Claude Lévi-Strauss, de l’Amazonie à la Pléiade

Claude LÉVI-STRAUSS va avoir 100 ans et la « Bibliothèque de la Pléiade » publie un volume rassemblant sept de ses livres [1]. Un véritable Best of. L’occasion pour la presse de rendre hommage à ce grand ethnologue qui a marqué la pensée du vingtième siècle. et surtout d’expliquer son oeuvre au grand public. Car en étant toujours discret, mesuré, un brin pessimiste, refusant d’être un maître à penser, Claude Lévi-Strauss n’est pas forcément très connu en France hors des cercles intellectuels.

.

Premier hommage, L’Express a publié dans son numéro daté du 24 avril 2008 un beau portrait de l’ethnologue par son collègue de l’Académie Française Marc FUMAROLI:

CLAUDE LÉVI-STRAUSS.

Né en novembre 1908, Claude Lévi-Strauss ne dément point, par sa longévité centenaire, la vaillance d’esprit des Lumières qu’il incarne parmi nous. De Fontenelle, qui tint la même distance, il semble avoir hérité ses secrets de longue vie: une langue de cristal et une souveraine intelligence quasi désincarnée. De Rousseau, son maître reconnu, il a conjuré l’éloquence pathétique, tout en rivalisant avec la violence et le pessimisme théoriques de ses idées. Penser à la hauteur de Rousseau tout en écrivant avec la froideur de Fontenelle: dans ce paradoxe propre à Lévi-Strauss, c’est comme si l’une des figures irréalisées du xviiie siècle s’était produite de notre temps, et il y a de quoi s’émerveiller, se féliciter et le remercier de nous accorder ce privilège. Nous avons bien besoin de sa présence pour garder intacts le sens français du style et celui de l’altitude de pensée.

En 1941, Claude Lévi-Strauss réussit à s’échapper aux Etats-Unis. Avec l’historien de l’art Henri Focillon, avec l’essayiste catholique Jacques Maritain, il fonde l’Ecole libre des hautes études de New York. La terreur qui sévissait alors en Europe lui a laissé une horreur inguérissable. Il a cependant relativisé les repentances de l’Occident d’après guerre, en lui rappelant le sort terrible que sa modernité a infligé depuis longtemps aux nations «arriérées» qu’il a détruites, converties ou condamnées à la conversion. Lui-même en avait étudié quelques-unes en 1934-1939, sur le terrain, dans le Mato Grosso brésilien, à la faveur d’une mission officielle française dont faisaient partie Fernand Braudel, Roger Bastide et Charles Morazé et qui est à l’origine de l’université de São Paulo.

Outre cette expérience directe d’ethnologue de peuples sans écriture, il s’est acquis une encyclopédique connaissance des études que l’anthropologie européenne, issue des lettres des missionnaires du xviiie siècle, avait multipliées sur presque toute la surface de la Terre. Etrange palindrome: au fur et à mesure que la modernité occidentale détruisait comme autant d’ «objets» tout ce qui à première vue ne lui ressemblait pas, l’observation ethnologique découvrait, dans ces «objets» sur le point de disparaître, des sujets qui étaient autant de variantes de sa propre humanité, indispensables à son «Connais-toi toi-même».

En 1955, Tristes Tropiques, avec le talent littéraire des voyageurs du xviiie siècle, mais avec la science de l’anthropologue du xxe, faisait éclater cette tragique contradiction entre civilisation et humanisme. La misanthropie de Lévi-Strauss envers les vainqueurs, rétrécis par leur propre victoire, nourrissait une ironie aussi noire qu’étaient intenses, malgré leur retenue, sa compassion et son amour pour les vaincus, dépossédés ou en voie de dépossession. Son génie de théoricien esquissait déjà une synthèse, que son oeuvre proprement scientifique, de livre en livre, ne cessera d’imposer, non sans rencontrer des résistances, à la communauté mondiale des anthropologues, et que La Pensée sauvage, en 1962, renouvelant le succès de Tristes Tropiques, fera pénétrer dans le grand public français et international. Elle ira jusqu’à influencer, dit-on, la vision géopolitique secrète de Jacques Chirac et nourrir sa passion présidentielle pour les «arts premiers».

En Amérique, Claude Lévi-Strauss avait été conquis par la théorie linguistique de Roman Jakobson, qui recoupait la cybernétique créée par Norbert Wiener et la théorie informatique inventée par Claude Shannon. L’unification des «sciences humaines» et des sciences de la nature sur les mêmes fondations mathématiques semblait, dans les années 1950, à portée de main. Avec un puissant génie de synthèse et d’abstraction, ressaisissant et unifiant la matière éparse des mythes de tradition orale recueillis par lui-même au Brésil et par la nombreuse communauté des ethnologues aux quatre coins du monde, Lévi-Strauss dévoila dans les mythologies des peuples sans écriture la structure quasi cybernétique d’une langue symbolique et d’une logique binaire qui n’avaient rien à envier à la pensée conceptuelle moderne, dont il était lui-même l’interprète superlatif. Cette universelle «pensée sauvage», où il n’hésitait pas à voir la souche mère féconde et ouverte de toutes les autres, avait à ses yeux le paradoxal mérite, effacé ultérieurement par les théologies monothéistes et par la «pensée civilisée» qui en dérive, de coller à l’expérience sensible, aux odeurs, aux textiles, aux couleurs, interface continue entre culture et nature, et non coupure entre l’une et l’autre. Ce que nous avions gagné en cognition autoréflexive, nous l’avions donc perdu en cognition esthétique, en sentiment immédiat du beau et du réel. Le penseur contemporain le plus épris de logique formelle se veut aussi le plus matérialiste et le plus sensible à la «corporéité».

Rebelle au subjectivisme existentiel sartrien, son intelligence n’en est pas moins habitée d’une ardente nostalgie rousseauiste pour un état originel de l’humanité, encore non sevrée de la nature, non séparée en individus, non sujette à l’Histoire, non aliénée par l’écriture, mue par une musique sérielle aussi objective que le chant des oiseaux. C’est cette musique oubliée que feront entendre les quatre volumes de Mythologiques (1964-1971), amplifications de ses conférences au Collège de France. Pour Lévi-Strauss, pas d’humanisme qui vaille sans respect pour cette enfance universelle de l’humanité redécouverte par notre anthropologie, mais après que nous en avons dérivé au point, pour notre propre malheur, de l’avoir calomniée, méconnue et fracassée.

Il est difficile à un moderne de se montrer plus radicalement antimoderne. Aussi Lévi-Strauss, autorité majeure d’un «structuralisme» dont il se dissocia sitôt qu’il devint une mode, s’est de plus en plus souvent, depuis les années 1970, retourné sur notre monde contemporain pour lui suggérer d’être un peu moins naïvement moderne et un peu plus humain. Dans le célèbre discours à l’Unesco de 1971, où il dénonça le concept de race, il déclarait aussi qu’un antiracisme abusif pouvait conduire à négliger les particularismes et les habitudes des sociétés prémodernes. Ami des surréalistes et chef de file d’une avant-garde philosophique, il n’a pas craint d’être reçu en habit vert à l’Académie française, dépositaire à ses yeux de plusieurs de «ces ressorts intimes de la vie en société» dont les «primitifs» lui ont appris toute la portée: le langage, les rites, la tradition. Fils d’un peintre de portraits ruiné par la photographie, il n’a pas hésité à lancer des flèches contre l’art conceptuel contemporain et contre son reniement de l’artisanat du dessin. Il a consacré des pages pénétrantes à la lecture des tableaux de Nicolas Poussin, à l’écoute de la musique de Rameau, à Diderot et Baudelaire, montrant comment la «technique de dépaysement» de l’anthropologue, les alternances de son regard de près et de son regard de loin sur l’étrangeté apparente de ses sujets pouvaient rejoindre l’exercice des humanités classiques et nous prévenir, avec elles, contre l’ «enfermement» dans le «règne séparé» d’une modernité utilitariste et à courte vue. Ecologiste avant l’heure, il a annoncé que la prédation par l’homme contemporain de la nature et du monde animal aurait pour corollaire la prédation par l’homme de l’humanité elle-même.

Cet admirateur du Japon est aujourd’hui parmi nous comme l’auguste vieillard expérimenté et taciturne que chaque grande compagnie nipponne loge au sommet de sa tour amirale, à Tokyo, et à qui l’on soumet, en dernier ressort, les décisions vitales pour la survie de l’entreprise.

.

La même semaine, l’excellent article de Pierre-Henri TAVOILLOT paru dans Le Point (n°1858, le 24 avril 2008) nous propose de (re)visiter la planète Lévi-Strauss. Voici de larges extraits.

CLAUDE LÉVI-STRAUSS – L’HOMME QUI A RÉVOLUTIONNÉ LA PENSÉE

[...] Jusqu’au mois d’octobre 2007, Claude Lévi-Strauss continuait à se rendre deux fois par semaine à son bureau du laboratoire d’anthropologie sociale au Collège de France. L’accès n’est pas facile ; il faut prendre un petit escalier en colimaçon. La pièce domine la bibliothèque de recherche et une large fenêtre s’ouvre sur les jeunes chercheurs qui y travaillent. Le maître les contemple et ils contemplent le maître. C’est ce «regard éloigné» et surplombant qui semble le mieux définir le grand ethnologue. L’âge n’est pas en cause, même s’il reconnaît appartenir à un autre temps : « Mon oeuvre termine une époque ; elle est encore ancrée dans le XIXe siècle. » C’est surtout l’absence de toute complaisance envers son époque comme envers lui-même qui frappe chez lui : « J’ai le sentiment de n’avoir pas fait ce que j’aurais dû », avoue-t-il. Son rêve pour une vie réussie : «L’art, et surtout la musique», parce qu’ «elle se suffit à elle-même» et n’a pas besoin de discours d’accompagnement. On dit que sa tétralogie sur les mythes sauvages (les quatre volumes des « Mythologiques ») est composée comme un opéra ; mais « ce n’est qu’un ersatz », regrette-t-il. Est-ce cette distance critique qui lui a permis de traverser aussi bien les époques et les modes ? [...]

La cause des « primitifs »

Le premier apport incontestable de Lévi-Strauss aura été de contribuer à tordre le cou à la vision ethnocentrique des civilisations telle qu’elle était encore véhiculée par la philosophie marxiste de l’histoire : les « primitifs » seraient une étape « culturellement sous-développée » de l’humanité. [...] Que l’on perçoive l’absence de civilisation comme un défaut (idéologie du progrès) ou comme une vertu (critique de la modernité), la même idée sous-jacente est présente : les primitifs relèvent plus de la nature que de la culture. C’est contre cela que Lévi-Strauss concentre sa critique : ces sociétés ne représentent pas un stade infantile et inférieur de l’humanité -Lévy-Bruhl parlait en 1910 d’une « mentalité prélogique » -, mais des organisations complexes qui n’ont rien à envier aux nôtres en termes d’élaboration intellectuelle et culturelle. Ce sont les formes de cette culture sauvage que Lévi-Strauss va mettre au jour dans deux directions principales : l’analyse anthropologique des structures de parenté et l’analyse idéologique du récit mythologique, c’est-à-dire les faits sociaux fondamentaux et les discours collectifs qui les accompagnent.

Sociologie et idéologie des sociétés sauvages

La première entrée dans la culture sauvage s’opère par l’étude des systèmes de parenté comme base première de la reproduction sociale. Au départ de toute société et de toute culture, il y a une nomenclature des êtres sociaux classés en deux groupes : les conjoints possibles et les conjoints prohibés. L’emblème fondamental de cet ordre est la prohibition de l’inceste, comportement immuable par-delà la diversité des sociétés humaines. Lévi-Strauss y perçoit le plus petit élément culturel dans le fond naturel : « La prohibition de l’inceste, écrit-il, exprime le passage du fait naturel de la consanguinité au fait culturel de l’alliance… [...] elle est, à la fois, au seuil de la culture, dans la culture et en un sens la culture elle-même. » C’est à partir de cette analyse que Lévi-Strauss construit le schéma de son maître livre : « Les structures élémentaires de la parenté » (1949).

A cette première approche de la culture sauvage viendra s’ajouter l’étude des discours mythologiques qui lui donnent sens : tel est l’objet de « La pensée sauvage » (1962), puis, à partir de 1964, des quatre volumes des «Mythologiques», pour lesquels il recueille un matériau ethnographique considérable de récits amérindiens. Là encore, Lévi-Strauss va s’attacher à mettre au jour des structures fondamentales, les « mythèmes », éléments d’une grammaire des mythes qui lui permettront d’envisager une interprétation d’ensemble. Leur fonction principale, montre-t-il, est de raconter et de mettre en scène la différence entre la nature et la culture. Ainsi va-t-il repérer comment les récits mythiques apportent l’explication de l’origine de la cuisson des aliments, opération culturelle par excellence puisqu’il s’agit de faire passer les aliments du cru au cuit (culture) en évitant la dégradation du cru au pourri (nature). Le message mythologique n’est plus du tout anecdotique ou seulement pittoresque ; il est essentiel, voire vital : la vie humaine et sociale doit se préserver de deux dangers également menaçants, celui d’une nature sans culture (où tout serait voué au pourrissement) et celui d’une culture sans nature (où les ressources se tariraient ou brûleraient du feu de la technique). Les deux excès conduiraient inexorablement à la famine et à la disparition. Le mythe raconte à la fois cette fragilité et la nécessité de maintenir cet équilibre instable : bref, une forme de vision du monde et… de sagesse.

