Sexualité et sida chez les Pygmées Aka

Voici un texte très intéressant sur la sexualité des Pygmées Aka que Sorel m’a envoyé pour que je le publie ici même.

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SEXUALITÉ ET SIDA CHEZ LES PYGMÉES AKA DE LA RÉPUBLIQUE DU CONGO.

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1. LA SEXUALITÉ : EST-CE UN SUJET TABOU CHEZ LES AKA ?

Contrairement à la culture des peuples Bantous et à celle des sociétés où parler de sexe est soumis à des règles de morale, les expressions liées à la sexualité sont presque omniprésentes dans le quotidien des pygmées aka.

De la chasse à la pêche, les termes sexuels sont évoqués pour l’observance des interdits. Lors des querelles conjugales, les injures sont d’ordre sexuel. De l’enseignement par les parents à leurs enfants des vertus des essences, celles liées à la sexualité sont transmises aussi avec soin, car l’avenir conjugal de leurs enfants en dépend. Mais l’usage du vocabulaire sexuel est surtout mis en évidence dans les chants où enfants, jeunes et vieux l’emploient sans vergogne.

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2. L’HABITAT ET LE DÉSIR SEXUEL CHEZ LES ENFANTS AKA.

Le cadre de logement pygmée éveille les désirs sexuels des enfants. En effet, en forêt, où parents et enfants habitent dans des huttes, comme dans les villages mixtes (pygmée-bantou), où l’on installe dans une même case plusieurs lits « tangué » les uns près des autres, bien que les acteurs sexuels soient sous les moustiquaires opaques, les enfants, impressionnés par les ébats érotiques des parents, se mettent par la suite à les imiter. Ce système d’habitat, certes culturel, favorise donc une sexualité précoce chez les enfants pygmées.

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3. MUSIQUE ET SEXUALITÉ.

La musique pygmée, comme celle des autres sociétés africaines est dite fonctionnelle. « Elanda » par exemple est une danse exécutée au clair de lune par les adolescents pygmées qui expriment leur puberté. Cette danse a pour finalité l’union sexuelle entre les jeunes danseurs.

Les parents ne manifestent aucune inquiétude quant à l’absence nocturne de leurs fils et filles du foyer, d’autant plus que les mélodies des jeunes chanteurs traduisent la fonction de cette musique connue de tous.

Au delà de cette musique liée à la sexualité, les moments de retrait de deuil où une grande danse collective est organisée toute la nuit, occasionnent des rencontres sexuelles dont hommes et femmes empiffrés d’alcool et de drogue sont les acteurs.

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4. ENVOÛTEMENT SEXUEL, INFIDÉLITÉ ET DIVORCE.

Les pratiques sexuelles chez les pygmées Aka sont très liées aux essences ayant pour vertus de séduire et manipuler les conjoints. L’une des conséquences de ces pratiques dites « Djambola » est l’inconstance dans la vie sexuelle des pygmées Aka, d’où de nombreux cas d’infidélité et de divorce. Au niveau des jeunes filles, lesquelles sont tourmentées par les envoûteurs, elles favorisent une sexualité précoce.

L’infidélité et le divorce s’expliquent aussi par la faiblesse de l’organe génital de l’homme et par les mauvais soins que la femme leur prodigue.

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5. LE CONCEPT VIH/SIDA CHEZ LES PYGMÉES AKA ET LES RISQUES DE CONTAMINATION.

Le terme « sida » est presque inconnu en milieu pygmée Aka. Ses manifestations et symptômes ne sauraient être interprétés comme une maladie due à un VIH, mais plutôt comme une maladie d’origine surnaturelle qui nécessiterait un désenvoûtement pour que le malade amaigri retrouve la santé. Mais pour le malade qui présente encore un parfait état physique, la communauté court comme dans le reste des sociétés le risque d’être contaminée. D’où la nécessité d’informer les aka sur le sida, sa prévention et ses manifestations afin de leur permettre de faire face aux risques suivants :

Le manque d’information sur l’existence du Sida et ses manifestations.

Le manque d’éducation sexuelle responsable.

La non-utilisation par méconnaissance du préservatif.

La croyance en des méthodes traditionnelle de préservation contre les MST.

La non-utilisation des gants par les accoucheuses pygmées lors des séances d’accouchement.

La fréquentation des prostituées Bantoues par certains Pygmées en séjour en milieu urbain.

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Sorel ETA

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Creative Commons License
Ce texte de Sorel ETA est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

Pour citer cet article:

Sorel ETA, « La sexualité et le SIDA chez les Pygmées Aka de la République du Congo », juin 2008 [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 30 juin 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/06/30/sexualite-et-sida-chez-les-pygmees-aka/

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En complément, voici un article publié en mai 2007 sur le site Sidanet:

Afrique Centrale : les populations des forêts menacées par le VIH/SIDA

Les habitants indigènes des régions forestières de l’Afrique centrale ont longtemps été isolés du reste du monde, mais à mesure qu’ils s’insèrent dans la société, ils sont de plus en plus menacés par l’exploitation sexuelle et le VIH/SIDA.

Entre 300 000 et 500 000 Pygmées vivent de chasse et de cueillette dans les forêts du Burundi, du Cameroun, de la République démocratique du Congo (RDC) et de la République du Congo, depuis la nuit des temps.

Cependant, la déforestation progressive, l’agriculture, les projets d’infrastructures ainsi que la création de zones protégées ont contraint la population indigène à abandonner son mode de vie traditionnel et à s’intégrer dans le système économique formel en travaillant comme ouvriers saisonniers ou comme paysans dans des fermes commerciales.

Tous ces changements ont amené les Pygmées à côtoyer davantage les ethnies voisines qui affichent généralement des taux de prévalence du VIH plus élevés que ceux enregistrés au sein des populations indigènes.

« Les Pygmées doivent être sensibilisés au VIH/SIDA de toute urgence », a déclaré Sorel Eta, un ethnologue et chercheur de la République du Congo, lors d’une conférence qui s’est tenue dernièrement à Impfondo, à 800 kilomètres au nord de Brazzaville, la capitale congolaise.

Les résultats d’études menées au Cameroun et en République du Congo pendant les années 1980 et 1990 ont confirmé que le taux de prévalence du VIH parmi les Pygmées était inférieur à ceux répertoriés chez les populations voisines, mais qu’une augmentation avait été enregistrée au cours des dernières années.

