L’origine des confréries de pénitence à Séville

Le bon déroulement de la Semaine sainte de Séville est essentiellement l’œuvre des confréries de pénitence : il s’agit d’associations de fidèles, dont la principale raison d’exister est de célébrer publiquement le culte de leurs Images sacrées. Mais quelle est l’origine historique de ces confréries ?

Comme José SANCHEZ HERRERO l’a expliqué [1], de nombreuses confréries, avec parfois des motivations très différentes, coexistaient à Séville dès le milieu du XIIIème siècle, c’est-à-dire depuis la Reconquête de la ville par Fernando III. Cependant, les confréries de pénitence n’apparaissent qu’au XVIème siècle et, bien que certaines d’entre elles aient hérité du nom d’une confrérie qui existait précédemment, elles appartiennent à un nouveau type de confréries. L’émergence de ces confréries, avec leurs Images que l’on porte en procession pendant la Semaine sainte et leurs longues files de flagellants, correspond en effet à une évolution du sentiment religieux longue de plusieurs siècles et inhérente aux mutations politiques, économiques, sociales, psychologiques et culturelles.

1. L’essor du culte à la Passion du Christ.

Les catastrophes et souffrances qui s’abattent sur l’Europe aux XIVème et XVème siècles ont d’énormes conséquence sur la psychologie collective : elles engendrent un sentiment d’angoisse qui va se manifester tout naturellement à travers la religion. Ainsi, à Séville, la population est régulièrement frappée par:
-des épidémies de peste (1349-1350, 1364, 1374, 1383);
-des épidémies de variole, de grippe ou de fièvre typhoïde (1400, 1413, 1422, 1440-1442, 1447, 1458, 1467, 1481, 1485, 1488);
-de nombreuses famines, parfois très dures (1302, 1311, 1343, 1355-1356, 1375, 1400, 1413, 1423, 1435, 1444, 1448, 1459, 1467-1469, 1473, 1482, 1485);
-ainsi que des intempéries (mauvais temps, crue du Guadalquivir et tremblement de terre de 1373, tremblement de terre de 1394 et énorme crue de 1435).
Cette répétition de catastrophes, commune à toute l’Europe, et qui ne manque pas d’être interprétée comme une série de fléaux envoyés par Dieu, suscite une nouvelle idée de la mort, en insistant notamment sur les souffrances morales et physiques qu’elle occasionne. Dès lors, cette nouvelle conception de la mort va trouver son exutoire dans la dévotion à la Passion du Christ : les représentations du Christ en croix vont se multiplier, toujours plus dramatiques, ainsi que les Ecce homo, c’est-à-dire les figures de Jésus-Christ portant la couronne d’épine. En souffrant, le Christ semble plus proche de l’homme, comme s’il en partageait le sort. Le culte de la Passion, ainsi vivifié par le changement de mentalité à l’égard de la mort, prend un tel essor qu’il pénètre rapidement tous les services liturgiques et devient l’un des thèmes les plus populaires du christianisme, allant jusqu’à occulter la Résurrection. Par ailleurs, c’est au XVème siècle que le théâtre des Mystères, ayant pour thème la Passion du Christ, connaît son apogée, avec en Espagne des œuvres telles que Fechas para la Semana Santa, de Gomez MANRIQUE, ou encore l’Auto de la Pasión d’Alonso del CAMPO.

2. Les premières processions de pénitence.

Parallèlement, les calamités qui marquèrent le XIVème siècle, en particulier la Peste Noire (1348-1350), ont favorisé l’apparition de groupes de flagellants, qui se fouettent en vue d’expier leurs péchés, espérant ainsi calmer la soif de vengeance qu’ils attribuent au Christ. En fait quelques groupes similaires existaient déjà auparavant, qui imitaient saint Dominique de Guzmán (1170-1221, fondateur de l’ordre des Dominicains) et saint François d’Assise (1182-1226, fondateur de l’ordre mendiant des Franciscains), mais ils se font beaucoup plus nombreux à partir de la Peste Noire.

Ainsi, à partir de 1399, le dominicain Vincent Ferrer (1350-1419) va parcourir les routes d’Espagne et du sud de la France afin d’encourager la pratique de la flagellation, créant partout où il passe des compagnies de disciplinants, et il prononce notamment un discours à Séville en 1410, du haut de la chaire du Patio des Orangers. La nuit tombée, ceux qui le suivent organisent des processions et, le visage couvert pour ne pas être reconnus, ils se flagellent -se disciplinent- et font entendre des chants lugubres. Enfin, la session XIV du Concile de Trente (25 novembre 1551), en encourageant les actes de mortification, confirme la doctrine de Vincent Ferrer selon laquelle la pénitence corporelle est un moyen de sanctification.