Critiques et controverses

On comprend que cette oeuvre vaste, située au carrefour des sciences de la nature et des sciences humaines, repoussant la version sclérosée de la philosophie pour mieux en assumer les interrogations fondamentales, ait autant fasciné. On comprend aussi qu’elle ait suscité tant de contestations, qui aujourd’hui s’effacent dans l’unanimité de l’hommage. [...]

Il y aurait d’abord chez lui une certaine forme de scientisme. [...] À vouloir fonder l’objectivité des sciences de l’homme sur le modèle des sciences de la nature, ne court-on le risque de perdre ce qui fait la spécificité du monde humain, fait d’intentions, de choix, bref, de liberté ? Pourtant, avec le recul, Lévi-Strauss se défend de cette prétention : sans illusion sur la possibilité de parvenir à une « physique sociale », il souhaitait à l’époque «contribuer plus modestement à mettre un peu d’ordre» dans les sciences humaines et surtout à les rendre autonomes d’une philosophie idéaliste et abstraite, qu’il a toujours détestée : «La philosophie , écrivait-il dans “L’homme nu” [1971], a trop longtemps réussi à tenir les sciences humaines emprisonnées dans un cercle, en ne leur permettant d’apercevoir pour la conscience d’autre objet d’étude que la conscience elle-même [...] Ce qu’après Rousseau, Marx, Durkheim, Saussure et Freud cherche à accomplir le structuralisme, c’est dévoiler à la conscience un objet autre : donc la mettre, vis-à-vis des phénomènes humains, dans une position comparable à celle dont les sciences physiques et naturelles ont fait preuve qu’elle seule pouvait permettre à la connaissance de s’exercer.»

Deuxième reproche fait à son oeuvre : l’oubli de l’Histoire. En insistant sur les structures éternelles, le structuralisme aurait contribué à dénier toute espèce d’importance à la succession des événements : « La mythologie comme la musique sont des machines à supprimer le temps » , écrivait-il dans « Le cru et le cuit » (1964). Lévi-Strauss refuse pourtant cette objection : « Rien ne me passionne davantage que l’histoire ; c’est même l’objet principal de mon activité de lecteur. » [...]

Il admet en revanche la dernière critique, celle qui relève son puissant pessimisme. A ses yeux, rien n’invite à se réjouir : le spectacle de la disparition corps et biens du continent mythologique, des sociétés sauvages et de pans entiers de la culture humaine n’est guère propice à une vision euphorique du devenir humain. Pas plus que la frénésie civilisationnelle de l’homme contemporain à augmenter sa propre puissance et sa propre maîtrise. Après le crépuscule des dieux, celui des hommes serait-il venu ?

On le perçoit, à travers ces polémiques, l’oeuvre de Lévi-Strauss est riche, ample et protéiforme. Si elle a tracé son sillon sans tenir compte de l’air du temps et parfois à contre-courant, elle l’a aussi profondément influencé. Sans doute est-il encore trop tôt pour mesurer sa postérité, mais l’on peut être, à cet égard tout au moins, raisonnablement plus optimiste que son auteur.

Lire l’article de Pierre-Henri TAVOILLOT dans sa totalité.

.

La semaine suivante, c’était au tour du Nouvel Observateur de publier un dossier sur Claude LÉVI-STRAUSS (n°2269, le 1er mai 2008), ce qui nous changeait agréablement de toutes ces unes qui dernièrement étaient consacrées au Président de la République. Une dossier également fort intéressant:

.

[1] Œuvres de Claude LÉVI-STRAUSS, préface de Vincent Debaene, édition établie par Vincent Debaene, Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin Rueff, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 2008, 2062 p. (64 €). Les ouvrages retenus par l’auteur lui-même sont: Tristes Tropiques, Le Totémisme aujourd’hui, La Pensée sauvage, La Voie des masques, La Potière jalouse, Histoire de Lynx et Regarder, écouter, lire. On peut s’étonner de l’absence d’Anthropologie structurale mais le choix a dû être difficile.


About this entry