Une enquête a par exemple révélé que le taux de prévalence du VIH parmi les pygmées Baka de l’est du Cameroun était passé de 0,7 pour cent en 1993 à quatre pour cent en 2003.

Les participants à la conférence d’Impfondo ont souligné que les femmes Twa indigentes du Burundi, de RDC, du Rwanda et d’autres pays d’Afrique étaient contraintes à se prostituer afin de joindre les deux bouts, mais n’ayant aucune connaissance de la pandémie, ces femmes ignoraient les dangers des relations sexuelles non protégées.

« Au Burundi, presque toutes les femmes indigènes sont illettrées . et ne savent pas qu’elles peuvent être infectées au VIH/SIDA », a déclaré Léonard Habimana, le premier journaliste Twa du Burundi et fondateur d’une station de radio privée, Radio Isanganiro, qui sensibilise les auditeurs aux dangers des infections sexuellement transmissibles, à la violence sexuelle et au VIH/SIDA au sein des communautés pygmées.

Kapupu Diwa, qui dirige un réseau créé par les populations indigènes et locales afin de promouvoir la gestion durable des écosystèmes forestiers d’Afrique centrale, a souligné qu’ « à cause de la pauvreté, l’exploitation sexuelles des femmes indigènes [est] devenue une chose courante ».

« C’est dans un tel contexte que les femmes vendent leur corps pour à peine 0,20 dollar ou parfois même pour des biscuits », a-t-il dit.

La prostitution a également été encouragée par la déforestation et les projets d’infrastructures qui amènent souvent de grands groupes d’ouvriers de passage dans des camps situés à proximité des communautés pygmées.

Par ailleurs, nombreux croient à tort qu’avoir des relations sexuelles avec une femme Twa permet de guérir les hommes porteurs du virus. Ainsi, les femmes Twa sont confrontées à un risque supplémentaire de contracter le VIH.

Les groupes de défense des droits de l’homme ont également souligné que de nombreux abus sexuels avaient été commis sur les femmes indigènes, lors du conflit qui a déchiré l’est de la RDC.

Malgré tous ces risques, les populations pygmées ont généralement peu accès aux services de santé et aux informations sur le virus.

En 2006, le journal médical britannique, The Lancet, a publié les résultats d’une étude qui révélait que la population Twa avait systématiquement plus de difficultés à accéder aux soins de santé que les communautés voisines.

« Même dans les endroits où les installations sanitaires sont en place, beaucoup de personnes ne peuvent en bénéficier car elle n’ont pas les moyens de payer les consultations ou les médicaments, ne possèdent pas les documents et cartes d’identité requis pour se déplacer ou pour suivre un traitement à l’hôpital, ou sont victimes de traitement humiliant et discriminatoire», a constaté cette étude.

© Copyright 2007 IRIN / Sidanet http://www.sidanet.info

Des vestiges du Mésolithique à Paris

Dans le XVe arrondissement de Paris, sur un terrain de fouilles de 5 000 m2 ouvert à l’occasion de la construction d’un centre de tri de déchets, les archéologues de l’INRAP ont mis à jour de nombreuses traces laissées par des chasseurs cueilleurs du Mésolithique moyen (entre 8500 et 6000 avant notre ère): pointes de flèches en silex taillé ainsi que des ossements. Des vestiges plus récents ont été également découverts, tels des tessons de vases remontant au premier âge de Fer (800-500 av. J.-C.).

Selon l’Inrap, ce site aurait accueilli des bivouacs temporaires de chasseurs-cueilleurs, comme en témoignent les nombreuses pointes de flèches (photo ci-dessus). Ces tribus nomades, qui chassaient sangliers et cerfs, sont les dernières de la préhistoire et elles ont cédé leur place aux premiers agriculteurs sédentaires vers 5000 avant notre ère.

Lire l’article du Figaro: Les vestiges des premiers Parisiens mis au jour.

Lire l’article publié sur le site de l’INRAP

Le Japon reconnaît le peuple aïnou

Le 6 juin dernier, le Parlement japonais a reconnu le peuple autochtone aïnou, vivant depuis des millénaires dans l’archipel mais jusqu’à présent privé d’existence légale. La résolution, votée à l’unanimité, affirme pour la première fois que les Aïnous "sont un peuple indigène avec sa propre langue, religion et culture".

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Lire l’article de Philippe MESMER paru le 10 juin 2008 dans Le Monde.

Le Japon reconnaît officiellement le caractère indigène du peuple aïnou

Le 6 juin 2008 est devenu une date historique pour les Aïnous. Ce jour-là, le Parlement japonais a unanimement reconnu le caractère indigène de cette population, "qui possède sa propre langue, religion et culture". Le texte adopté appelle le gouvernement à aider les Aïnous, dont une grande partie vit dans des conditions difficiles.

Le vote a été suivi par une déclaration du porte-parole du gouvernement japonais, Nobutaka Machimura, qui admet "le fait historique que les Aïnous ont souffert de discriminations et ont été contraints à la pauvreté en période de modernisation".

Les responsables aïnous ont salué l’initiative, présentée comme "la fin des injustices passées" par Tadashi Kato, président de l’Association aïnoue de Hokkaido.

Le texte reste cependant évasif sur les faits qui ont contraint cette population à devenir japonaise. Les Aïnous, vraisemblablement venus de Sibérie bien avant l’ère Jômon (5 000-300 av. J.-C.) rayonnaient autrefois sur un vaste territoire couvrant Sahkaline, les îles Kouriles, Hokkaido et le tiers septentrional de l’île de Honshu. Ce peuple aux croyances animistes, qui vivait de chasse et de cueillette, apparaît dans les chroniques japonaises dès le VIIIe siècle. Repoussé au fil du temps sur l’île d’Hokkaido, il tombe sous la férule japonaise après la bataille de Kunashiri-Menashi, en 1789.

INTÉGRATION FORCÉE

La Restauration Meiji, dès 1868, s’accompagne d’une "japonisation" de Hokkaido qui annihile la culture aïnoue, l’une des plus anciennes de l’Extrême-Orient. Dès 1871, les Aïnous se voient interdits de pratiquer certaines coutumes, comme le tatouage, et sont "encouragés" à apprendre le Japonais.