En 1482, la confrérie de l’hôpital de Notre Dame des Anges a fait ériger un calvaire que l’on appelle la Croix du Champ (Cruz del Campo) et qui, comme son nom l’indique, se trouve hors de la ville, sur la route qui mène à Carmona. Dès lors, ce calvaire attire des processions organisées par des confréries telles que Notre Dame des Anges ou le Saint Crucifix. Dans le même temps, le centre-ville connaît lui aussi une activité processionnelle avec les flagellants que la confrérie de la Vraie-Croix emmène en cortège, la nuit du jeudi saint, pour qu’ils visitent un certain nombre d’églises et d’hôpitaux [2]. Encore à cette époque, les flagellants sont moins des confrères que des fidèles, acquis à la doctrine de Vincent Ferrer, qui se réunissent pour réaliser des actes de piété. Cependant, on les appelle déjà des confrères de sang quand ils se disciplinent et des confrères de lumière quand ils se contentent de porter des cierges.

Il faut attendre le début du seizième siècle pour que se développe la pratique du Vía-Crucis, à l’initiative du premier marquis de Tarifa, don Fadrique Enriquez de Ribera: en 1520, de retour de son voyage en Terre Sainte, le marquis décide en effet d’instaurer un chemin de croix entre son palais, que l’on commence à appeler la maison de Pilate, et le calvaire de la Croix du Champ. On peut voir là l’une des origines des processions de Semaine Sainte à Séville.

3. L’essor des confréries de pénitence au XVIème siècle.

L’émergence des confréries de pénitence est le résultat d’une lente évolution du sentiment religieux : avec les catastrophes et les souffrances que l’Europe a connues, une conception de la mort, beaucoup plus tragique, s’exprime et prend tout son sens avec la dévotion à la Passion du Christ. Aussi les premières confréries de pénitence, que l’on appelle aussi des confréries de discipline, ont-elles des noms très simples et explicites: Saint Crucifix, Vraie Croix ou encore Passion. Par ailleurs, le Concile de Trente renforce le culte des Images, ce qui va favoriser la multiplication des confréries placées sous l’invocation d’un Christ ou d’une Vierge.

Si l’on en juge par les dates d’approbation de règles que nous avons trouvées aux Archives du Palais Archiépiscopal de Séville, la plupart des confréries de pénitence sont apparues dans la seconde moitié du XVIème siècle. C’est seulement en 1586 que le Synode de Séville, présidé par l’archevêque don Rodrigo de Castro, décide que l’existence de toute confrérie sera obligatoirement soumise à l’autorisation du Prélat. Cependant, les confréries avaient déjà l’habitude, bien avant cette date, de faire approuver leurs statuts par l’Archevêché. En 1579, certaines d’entre elles existent depuis peu de temps (Présentation, Expiration, Saint Enterrement ou Nom de Jésus), tandis que d’autres sont d’anciennes confréries de gloire, aussi appelées de lumière, fraîchement reconverties (c’est le cas du O, qui trouve son origine dans la confrérie de sainte Brigitte et des saintes Justine et Rufine, martyres et protectrices de Séville; et de l’Incarnation, qui fut dans un premier temps une confrérie à la gloire de Notre Dame de l’Incarnation).

Les règles de la Véronique, approuvées une première fois le 27 mars 1558, sont significatives du caractère alors récent des confréries de pénitence: le nom de l’ancienne confrérie de gloire est conservé (Santísima Encarnación del Hijo de Dios y de su Bendita Faz) et l’énumération des fêtes dans le chapitre premier (fête de la Très Sainte Incarnation du Fils de Dieu, le 25 mars; Fête du Saint Sacrement, selon ce qu’ordonneront les moines du couvent du Val, où réside la confrérie; Fête de la Sainte Croix de Mai; Fête de Notre Dame du Val, en septembre; Fête de Saint François et enfin Fête de la Toussaint) révèle que la procession du Jeudi saint n’est pas encore considérée comme un rituel essentiel. Il faut en effet attendre le cinquante sixième chapitre (sur un total de cinquante neuf) pour en trouver mention:

De plus, nous ordonnons et considérons comme une bonne chose que tout confrère, de lumière ou de discipline, qui ne viendra pas à notre procession dans la nuit du Jeudi Saint, soit pénalisé d’un ducat pour payer la cire qu’on utilise pour ladite nuit. Il sera pénalisé à condition qu’il ne soit pas malade, retenu ou absent de cette ville et à condition également qu’il ne soit pas un vieillard: ces dernières personnes seront excusées et seront tenues, le dimanche qui précède, de demander une permission aux autorités de la confrérie…

La confrérie de la Passion fut sans doute à Séville la première vraie confrérie de Semaine sainte, fondée à cet effet, c’est-à-dire dans le but spécifique de rendre un culte à la Passion du Christ, notamment à travers une procession de discipline organisée pendant la Semaine sainte. Le premier chapitre de règles rédigées en 1806 précise que cette confrérie fut instaurée en octobre 1531 par quelques braves hommes originaires de Valladolid. Par sa simplicité, le nom de Passion [Pasión] apparaît comme le plus approprié, puisqu’il suffit à exprimer l’objet de la confrérie: il semble naturel qu’il fût adopté par la première confrérie de ce type. D’autres confréries, plus anciennes, ont en fait suivi l’exemple de Passion et ont rédigé de nouveaux statuts par lesquels elles devenaient officiellement des confréries de Semaine sainte.

La fondation de Passion par des immigrants originaires de Valladolid nous rappelle que les confréries sont apparues alors que Séville voyait sa population tripler (+283,65% entre 1533 et 1588). En effet, en 1579, les confréries se trouvent principalement dans des paroisses comme San Vicente, Santa Ana ou Santa Lucía, qui ont enregistré une très forte poussée démographique sur les cinquante dernières années. Dans le même temps, la ville, en pleine ébullition, se transforme. En particulier, des monastères et des hôpitaux apparaissent: nombre de ces nouveaux établissements vont abriter des confréries de pénitence puisqu’on trouve en 1579 Passion et Expiration dans le Monastère de la Merced (fondé au milieu du siècle), Couronnement et Oraison du Jardin dans le collège de Montesión (fondé en 1559), Solitude et Angoisses dans le couvent du Carmel (fondé en 1513), Conception dans le monastère de Regina Angelorum (fondé en 1553), Espérance dans le couvent Espiritu Santo (fondé en 1544), Nom de Jésus et Sainte Croix de Jérusalem dans la Maison de Jérusalem (fondée en 1543). Beaucoup de confréries, animées par le souci de venir en aide aux nécessiteux, sont également rattachées au moment de leur fondation à un hôpital. Il faut savoir en effet qu’en 1480, 70% de la population sévillane vit dans la pauvreté ou dispose de faibles revenus: la plupart du temps, ces personnes n’ont d’autre espoir que de trouver un asile auprès d’un hôpital. De plus, le cycle des calamités, qui va se poursuivre jusqu’au XVIème siècle, encourage le Clergé et les pouvoirs publics, ainsi que certains corps de métiers, à créer des institutions où l’on pourra assister les pauvres et les malades. Les hôpitaux vont alors se multiplier à Séville : ce sont des établissements qui vivent d’aumônes et de rentes, et qui acquièrent peu à peu des terres et des maisons, et quand le Roi, à la demande de l’archevêque Rodrigo de Castro, fait réduire leur nombre en 1587, on en recense 76 dans Séville. Plusieurs d’entre eux ont participé à la création de confréries de pénitence telles que : Notre Dame de l’Incarnation (1554), Notre Dame du O (1560), Notre Dame de la Présentation (1572), Humilité et Patience (1580), Sainte Entrée dans Jérusalem (1581), Notre Dame de Villaviciosa (1582), et Trois Nécessités (1586).

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[1] SANCHEZ HERRERO José. «Las cofradías sevillanas: los comienzos», in Las cofradías de Sevilla: historia, antropología, arte, Séville, Universidad de Sevilla, 1985, 201 pages.

[2] CARRERO RODRIGUEZ Juan. Anales de las cofradías de Sevilla, Séville, Editorial Castillejo, 1991, 684 pages.

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « L’origine des confréries de pénitence à Séville », in Histoire sociale d’une confrérie de Semaine sainte de Séville: la confrérie du Gran Poder, EHESS, septembre 1992, 68 pages. [En ligne], mis en ligne sur ethnoLyceum le 8 mai 2008. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/05/08/lorigine-des-confreries-de-penitence-a-seville/


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