundi saint. J’étais avec deux amis, Jean-Michel et Gilles, et après voir vu la confrérie de la Vraie Croix, dans le quartier de Saint-Vincent, nous attendions, en fin d’après midi, la sortie de la Confrérie du Musée. Une confrérie ancienne, probablement fondée en 1575, très populaire, si bien que les Sévillans sont nombreux à se rassembler sur la petite place du Musée pour assister à la sortie. Nous guettions donc l’ouverture des portes de la chapelle et, comme je dépassais tout le monde d’une bonne tête, je savais que je ne perdrais aucun détail de la procession. À quelques mètres, une autre tête émergeait de la foule. C’était Julian PITT-RIVERS qui me fit signe avec un grand sourire, de façon à ce que l’on se retrouve après le passage de la confrérie. Le cortège s’égrena, avec son contraste particulier: la partie qui précède le paso du Christ de l’Expiration est austère, avec des pénitents vêtus de noirs et sans accompagnement musical, tandis qu’avec la Vierge des Eaux viennent des nazaréens en tuniques blanches et cagoules noires et surtout un orchestre qui jouent de célèbres marches dédiées à la confrérie. La procession s’éloigna vers la place de la Campana et nous nous retrouvâmes. Sa femme Françoise était avec lui; elle avait à la main un exemplaire de mon mémoire: “c’est le meilleur guide pour comprendre la semaine sainte“, me dit-elle. Un compliment qui me fit rougir. C’était le dernier mémoire de maîtrise qu’il avait accepté, si gentiment, de diriger. Et moi, misérable, incapable comme d’habitude de donner des nouvelles, je ne l’ai ensuite jamais revu.


About this entry