La loi de 1899, dite "de protection des anciens indigènes" les dépossède de leurs terres et force leur intégration. Depuis, les quelque 50 000 Aïnous du Japon souffrent de discrimination et d’un taux de pauvreté supérieur à la moyenne. Beaucoup continuent de dissimuler leur identité. Certains l’ignorent.

Une loi de 1997 a certes assuré la promotion de la culture aïnoue et mis à mal le mythe de l’homogénéité ethnique du Japon, revendiquée notamment par le premier ministre, Yasuhiro Nakasone, en 1986. Mais elle n’a pas reconnu les droits de la minorité ethnique, Tokyo craignant que cela n’ouvre la voie à des revendications territoriales.

La résolution du 6 juin intervient alors que le Japon a voté, en septembre 2007, la déclaration de l’ONU sur les droits des peuples indigènes et qu’il s’apprête à accueillir le sommet du G8, organisé à Hokkaido sur les terres aïnoues. Elle est également une étape vers la reconnaissance de la diversité du peuple japonais, qui pourrait à l’avenir concerner les habitants de l’ancien royaume des Ryukyus, aujourd’hui Okinawa.

Philippe Mesmer

Ndima: Chants et musique des Pygmées Aka

Musiciens pygmées Aka, à Brazzaville, lors d’un enregistrement (juillet 2006). À gauche, un joueur de Moudoumein (harpe cithare) et à droite un joueur de Mougoko (idiophone).

L’association Regard aux Pygmées, animée par Sorel ETA, est consacrée à la protection et à la promotion de la culture des Pygmées Aka, extrêmement minoritaires en République du Congo. A l’initiative de Sorel, six musiciens pygmées du village de Kombola (département de la Likouala, dans l’extrême nord du Congo) se sont réunis pour former le groupe Ndima. En langue pygmée aka, Ndima signifie la forêt.

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Le groupe Ndima, lors de sa participation 4éme FESPAM à Brazzaville en 2003, a retenu l’attention de M. Koïchiro MATSUURA, Directeur Général de l’UNESCO, grâce auquel un disque a pu être édité.


Ce CD, intitulé Moaka na Ndima ("L’Homme et la Forêt"), nous permet de découvrir la beauté et la complexité des chants polyphoniques des pygmées ainsi que leurs étonnantes techniques instrumentales, comme l’usage du mbela, un arc musical -à bouche- qui sert également d’arme de chasse (photo ci-contre).

Six musiciens et chanteurs pygmées composent le groupe Ndima: Angelique MANONGO (chant), Émilie KOULÉ (chant), Gaby MONGONGA (tambour, harpe arquée  appelée Kundé et arc à bouche -Mbéla), Aziza MOKOMBO (chant, harpe-cithare  -Mondoumein), Michel KOSSI (chant, tambour, harpe-cithare -Mondoumein) et Hervé MONDZAMBA (chant, percussions). Un bantou, Arnaud CANDAULT, s’est joint au groupe et les accompagne à la guitare acoustique.

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Pour écouter des extraits de Moaka na Ndima, rendez-vous sur la page MySpaceMusic de Ndima:

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Ci-dessus, les chanteuses pygmées Aka du groupe Ndima, lors d’un enregistrement muscial à Brazzaville (juillet 2006).

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Les pygmées Aka du groupe Ndima lors de la Fête de la Musique sur l’esplanade du Centre culturel Français André Malraux à Brazzaville (juin 2006).

L’Université de la Forêt

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Sorel ETA est ethnologue et consacre son travail aux Pygmées Aka. Son terrain se situe dans le nord du Congo, dans le département de la Likuala. Notamment un village appelé Kombola, à proximité d’Impfondo. Sorel a l’habitude de dire qu’il est formé à l’Université de la Forêt: « J’ai pour professeurs les Pygmées aka. Je fais ce que l’on appelle en ethnologie de l’observation participante ». On peut avoir un aperçu de son travail de terrain en téléchargeant le diaporama suivant:
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Enfin, voici une interview que Sorel a accordée à Fortuné IBARA et qui est parue le 9 Janvier 2008 dans Les Dépêches de Brazzaville.
(Congo-Brazza)

Sorel ETA : « Les Pygmées sont encore dépositaires du savoir ancestral et utile au Congo et à l’humanité tout entière »

Un projet de loi visant à favoriser l’intégration des Pygmées dans la société congolaise est à l’étude. A ce sujet, Sorel Eta, coordonnateur de l’association « Regard aux pygmées » qui œuvre pour la promotion du dialogue entre les minorités pygmées et les Bantous et la sauvegarde de la culture pygmée menacée de disparition, explique les résultats de sa quête auprès du peuple pygmée aux Dépêches de Brazzaville.

Les Dépêches de Brazzaville. Quelle est votre méthode d’apprentissage de la culture pygmée ?

Sorel Eta. Je dirige un groupe de musique pygmée dénommé Ndima (« la forêt ») et poursuis des activités d’ethnologie. J’ai toutefois l’habitude de dire que je suis étudiant-chercheur à l’université de la forêt où j’ai pour professeurs les Pygmées aka. Je fais ce que l’on appelle en ethnologie de « l’observation participante ». Je me suis immergé donc au sein de la société pygmée pour être témoin des faits et bien connaître la culture aka et ses activités liées à la chasse, à la pêche et à la musique.

D.B. Quelles activités avez-vous réalisées avec les Pygmées ?

S.E. En mai 1998, nous avons présenté au Centre culturel français de Pointe-Noire avec un compatriote, Billy Marius, une exposition sur le patrimoine matériel (les objets de la vie quotidienne) des Pygmées aka et babongo* suivie d’un concert de chants avec les musiciens pygmées babongo. En 2003, j’ai enregistré avec mon groupe Ndima le premier disque compact des Pygmées du Congo que nous avons réalisé avec le soutien de l’UNESCO et du gouvernement japonais. Nous avons publié officiellement ce CD en juillet 2005. En juin et juillet 2006, nous avons managé une résidence musicale réunissant les musiciens pygmées et bantous, financée par le ministre en charge de l’Economie forestière, Henri Djombo. Elle a débouché sur l’enregistrement de deux CD qui ne sont malheureusement pas encore publiés. En avril 2007, nous avons présenté au Forum international des peuples autochtones d’Impfondo (Fipac) une exposition sur les objets de la vie quotidienne et des photographies des Pygmées aka.

D.B. Pouvez-vous nous parler des rapports qui lient les Pygmées et les Bantous ?

S.E. Différents rapports lient les Pygmées et les Bantous, notamment le troc. Les Pygmées fournissent aux Bantous les produits de la forêt dont le miel, la cola, le gnetum, les fruits sauvages. En retour, les Bantous sont pourvoyeurs d’étoffes d’habits, d’ustensiles de cuisine, de sel, de savon…

Les rapports de propriétaire et de propriété ou de maître et d’esclave sont prédominants. Le Pygmée travaille dans les plantations du maître, exerce les basses besognes, chasse, pêche et récolte du miel pour le maître… Toutefois, les rapports sentimentaux entre Pygmées et Bantous sont remarquables, sauf qu’ils sont à sens unique. Nous remarquons que les hommes bantous entretiennent des rapports sexuels avec les femmes pygmées. L’inverse n’est pas accepté.

En réalité, les rapports qu’entretiennent les Bantous et les Pygmées contraignent ces derniers à s’abstenir de mettre leur savoir inestimable de la forêt au profit des Bantous.

DB. Comment favoriser une meilleure cohabitation entre ces peuples voisins ?

S.E. C’est par la promotion du dialogue interculturel et l’éducation que nous pouvons favoriser une cohabitation harmonieuse entre les Pygmées et les Bantous. Nous devons faire un effort pour être tolérants, accepter les différences, accepter le Pygmée tel qu’il est et sa culture. Il nous faut éduquer le Bantou à aimer le Pygmée comme lui-même et organiser souvent des rencontres culturelles en milieux urbains tout comme en forêt pour favoriser les échanges entre ces peuples. Nous devons faire un effort pour diffuser leur culture et nous avons le devoir de rétablir la dignité de ce peuple qui est marginalisé. Il faut mettre fin aux pratiques discriminatoires et se poser la question : pourquoi les Pygmées sont-ils maintenus en esclavage ? La raison fondamentale est économique. Quand je me réfère au département de la Likouala où j’étudie les Pygmées aka, je me dis que les paysans qui pratiquent l’agriculture dans cette localité éprouvent plus de difficultés pour obtenir une terre cultivable par rapport à ceux évoluant dans le département des Plateaux. Pour rendre une terre cultivable, une mère paysanne, par exemple, doit abattre plusieurs arbres volumineux. Elle ne peut le faire seule. Elle n’a pas non plus les moyens financiers de payer la main-d’œuvre bantoue. Elle maintient donc le Pygmée dans l’asservissement et l’ignorance pour bénéficier de ses services contre des étoffes ou une somme modique.

Pour résoudre ce problème, le gouvernement devrait subventionner les agriculteurs vivant dans les localités où persistent ces pratiques en les encourageant à créer des coopératives agricoles. Et si quelqu’un a besoin des services d’un Pygmée, qu’il le paye conformément aux services prêtés. Nous devons chercher à résoudre ce problème de façon pacifique si nous voulons réellement d’une paix et d’une cohabitation harmonieuse durables. Ce n’est pas une loi promulguée qui résoudra ce problème devenu culturel. Pensons plutôt au dialogue et à l’éducation qui ne se décrètent pas mais se cultivent.

D.B. Certains pensent qu’il faut intégrer les Pygmées dans la société moderne en les faisant sortir de la forêt. Qu’en pensez-vous ?

S.E. Faire sortir les Pygmées de la forêt serait une façon d’aller vers la destruction de leur culture et, au-delà, d’aller à l’encontre du développement durable dont le quatrième pilier est la préservation de la diversité culturelle. Lorsque l’on nous parle de l’éducation pour un développement durable, on nous demande d’apprendre à respecter et reconnaître les valeurs et les richesses provenant du passé tout en les préservant. Ceux qui soutiennent cette idée le font par ignorance. Les Pygmées sont encore dépositaires du savoir ancestral et sont capables d’apporter un plus au Congo et à l’humanité tout entière, surtout sur le plan médicinal. Ne commettons pas l’erreur de détruire cette culture par ignorance. Préservons-là, plutôt.

D.B. Que pensez-vous du séjour des Pygmées au zoo de Brazzaville qui a fait tant de tapage dans les médias ?

S.E. Je voudrais tout d’abord rappeler que nous aussi sommes concernés directement par ce problème tout en étant compatriotes. Lorsque le directeur exécutif de l’Observatoire congolais des droits humains (OCDH) a déclenché cette histoire sur RFI, j’étais à Impfondo, chez les Pygmées aka. Une amie proche du groupe pygmée concerné m’a affirmé qu’au départ, les Pygmées étaient au gymnase de Ouenzé et que c’est à leur demande qu’ils avaient été conduits au zoo, car ils voulaient se sentir proches de leur milieu de vie.

Pour moi, leur présence au zoo serait qualifiée de discriminatoire s’ils avaient été placés dans les cages où vivent les animaux. Je pense qu’il y a eu confusion entre ce que l’on peut dénommer pratique discriminatoire (pratique portant atteinte à la dignité humaine) et pratique culturelle, c’est-à-dire la culture telle qu’elle est vécue par les acteurs sociaux.

Pour illustrer mon propos, deux jours après cette histoire, j’étais dans la forêt d’Impfondo avec un touriste français venu de Paris et une jeune femme originaire de RDC. Nous sommes allés installer notre premier campement près de la rivière Mabaté, puis le second à Makaka. Nous avions prévu des mousses et moustiquaires pour nous couvrir selon notre culture. Les Pygmées ont construit le campement où nous devions habiter avec différentes formes de huttes aka (esembè, mokoundou mwa nzokou, ekouta…). Ils nous ont construit une hutte esembè avec des lits en rondin tangué où nous avons installé nos mousses et des moustiquaires. Mais ces mêmes Pygmées qui nous ont construit ces huttes et lits ont préféré dormir sur des feuilles qu’ils ont étalées à même le sol. On appelle cela mboudjè, c’est-à-dire un lit en feuilles, un lit que l’on abandonne car les Pygmées évoluent dans la civilisation de l’éphémère, différente de celle des Bantous sédentaires.

Si les défenseurs des droits humains de l’OCDH nous avaient surpris au cœur de la forêt occupant des mousses et des moustiquaires pour nous loger tandis que les Pygmées dormaient sur des feuilles, sans moustiquaire, je suis sûr qu’ils nous auraient accusés de pratique discriminatoire alors qu’elle est culturelle.

D.B. Vous voulez dire que ce qui s’est passé à Brazzaville n’était pas discriminatoire ?

S.E. Je veux dire que ceux qui ont dénoncé ce qui s’est passé au zoo ne connaissent pas la culture des Pygmées aka. Voila pourquoi nous avons l’habitude de dire qu’avant de défendre les droits des Pygmées ou d’entreprendre des activités en leur faveur, il faut d’abord prendre le temps d’étudier et connaître le Pygmée et son milieu de vie. Lorsque je parle de la connaissance des Pygmées, je fais allusion à l’aspect visible et mystique de leur culture. Connaître les Pygmées ne consiste pas à dire qu’ils sont petits, qu’ils ont des cheveux roux, qu’ils vivent de chasse, de cueillette et sont victimes de discrimination et d’asservissement… Il faut plutôt chercher à pénétrer les arcanes de la forêt, s’intéresser à leur vie mystique et chercher à savoir pourquoi ils aiment tant la forêt. J’ai l’habitude de les emmener à Brazzaville et de constater que, à un moment donné, ils réclament implicitement ou non de repartir en forêt. Il est alors très difficile de les retenir. Si nous voulons comprendre le mode de vie des Pygmées, nous devons éviter le jugement des valeurs. Nous Bantous avons notre façon de voir le monde. Les Pygmées ont la leur. Nous devons aussi savoir que la forêt du zoo est naturelle.

Maintenant, si les gens veulent dire qu’on a assimilé les Pygmées aux animaux parce qu’ils ont passé des nuits dans l’enceinte du parc, il faut donc dire que le directeur du zoo, qui y vit depuis des années, est un animal, que les Aikidoka qui s’entraînent dans l’enceinte du parc forment un dojo des animaux, que tous ceux qui vont boire et manger au restaurant du parc sont semblables aux animaux et que moi, Sorel Eta, qui ai fait une séance d’enregistrement musical avec les Pygmées, je suis aussi de la bande de ceux qui ont traité les Pygmées d’animaux en les enregistrant dans cet espace.

Les exemples ne manquent pas pour vous faire comprendre que les Pygmées ont leur façon à eux de vivre et nous devons savoir que l’habitat, l’alimentation, le divertissement… sont culturels. Si, pour nous, bien dormir veut dire dormir dans une villa, le Pygmée est fier de dormir dans sa hutte. Si, pour nous, bien manger signifie consommer un bon gigot de mouton accompagné de frites, le Pygmée est fier de manger des chenilles avec les racines mela. Si, pour nous, se divertir c’est aller dans les parcs d’attraction, le Pygmée a des divertissements propres à sa culture.

D.B. Pour conclure, avez-vous un message à faire passer aux autorités ?

S.E. Je voudrais demander aux autorités congolaises et aux personnes de volonté de m’aider à organiser l’an prochain avec mon association « Regard aux Pygmées » la semaine culturelle des Pygmées aka à Brazzaville. Et, pendant cette semaine, proposer des activités liées à la promotion du dialogue interculturel pygmée-bantou, mettre si possible en valeur les tradi-thérapeutes pygmées aka et susciter l’intérêt de tous afin de sauvegarder cette culture menacée de disparition.

* babongo et aka, sont les sous groupes ethniques des Pygmées.

Propos recueillis par Fortuné IBARA.

L’Association "Regard aux Pygmées"

Sorel présentant l’exposition "L’homme et la forêt" en présence de ministres venus participer au Forum International des Peuples Autochtones, à Impfondo (avril 2007).

Sorel ETA est un ami. Il étudie avec passion les Pygmées Aka, qui vivent dans l’extrême nord du Congo et a l’habitude de dire qu’il est formé à l’Université de la Forêt: « J’ai pour professeurs les Pygmées aka. Je fais ce que l’on appelle en ethnologie de l’observation participante. Je me suis immergé donc au sein de la société pygmée pour être témoin des faits et bien connaître la culture aka et ses activités liées à la chasse, à la pêche et à la musique ». Pour sauvegarder la culture des Pygmées, menacée de disparition, il a fondé en 2001 l’association "Regard aux Pygmées" qu’il nous présente ici:

L’Association Regard aux Pygmées a pour objectifs de sauvegarder la culture pygmée et de promouvoir le dialogue entre les minorités pygmées et leurs voisins Bantous majoritaires. Cette association se propose d’identifier, inventorier et sauvegarder le patrimoine culturel immatériel des pygmées aka (musiques, danses, contes, rituels, savoir-faire et savoirs écologiques traditionnels…). Elle oeuvre aussi à l’alphabétisation des pygmées et à l’amélioration de leurs conditions de vie et fait également des campagnes d’information et de prévention sur le sida.

Basée à ce jour à Brazzaville, l’association intervient surtout dans le département de la Likouala, situé à l’extrême nord de la République du Congo, où habitent les pygmées aka. Dans ses réalisations, avec le soutien de l’UNESCO et du gouvernement Japonais, l’association a déja publié un disque de musique pygmée intitulé "Moaka na ndima" (L’Homme et la forêt) enregistré par le groupe pygmée Ndima. Dans son plan d’action, l’association se propose d’organiser des rencontres culturelles entre les pygmées et d’autres peuples en vue de favoriser un dialogue interculturel. Elle cherche enfin à promouvoir en milieux urbains et scolaires la culture de ce peuple encore dépositaire d’un savoir ancestral.

Sorel et des Pygmées Aka lors d’une émission télévisée au Forum International des Peuples Autochtones d’Afrique Centrale (Impfondo, avril 2007).

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Contact : Sorel ETA – tél : (242) 559 12 81 – mèl : eta_sorel@yahoo.fr

Cartes heuristiques

Non, les cartes ne sont pas seulement géographiques ou bancaires! Un peu comme Monsieur Jourdain qui disait de la prose sans le savoir, on a tous déjà fait des cartes heuristiques sans s’en douter! En effet, qui n’a pas griffonné des idées sur le papier pour les organiser sous forme de dessin ou d’arborescence? C’est cela, une carte heuristique: une technique de représentation graphique d’idées et des relations entre ces idées. On parle aussi parfois de carte mentale, de topogramme ou de Mind Map.

Voir la description du concept par Nathalie, professeur de mathématiques.

