Fête et pénitence à Séville

Que signifie la diversité des processions de Semaine sainte à Séville?

1. Les processions de Semaine sainte.

Point culminant de la liturgie catholique, la Semaine sainte commémore la Passion et la mort du Christ. À Séville, c’est un évènement qui dépasse largement le cadre de la religion catholique, et pendant huit jours, entre le Dimanche des Rameaux et le Dimanche de Pâques, la ville se transforme en un immense théâtre qui ne semble vivre qu’au rythme des processions: quelques quarante mille pénitents, appellés nazarenos, qui appartiennent à cinquante huit confréries différentes, sortent en effet dans la rue pour porter à la cathédrale des Images, c’est-à-dire des statues du Christ et de la Vierge. C’est ce que le poète Federico GARCIA LORCA appelait la alta marea de la ciudad (”la marée haute de la ville”).

Le bon déroulement de la Semaine sainte est essentiellement l’oeuvre des confréries de pénitence: il s’agit d’associations de fidèles, dont la principale raison d’exister est de célébrer le culte des Images sacrées, notamment avec la procession de Semaine sainte.

Qui a vu, à Séville, la succession des processions dans la nuit du jeudi saint aura sans doute remarqué les différences de style d’une confrérie à l’autre. Par la variété de leurs styles, les différents cortèges processionnels, pourtant tous articulés sur un même modèle, présentent un certain nombre de caractéristiques qui nous renvoient en effet à deux grands types de confréries:

1/ les confréries dites de quartier qui, issues de quartiers populaires, se caractérisent par des cortèges colorés, désordonnés et bruyants, importants en effectifs, sans cesse retardés par la cohue qui se presse sur le passage des Images. Ces confréries privilégient le caractère festif de la Semaine sainte, un peu comme si la Semaine sainte était le pendant du Carnaval et de son tumulte.

2/ Les confréries dites sérieuses qui, généralement désignées par le nom du Christ titulaire (Jésus de la Vraie-Croix; Christ de Burgos, Christ de la Passion, Jésus du Grand Pouvoir, Christ du Calvaire, le Saint Enterrement) et installée dans le centre-ville, suscitent un profond recueillement quand les pénitents, moins nombreux, vêtus de simples tuniques noires, défilent avec silence et retenue.

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2. Le contraste de la fête et de la pénitence.

La nuit du jeudi saint incarne magnifiquement ce contraste de la fête et la pénitence, notamment lorsque l’exubérante confrérie de la Macarena succède, sur le chemin de la cathédrale, vers 3 heures du matin, à la sévère confrérie du Grand Pouvoir. Mais c’est sans doute le lundi saint qui reflète le mieux la dualité entre confréries sérieuses du centre-ville et confréries populaires des quartiers périphériques. En effet, le lundi saint est le dernier jour processionnel à avoir été institué, par la confrérie du Musée en 1922: il est ainsi le pur produit de l’extension contemporaine de la ville. Les quartiers anciens du centre-ville s’opposent à ceux, plus récents, de la périphérie, en pleine croissance démographique depuis la fin des années 1960. En faisant station à la cathédrale, les confréries de cette journée illustrent cette réalité dichotomique et, en se réunissant au coeur de la ville en un rituel commun, elles expriment (et donc normalisent) une opposition d’ordre sociologique. Ainsi, venant dans l’après-midi de quartiers excentrés comme le Tiro de Linea et le León, les confréries de sainte Geneviève et de saint Gonzague se déplacent en grande pompe jusqu’à la cathédrale et prouvent du même coup qu’elles ne sont pas si éloignées que cela: ces dernières décennies, la représentation de l’espace urbain s’est considérablement modifiée dans les mentalités et dans les faits, comme si les frontières reculaient et les distances se rétrécissaient sans cesse. C’est la preuve de la grande vitalité de ces confréries, qui parcourent sept ou neuf kilomètres au pas de charge, et bien sûr sans aucune aide mécanique. La périphérie conquiert donc le vieux centre historique pour quelques heures, puis en début de soirée, elle laisse le champ libre aux processions austères du quartier bourgeois de Saint Vincent.

Ce saisissant contraste de la fête et de la pénitence (qui commença à se dessiner au XVIIIème siècle) correspond à une inversion symbolique de la réalité sociale: en privilégiant l’aspect festif du rituel, les confréries de quartier, qui recrutent essentiellement dans les milieux populaires, rivalisent de faste et d’apparat pour exprimer et revendiquer l’identité de leur quartier, tandis que, à travers la sévérité de leur pénitence, les confréries sérieuses suscitent chez leurs membres, plutôt issus des catégories aisées de la population, une véritable démonstration d’humilité. Les Images titulaires de ces confréries servent alors d’emblèmes et elles vont cristalliser un sentiment d’appartenance sociale (voir à ce sujet l’article sur la dévotion aux Images de Semaine sainte).

Frédéric Maillaut

Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « Fête et pénitence à Séville », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages. [En ligne], mis en ligne sur ethnoLyceum le 1er mai 2008. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/05/01/fete-et-penitence-a-seville/


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