C’est aujourd’hui la «Journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement». Cette journée, instaurée par l’Assemblée générale des Nations Unies pour «approfondir nos réflexions sur les valeurs de la diversité culturelle” et “apprendre à mieux vivre ensemble“, apparaît comme le prolongement naturel de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle que l’UNESCO a adoptée en novembre 2001. Mais qu’entend-on au juste par «diversité culturelle»? Cette notion véhicule en effet un certain nombre de confusions, fortuites ou volontaires. En France, le Conseil des ministres du 22 mars 2006 a cru bon de remplacer la notion d’«exception culturelle» par celle de «diversité culturelle» pour dire que les biens culturels étaient des marchandises qu’il fallait protéger. Plus récemment, la notion de «diversité culturelle» est devenue synonyme de «multiculturalisme». Alors? De quelle diversité culturelle parle-t-on?
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L’embrouillamini de la Déclaration de l’UNESCO.
Disons-le tout net: la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle est un texte mal fichu qui mélange tout. Pourtant, ça commençait plutôt bien, avec cet article 1, qui reconnaît et définit la diversité culturelle comme «patrimoine commun de l’humanité»:
«La culture prend des formes diverses à travers le temps et l’espace. Cette diversité s’incarne dans l’originalité et la pluralité des identités qui caractérisent les groupes et les sociétés composant l’humanité. Source d’échanges, d’innovation et de créativité, la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire qu’est la biodiversité dans l’ordre du vivant. En ce sens, elle constitue le patrimoine commun de l’humanité et elle doit être reconnue et affirmée au bénéfice des générations présentes et des générations futures.»
L’UNESCO envisage ici la diversité culturelle dans l’espace, à l’échelle du monde: ce sont ces milliers de sociétés humaines qui existent (ou ont existé) sur terre et que les ethnologues se sont assignés comme objet d’étude. C’est une définition conforme à l’anthropologie. D’ailleurs, dans un discours prononcé en 2005 à l’occasion du soixantième anniversaire de l’UNESCO, Claude LÉVI-STRAUSS souligna que l’UNESCO et l’ethnologie poursuivaient les mêmes objectifs, à savoir «la reconnaissance de la diversité culturelle et la protection des identités culturelles menacées». Il ajouta que l’ethnologie devait «surmonter l’antinomie apparente entre l’unicité de la condition humaine et la pluralité inépuisable des formes sous lesquelles nous l’appréhendons».
L’article 4 de la Déclaration universelle sur la diversité culturelle, qui cite les peuples autochtones et pose les droits de l’homme comme garants de la diversité culturelle, semble confirmer cette conception anthropologique de la diversité culturelle à l’échelle du monde:
La défense de la diversité culturelle est un impératif éthique, inséparable du respect de la dignité de la personne humaine. Elle implique l’engagement de respecter les droits de l’homme et les libertés fondamentales, en particulier les droits des personnes appartenant à des minorités et ceux des peuples autochtones.
La culture est ici envisagée comme les différents aspects de la vie en société d’un peuple: elle se manifeste à travers des productions telles que le langage, les techniques, les moeurs, les coutumes, les institutions et les croyances. Or, et c’est une première source de confusion, la Déclaration de l’UNESCO ne se contente pas de cette définition et va multiplier les acceptions du mot “culture»: l’article 6 évoque une «diversité culturelle accessible à tous», l’article 7 affirme que «chaque création puise aux racines des traditions culturelles, mais s’épanouit au contact des autres», l’article 8 nous explique que «les biens et services culturels [...] ne doivent pas être considérés comme des marchandises ou des biens de consommation comme les autres» et l’article 10 nous dit qu’il faut «renforcer la coopération et la solidarité internationales destinées à permettre à tous les pays, en particulier aux pays en développement et aux pays en transition, de mettre en place des industries culturelles viables et compétitives sur les plans national et international». La conception économique s’est ainsi substituée à celle de l’anthropologie. En évoquant un ensemble de biens et de services culturels, produits et commercialisés par des industries, l’UNESCO ne nous parle-t-elle pas finalement ici de «culture de masse»?
Enfin, comme si cela ne suffisait pas, la Déclaration va ajouter à la confusion en jouant avec les échelles. On a vu en effet que l’article 1 nous proposait une définition de la diversité culturelle à l’échelle du monde. Or, dès l’article 2, on change d’échelle, en introduisant la notion de pluralisme culturel:
Dans nos sociétés de plus en plus diversifiées, il est indispensable d’assurer une interaction harmonieuse et un vouloir vivre ensemble de personnes et de groupes aux identités culturelles à la fois plurielles, variées et dynamiques. Des politiques favorisant l’inclusion et la participation de tous les citoyens sont garantes de la cohésion sociale, de la vitalité de la société civile et de la paix. Ainsi défini, le pluralisme culturel constitue la réponse politique au fait de la diversité culturelle. Indissociable d’un cadre démocratique, le pluralisme culturel est propice aux échanges culturels et à l’épanouissement des capacités créatrices qui nourrissent la vie publique.