Les cartes heuristiques peuvent être évidemment utilisées dans l’enseignement. En géographie, elles permettent d’appréhender et de résumer des phénomènes comme la mondialisation ou la Révolution verte en Inde. En ethnologie, elles seront utiles pour l’étude de la parenté mais les applications peuvent être beaucoup plus variées: étude des mythes et des croyances, des systèmes économiques, etc.

François GUITÉ propose sur son excellent blog une carte heuristique présentant les caractéristiques d’un bon professeur. Vaste question! Cette carte très intéressante permet d’y répondre de façon synthétique, en considérant l’enseignement comme "l’art de jouer d’une science, une interaction entre trois aires d’intervention : l’apprenant, le professionnel et le milieu scolaire". Et si le bon professeur, c’était aussi celui qui construit des cartes heuristiques avec ses élèves?

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Pour en savoir plus et voir de nombreux exemples de cartes, consultez heuristiquement, l’excellent blog de Philippe BOUKOBZA. Voyez aussi, sur le blog de Marie, l’usage des cartes heuristiques pour l’enseignement du latin et du français au collège. Sans oublier Pétillant.com, qui est un site très complet entièrement consacré aux cartes heuristiques. Enfin, FreeMind , qui est un logiciel libre, est idéal pour débuter: vous pouvez  le télécharger en cliquant ici.

« La maison brûle, et nous regardons ailleurs »

Jacques Chirac lance sa fondation pour le développement durable et le dialogue des cultures.

Ce lundi 9 juin au musée du Quai Branly à Paris, Jacques CHIRAC a lancé sa fondation qui oeuvrera pour le développement durable et le dialogue des cultures. L’ancien président s’est exprimé devant des personnalités aussi diverses que Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’Onu, les prix Nobel de la Paix Rajendra Pachauri et Rigoberta Menchu, l’ancien président sénégalais Abdou Diouf ou le chanteur Youssou N’Dour, tous membres du comité d’honneur de sa fondation. «Si chacun se mobilise à l’image de tous mes amis réunis ici», a-t-il ajouté, «peut-être pourrons nous bâtir tous ensemble, dans le respect de l’identité de chacun et de l’ouverture à l’autre, cette société mondiale de justice et de paix qui doit être notre seul horizon». «Je veux aviver et réveiller les consciences», et «mener en toute liberté les combats qui ont toujours été les miens», avait-il déclaré vendredi dernier dans une interview au Figaro. Le président Chirac, qui avait déclaré au sommet de la Terre de Johannesburg en 2002 «la maison brûle, et nous regardons ailleurs», s’est toujours montré préoccupé pour les pays les plus pauvres, pour la diversité culturelle, ou pour la défense de l’environnement. Toutefois on peut regretter qu’il n’ait pas davantage orienté sa politique en ce sens quand il était à la tête de l’État.

Quatre domaines d’actions prioritaires ont été fixés: l’accès aux médicaments, l’accès à l’eau, la lutte contre la déforestation et le soutien aux cultures menacées. Les premiers projets soutenus concernent notamment l’Afrique. La Fondation va également lancer un programme, baptisé Sorosoro, qui vise à protéger les langues menacées d’extinction: « Sur les quelque 6 000 langues parlées aujourd’hui, 90 % risquent de disparaître au cours du siècle. Est-ce ce que nous voulons ? Un monde qui s’appauvrirait et ne saurait plus préserver que ce qui est immédiatement rentable ? »

Cet engagement de Jacques Chirac pour défendre la diversité culturelle et linguistique est fort appréciable mais ne peut-on pas y voir un paradoxe? Lorsqu’il était Président de la République, quelle a été sa politique en faveur des langues régionales? Pourquoi la France n’a-t-elle pas ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires? Ou encore s’est-il soucié de savoir si les droits des Amérindiens Wayana du haut Maroni, en Guyane, étaient bien respectés? Où regardait-il? Probablement ailleurs.

Ceci dit, aujourd’hui, laissons ces interrogations de côté et adressons tous nos voeux de succès à la Fondation Chirac.

Fondation Jacques Chirac: http://fr.fondationchirac.eu/

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Lire l’article paru sur Lemonde.fr le 9 juin 2008:

Jacques Chirac lance sa fondation

"Une société mondiale de justice et de paix." Tel est l’horizon que l’ancien président Jacques Chirac s’est fixé en lançant sa fondation, lundi 9 juin à Paris. "Au moment où s’impose la nécessité de repenser la notion de progrès pour réconcilier l’homme et son environnement, il faut remettre la culture, la diversité des cultures au cœur même du projet de l’humanité", a déclaré M. Chirac au Musée du quai Branly.

"Ma conviction est que chaque peuple a un message singulier à délivrer au monde. Chaque peuple peut enrichir l’humanité en apportant sa part de beauté, de création, de vérité", a-t-il dit. Il "faut envisager une solution à la disparition de ce trésor commun qu’est le patrimoine linguistique de l’humanité. Grâce aux nouvelles technologies, les solutions existent", a-t-il ajouté.

La Fondation Chirac a lancé un programme sur la défense des langues menacées, qui débute lundi après-midi par un colloque au Musée du quai Branly. Dans ce cadre, elle va aider à lancer la première radio en langue mbendjele pour permettre aux pygmées de la forêt du nord du Congo de continuer à faire vivre leur culture. Parmi les autres projets de la Fondation : le soutien d’un laboratoire de contrôle de qualité des médicaments à Cotonou, ou l’appui à un programme d’accès à l’eau au Sénégal et au Mali.

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Lire également l’article de Guillaume LAUNET paru dans Libération le 10 juin 2008.

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L’ethnologue devant les identités nationales

Le 13 mai 2005, Claude LÉVI-STRAUSS a reçu le XVIIe Prix international Catalunya, décerné par la Generalitat de Catalunya, c’est-à-dire le gouvernement autonome catalan. Dans son discours, reproduit ci-dessous, il médite sur ce que l’ethnologie peut nous enseigner, à nous, Européens de ce début du XXIème siècle. Il souligne ainsi que "si l’homme possède d’abord des droits au titre d’être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l’humanité en tant qu’espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces". Mais surtout, il salue la création d’une Eurorégion Pyrénées-Méditerranée: "J’ai connu une époque, a-t-il remarqué, où l’identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent. […] L’Eurorégion crée entre les pays de nouvelles relations qui débordent les frontières et contrebalancent les anciennes rivalités par les liens concrets qui prévalent à l’échelle locale sur les plans économique et culturel".

"L’ETHNOLOGUE DEVANT LES IDENTITES NATIONALES"

Discours de Claude Lévi-Strauss à l’occasion de la remise du XVIIe Premi Internacional Catalunya, 2005, Académie française, Paris, le 13 mai 2005.

L’honneur que me fait la Generalitat de Catalunya en me décernant son "Premi International" me touche de façon très profonde. En accumulant les années, j’éprouve chaque jour davantage le sentiment que j’usurpe le temps qui me reste à vivre et que lus rien ne justifie la place que j’occupe encore sur cette terre. Aussi votre choix m’apporte un précieux réconfort. Il m’assure que je vous suis toujours présent et que les travaux que j’ai produits pendant trois quarts de siècle ne sont pas déjà périmés. Je vous en exprime toute ma gratitude.

Ce prix a d’autant plus de prestige que votre capitale, Barcelone, par les rencontres internationales qui s’y déroulent, par les décisions qui y sont prises, gagne sur la scène mondiale une importance croissante. C’est il y a peu de mois, nous a appris la presse, qu’à l’initiative de la Generalitat de Catalunya fut fondée à Barcelona une Eurorégion Pyrénées-Méditerranée. Vaste contrée transfrontalière à laquelle il faut joindre les deux pays Basques, et où l’on peut reconnaître, agrandie, l’antique marche de Gothie des temps carolingiens qui avait, ne l’oublions pas, son chef-lieu à Barcelone.

J’ai connu une époque où l’identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent. Telle que vous l’avez conçue, l’eurorégion crée entre les pays de nouvelles relations qui débordent les frontières et contrebalancent les anciennes rivalités par les liens concrets qui prévalent à l’échelle locale sur les plans économique et culturel. Que, par une exception au bénéfice de l’âge dont je vous remercie, votre prix me soit remis à Paris, est aussi une façon de souligner ce rapprochement entre les Etats dont la création des eurorégions – telle celle entre la Catalogne, ses voisins et la France méridionale – tends à estomper les limites.

Ces liens raffermis avec la Catalogne, je les perçois aussi de façon plus intime comme participant d’un courant de pensée auquel, au XXe siècle, on a donné le nom de structuralisme, mais qui, contrairement à ce qu’on croit habituellement, n’est nullement une invention moderne. Il apparaît déjà aux XIIIe-XIVe siècles, au moins dans ses premiers linéaments, chez le grand penseur catalan dont le nom se prononce en français Raymond Lulle. La perception naïve appréhende le monde comme un chaos. Pour le surmonter, les prédécesseurs de Lulle ordonnaient par degrés les aspects du réel en fonction de leurs ressemblances plus ou moins grandes. Lulle partit au contraire de la différence, en opposant les termes extrêmes et en faisant jaillir entre eux des médiations. Il conçut ainsi un système logique très original permettant, au moyen d’opérations récurrentes, d’inventorier toutes les liaisons possibles entre les concepts et les êtres et mit donc la notion de rapport à la base du mécanisme de la pensée. De cet art combinatoire qu’il inventa, au cours des siècles Nicolas de Cues, Charles de Bovelles, Leibniz, puis la linguistique structurale et l’anthropologie structurale tireront des enseignements.

C’est en considération du lien avec le mouvement d’idées auquel je me rattache que, si vous le permettez, (mais, comme Dante pour le toscan, maître Eckart pour l’allemand, Lulle ne fut-il pas le créateur de votre langue littéraire ?) je placerai sous l’invocation de Raymond Lulle l’honneur que je reçois aujourd’hui.

Parce que je suis né dans les premières années du XXe siècle et que, jusqu’à sa fin, j’en ai été l’un des témoins, on me demande souvent de me prononcer sur lui. Il serait inconvenant de me faire le juge des événements tragiques qui l’ont marqué. Cela appartient à ceux qui les vécurent de façon cruelle alors que des chances successives me protégèrent si ce n’est que le cours de ma carrière en fut grandement affecté.

L’ethnologie, dont on peut se demander si elle est d’abord une science ou un art (ou bien, peut-être, tous les deux) plonge ses racines en partie dans une époque ancienne et en partie dans une autre, récente. Quand les hommes de la fin du Moyen-âge et de la Renaissance ont redécouvert l’antiquité gréco-romaine et quand les jésuites ont fait du grec et du latin la base de leur enseignement, ne pratiquaient-ils pas une première forme d’ethnologie ? On reconnaissait qu’aucune civilisation ne peut se penser elle-même si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de terme de comparaison. La Renaissance trouva dans la littérature ancienne le moyen de mettre sa propre culture en perspective, en confrontant les conceptions contemporaines à celles d’autres temps et d’autres lieux.

La seule différence entre culture classique et culture ethnographique tient aux dimensions du monde connu à leurs époques respectives. Au début de la Renaissance, l’univers humain est circonscrit par les limites du bassin méditerranéen. Le reste, on ne fait qu’en soupçonner l’existence. Mais on sait déjà qu’aucune fraction de l’humanité ne peut aspirer à se comprendre, sinon par référence à toutes les autres.

Au XVIIIe et au XIXe siècles, l’humanisme s’élargit donc avec le progrès de l’exploration géographique. La Chine, l’Inde s’inscrivent dans le tableau. Notre terminologie universitaire, qui désigne leur étude sous le nom de philologie non classique, confesse, par son inaptitude à créer un terme original, qu’il s’agit bien du même mouvement humaniste s’étendant à un territoire nouveau. En s’intéressant aux dernières civilisations encore dédaignées – les sociétés dites primitives – l’ethnologie fit parcourir à l’humanisme sa troisième étape.

Les civilisations antiques ayant disparu, on ne pouvait les atteindre qu’à travers les textes et les mouvements. Quant à l’Orient et l’Extrême-Orient, où la difficulté n’existait pas, la méthode restait la même, parce que des civilisations si lointaines ne méritaient – croyait-on – l’intérêt que par leurs productions les plus savantes et les plus raffinées.