La diversité culturelle est soudainement envisagée à l’échelle locale, dans des «sociétés de plus en plus diversifiées», et devient donc synonyme de «multiculturalisme». On ne parle plus de la même chose.
La diversité, oui, mais à quelle échelle?
Le changement d’échelle, du global au local, entraîne une confusion qui est à l’origine du malentendu sur la définition de la diversité culturelle. Depuis quelques temps, l’expression «diversité culturelle» est en effet galvaudée. En France, la “diversité» est pourtant un concept historiquement valide, comme la démontré Fernand BRAUDEL dans L’identité de la France [1]:
À défaut d’unité physique, économique et sociale, la France aurait-elle l’avantage d’une unité culturelle? Peut-être. Mais on sait d’avance, sans discussion possible, que s’il y a, au plus haut, une “civilisation” française une, élitiste, qui se veut éclat, splendeur, enveloppe, structure ou mieux superstructure, domination, contrainte, il y a non moins, sur notre territoire, affrontées depuis des siècles, au moins deux larges civilisations sous-jacentes, avec chacune un royaume linguistique: la civilisation d’oïl qui a été victorieuse, la civilisation d’oc à qui le destin a réservé la situation, en gros, d’une presque colonie. [...]
En conséquence, nous n’en finirons pas facilement avec la diversité de la France. Tout particulièrement avec sa diversité d’origine culturelle qui marque son visage d’innombrables taches ponctuelles. [...]
La diversité est donc fille première de la distance, de l’immensité qui a préservé tous nos particularismes, venus du fond des âges. Mais, à son tour, cette diversité de longue durée a été une force de l’histoire.
La diversité dont parle Fernand Braudel est endogène: ce sont des particularismes physiques, culturels, religieux, politiques, économiques ou encore sociaux, qui s’inscrivent dans la géographie de la France et qui se sont ajoutés les uns aux autres au cours de l’histoire.
Mais aujourd’hui, on parle d’une autre forme de diversité, qui est exogène. Sous l’effet des flux migratoires, la diversité est en effet devenue synonyme de “multiculturalisme», voire de “métissage» et, dans un discours formaté par le politiquement correct, elle sert à faire l’éloge de l’immigration. C’est dans ce sens que l’UNESCO nous dit que la Journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement offre «une opportunité pour approfondir nos réflexions sur les valeurs de la diversité culturelle pour apprendre à mieux vivre ensemble».
Cette diversité culturelle envisagée à l’échelle locale suppose un brassage de population. Est-elle menacée? Nous verrons qu’elle est surtout contradictoire avec la diversité culturelle à l’échelle du monde.
La diversité menacée.
Dans le contexte de la mondialisation, l’UNESCO redoute un appauvrissement de la diversité culturelle à l’échelle du monde. Cela signifie que des milliers de sociétés humaines sont en voie de disparition ou d’acculturation. Les peuples autochtones sont les premiers concernés, souvent parce qu’ils n’ont pas les moyens de se défendre. Ainsi, dans la préface du formidable Dictionnaire des Peuples [2], Maurice GODELIER, directeur d’études à l’EHESS, est bien conscient que la diversité des cultures est menacée:
Les modes de vie tendent à s’uniformiser, globalisation du marché aidant; ici et là, les gouvernants s’emploient -quelle que soit la révérence faite aux «exceptions culturelles»- à couler les âmes et les corps dans un moule unique. Pour autant, l’humanité reste un théâtre aux scènes multiples, et notre planète est toujours le lieu d’un intense foisonnement des formes sociales.
Aujourd’hui, six mille peuples autochtones sont disséminés sur toute la planète; ils représentent une population de 350 millions de personnes, c’est-à-dire environ 5 % de la population mondiale. Ces peuples présentent des identités très diverses. Mais des menaces sérieuses remettent en question leur survie: problèmes sanitaires, pauvreté, guerres, massacres, expulsions, destruction de leur environnement ou de leur patrimoine culturel. C’est la diversité culturelle de l’humanité qui est ainsi mise en péril, de telle manière qu’il n’est pas interdit de faire un parallèle avec l’appauvrissement de la biodiversité. L’article 1 de la Déclaration de l’UNESCO a précisé en effet que «la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire qu’est la biodiversité dans l’ordre du vivant» et, en 2005, Claude Lévi-Strauss expliqua devant l’UNESCO que diversité culturelle et diversité biologique ne pouvaient être sauvegardées qu’en dressant des barrières:
De son côté, l’UNESCO a toujours reconnu qu’une correspondance existe entre la diversité culturelle et la biodiversité. [...] Au cours des années, elle donna à ce lien de plus en plus d’importance en s’attachant à en comprendre les raisons. Ainsi, dans ses Propositions pour 2006-2007, le Directeur général souligne l’existence de «liens conceptuels entre diversité culturelle et diversité biologique». Il me semble en effet que pour développer des différences, pour que les seuils permettant de distinguer une culture de ses voisines deviennent suffisamment tranchés, les conditions sont grosso modo les mêmes que celles qui favorisent la différenciation biologique : isolement relatif pendant un temps prolongé, échanges limités, qu’ils soient d’ordre culturel ou génétique. Au degré près, les barrières culturelles sont de même nature que les barrières biologiques: celles-ci les préfigurent d’une manière d’autant plus véridique que toutes les cultures impriment leur marque au corps par des styles de costume, de coiffure et de parure, par des mutilations corporelles et par des comportements gestuels, elles miment des différences comparables à celles qu’on reconnaît entre les variétés au sein d’une même espèce.