Les modes de connaissance de l’ethnologie sont à la fois plus extérieurs et plus intérieurs (on pourrait dire aussi plus gros et plus fins) que ceux de ses devancières. Pour pénétrer des sociétés d’accès particulièrement difficile, elle est obligée de se placer très en dehors (anthropologie physique, préhistoire, technologie) et aussi très en dedans, par l’identification de l’ethnologue au group dont il partage l’existence, et l’extrême importance qu’il doit attacher aux moindres nuances de la vie physique des indigènes.

Toujours en deçà et au-delà de l’humanisme traditionnel, l’ethnologie le déborde dans tous les sens. Son terrain englobe la totalité de la terre habitée, tandis que sa méthode assemble des procédés qui relèvent de toutes les formes du savoir : sciences humaines et sciences naturelles.

Mais la naissance de l’ethnologie procède aussi de considérations plus tardives et d’un autre ordre. C’est au cours du XVIIIe siècle que l’Occident a acquis la conviction que l’extension progressive de sa civilisation était inéluctable et qu’elle menaçait l’existence des milliers de sociétés plus humbles et fragiles dont les langues, les croyances, les arts et les institutions étaient pourtant des témoignages irremplaçables de la richesse et de la diversité des créations humaines. Si l’on espérait savoir un jour ce que c’est que l’homme, il importait de rassembler pendant qu’il en était encore temps toutes ces réalités culturelles qui ne devaient rien aux apports et aux impositions de l’Occident. Tâche d’autant plus pressante que ces sociétés sans écriture ne fournissaient pas de documents écrits ni, pour la plupart, de monuments figurés.

Or avant même que la tâche soit suffisamment avancée, tout cela est en train de disparaître ou, pour le moins, de très profondément changer. Les petits peuples que nous appelions indigènes reçoivent maintenant l’attention de l’Organisation des Nations unies. Conviés à des réunions internationales ils prennent conscience de l’existence les uns des autres. Les Indiens américains, les Maori de Nouvelle Zélande, les aborigènes australiens découvrent qu’ils ont connu des sorts comparables, et qu’ils possèdent des intérêts communs. Une conscience collective se dégage au-delà des particularismes qui donnaient à chaque culture sa spécificité. En même temps, chacune d’elles se pénètre des méthodes, des techniques et des valeurs de l’Occident. Sans doute cette uniformisation ne sera jamais totale. D’autres différences se feront progressivement jour, offrant une nouvelle matière à la recherche ethnologique. Mais, dans une humanité devenue solidaire, ces différences seront d’une autre nature : non plus externes à la civilisation occidentale, mais internes aux formes métissées de celle-ci étendues à toute la terre.

Ces changements de rapports entre les fractions de la famille humaine inégalement développées sous l’angle technique sont la conséquence directe d’un bouleversement plus profond. Puisque au cours du dernier siècle j’ai assisté à cette catastrophe sans pareille dans l’histoire de l’humanité, on me permettra de l’évoquer sur un ton personnel. La population mondiale comptait à ma naissance un milliard et demi d’habitants. Quand j’entrai dans la vie active vers 1930, ce nombre s’élevait à deux milliards. Il est de six milliards aujourd’hui, et il atteindra neuf milliards dans quelques décennies à croire les prévisions des démographes. Ils nous disent certes que ce dernier chiffre représentera un pic et que la population déclinera ensuite, si rapidement, ajoutent certains, qu’à l’échelle de quelques siècles une menace pèsera sur la survie de notre espèce. De toute façon, elle aura exercé ses ravages sur la diversité, non pas seulement culturelle, mais aussi biologique en faisant disparaître quantité d’espèces animales et végétales.

De ces disparitions, l’homme est sans doute l’auteur, mais leurs effets se retournent contre lui. Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme, bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même, parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces bien essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué.

Aussi la seule chance offerte à l’humanité serait de reconnaître que devenue sa propre victime, cette condition la met sur un pied d’égalité avec toutes les autres formes de vie qu’elle s’est employée et continue de s’employer à détruire.

Mais si l’homme possède d’abord des droits au titre d’être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l’humanité en tant qu’espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l’humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l’existence d’autres espèces.

Le droit à la vie et au libre développement des espèces vivantes encore représentées sur la terre peut seul être dit imprescriptible, pour la raison très simple que la disparition d’une espèce quelconque creuse un vide, irréparable, à notre échelle, dans le système de la création.

Seule cette façon de considérer l’homme pourrait recueillir l’assentiment de toutes les civilisations. La nôtre d’abord, car la conception que je viens d’esquisser fut celle des jurisconsultes romains, pénétrés d’influences stoïciennes, qui définissaient la loi naturelle comme l’ensemble des rapports généraux établis par la nature entre tous les êtres animés pour leur commune conservation; celle aussi des grandes civilisations de l’Orient et de l’Extrême-Orient, inspirées par l’hindouisme et le bouddhisme; celle, enfin, des peuples dits sous-développés, et même des plus humbles d’entre eux, les sociétés sans écriture qu’étudient les ethnologues.

Par de sages coutumes que nous aurions tort de reléguer au rang de superstitions, elles limitent la consommation par l’homme des autres espèces vivantes et lui en imposent le respect moral, associé à des règles très strictes pour assurer leur conservation. Si différentes que ces dernières sociétés soient les unes des autres, elles concordent pour faire de l’homme une partie prenante, et non un maître de la création.

Telle est la leçon que l’ethnologie a apprise auprès d’elles, en souhaitant qu’au moment de rejoindre le concert des nations ces sociétés la conservent intacte et que, par leur exemple, nous sachions nous en inspirer.

Source : Generalitat de Catalunya, Barcelone, mai 2005.

> Le discours de Claude Lévi-Strauss en catalan

L’Univers de l’Anthropologue

Des cabines de bain sur une plage normande? Un alignement d’hôtels du Monopoly? Non, cette création de marbre blanc représente El Universo del Antropólogo selon l’artiste asturien Adolfo MANZANO qui expose en ce moment à Gijón. L’exposition, intitulée "La casa es la frontera" (La maison est la frontière), rejoint une problématique chère aux ethnologues: celle de la frontière. Une frontière qui, loin d’être seulement physique, est aussi psychologique. À travers une dizaine d’oeuvres, l’artiste présente le foyer comme une véritable frontière qui sépare l’intime et le public.

Lire l’article d’Ana Fernández paru en mai dernier dans El Cultural, le supplément culturel du quotidien El Mundo: http://www.elcultural.es/historico_articulo.asp?c=23209