Cette idée selon laquelle une société doit savoir se protéger fut à l’origine d’une controverse entre le célèbre ethnologue et l’UNESCO. Mais surtout, elle souligne les contradictions de l’UNESCO lorsqu’elle envisage la diversité culturelle à différentes échelles.
Le paradoxe de la diversité culturelle.
En 1952, dans Race et histoire [3], Claude Lévi-Strauss remet en question le concept de civilisation mondiale: selon lui, «la civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité». Il a bien précisé que c’était «à l’échelle mondiale»: la diversité culturelle implique en effet la coexistence à l’échelle mondiale de cultures offrant entre elles le maximum de différence. Ce que redoute Claude Lévi-Strauss, c’est l’avènement d’une monoculture de masse. Car, sous l’effet de la mondialisation, toutes les identités locales sont menacées. La mondialisation a accéléré les flux migratoires sans laisser le temps de les assimiler. À l’échelle locale, cela donne des sociétés multiculturelles. Le multiculturalisme peut évoluer en communautarisme quand différentes cultures se superposent les unes aux autres et maintiennent leurs différences: on assiste alors à une fragmentation identitaire de l’espace public et à une défiance à l’égard des autres groupes, voire une ethno-racialisation des rapports sociaux. Quand les populations se mélangent, le multiculturalisme devient alors synonyme de mixité ou de métissage. Or, comme l’a justement souligné Élie BARNAVI, «le multiculturalisme est un leurre» [4]. En effet, le multiculturalisme et le métissage participent à l’appauvrissement de la diversité culturelle à l’échelle mondiale puisqu’ils entraînent une uniformisation. Car la diversité culturelle à l’échelle locale, c’est quoi? Partout, ce sont les mêmes populations déracinées. Partout, la même culture de masse. Partout, les mêmes restaurants asiatiques, les mêmes pizzerias et les mêmes kebabs, qui, l’air de rien, symbolisent très bien la globalisation et l’acculturation qui sont à l’oeuvre. Il n’y a pas pire uniformisation.
Dans Race et culture [5], Claude Lévi-Strauss, qui craint cette uniformisation, explique que des échanges trop nombreux et trop faciles constituent une menace pour la diversité culturelle et qu’il faut trouver un équilibre entre l’isolement et la communication:
Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé (…), elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité.
C’est un paradoxe: s’il l’on veut protéger de la meilleure façon la diversité culturelle à l’échelle mondiale, il faut limiter les diversités culturelles à l’échelle locale. La seule diversité qui soit une richesse, c’est en effet celle qui est à l’échelle de la planète.
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[1] Fernand BRAUDEL. L’identité de la France, Espace et histoire, Paris, Arthaud, 1986, 368 pages.
[2] Jean-Christophe TAMISIER (dir.). Dictionnaire des peuples, Paris, Larousse, 1998, 228 pages.
[3] Claude LÉVI-STRAUSS. Race et histoire, Paris, Folio Gallimard, 1987, 127 pages.
[4] Élie BARNAVI, Les Religions meurtrières, Paris, Flammarion, 2006, 172 pages. “Le multiculturalisme est un leurre. On ne bâtit pas une société digne de ce nom, ce qui implique une langue dans laquelle on puisse se comprendre, un minimum de culture commune, une mesure de mémoire partagée, en enfermant les gens dans leur propre langue, leur propre culture et leur propre mémoire. Les anglais se sont réveillés le lendemain du carnage du 7 juillet et ont découvert qu’une troisième génération de musulmans britanniques, née et éduquée en Grande-bretagne, ne parle pas anglais“.
[5] Claude LÉVI-STRAUSS. ” Race et Culture ” in Revue internationale des sciences sociales, Vol. XXIII (1971), n° 4, UNESCO.
s’inscrit à la fois dans l’espace et dans le temps:
