L’Université de la Forêt

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Sorel ETA est ethnologue et consacre son travail aux Pygmées Aka. Son terrain se situe dans le nord du Congo, dans le département de la Likuala. Notamment un village appelé Kombola, à proximité d’Impfondo. Sorel a l’habitude de dire qu’il est formé à l’Université de la Forêt: « J’ai pour professeurs les Pygmées aka. Je fais ce que l’on appelle en ethnologie de l’observation participante ». On peut avoir un aperçu de son travail de terrain en téléchargeant le diaporama suivant:
L’Université de la Forêt.
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Enfin, voici une interview que Sorel a accordée à Fortuné IBARA et qui est parue le 9 Janvier 2008 dans Les Dépêches de Brazzaville.
(Congo-Brazza)

Sorel ETA : « Les Pygmées sont encore dépositaires du savoir ancestral et utile au Congo et à l’humanité tout entière »

Un projet de loi visant à favoriser l’intégration des Pygmées dans la société congolaise est à l’étude. A ce sujet, Sorel Eta, coordonnateur de l’association « Regard aux pygmées » qui œuvre pour la promotion du dialogue entre les minorités pygmées et les Bantous et la sauvegarde de la culture pygmée menacée de disparition, explique les résultats de sa quête auprès du peuple pygmée aux Dépêches de Brazzaville.

Les Dépêches de Brazzaville. Quelle est votre méthode d’apprentissage de la culture pygmée ?

Sorel Eta. Je dirige un groupe de musique pygmée dénommé Ndima (« la forêt ») et poursuis des activités d’ethnologie. J’ai toutefois l’habitude de dire que je suis étudiant-chercheur à l’université de la forêt où j’ai pour professeurs les Pygmées aka. Je fais ce que l’on appelle en ethnologie de « l’observation participante ». Je me suis immergé donc au sein de la société pygmée pour être témoin des faits et bien connaître la culture aka et ses activités liées à la chasse, à la pêche et à la musique.

D.B. Quelles activités avez-vous réalisées avec les Pygmées ?

S.E. En mai 1998, nous avons présenté au Centre culturel français de Pointe-Noire avec un compatriote, Billy Marius, une exposition sur le patrimoine matériel (les objets de la vie quotidienne) des Pygmées aka et babongo* suivie d’un concert de chants avec les musiciens pygmées babongo. En 2003, j’ai enregistré avec mon groupe Ndima le premier disque compact des Pygmées du Congo que nous avons réalisé avec le soutien de l’UNESCO et du gouvernement japonais. Nous avons publié officiellement ce CD en juillet 2005. En juin et juillet 2006, nous avons managé une résidence musicale réunissant les musiciens pygmées et bantous, financée par le ministre en charge de l’Economie forestière, Henri Djombo. Elle a débouché sur l’enregistrement de deux CD qui ne sont malheureusement pas encore publiés. En avril 2007, nous avons présenté au Forum international des peuples autochtones d’Impfondo (Fipac) une exposition sur les objets de la vie quotidienne et des photographies des Pygmées aka.

D.B. Pouvez-vous nous parler des rapports qui lient les Pygmées et les Bantous ?

S.E. Différents rapports lient les Pygmées et les Bantous, notamment le troc. Les Pygmées fournissent aux Bantous les produits de la forêt dont le miel, la cola, le gnetum, les fruits sauvages. En retour, les Bantous sont pourvoyeurs d’étoffes d’habits, d’ustensiles de cuisine, de sel, de savon…

Les rapports de propriétaire et de propriété ou de maître et d’esclave sont prédominants. Le Pygmée travaille dans les plantations du maître, exerce les basses besognes, chasse, pêche et récolte du miel pour le maître… Toutefois, les rapports sentimentaux entre Pygmées et Bantous sont remarquables, sauf qu’ils sont à sens unique. Nous remarquons que les hommes bantous entretiennent des rapports sexuels avec les femmes pygmées. L’inverse n’est pas accepté.

En réalité, les rapports qu’entretiennent les Bantous et les Pygmées contraignent ces derniers à s’abstenir de mettre leur savoir inestimable de la forêt au profit des Bantous.

DB. Comment favoriser une meilleure cohabitation entre ces peuples voisins ?

S.E. C’est par la promotion du dialogue interculturel et l’éducation que nous pouvons favoriser une cohabitation harmonieuse entre les Pygmées et les Bantous. Nous devons faire un effort pour être tolérants, accepter les différences, accepter le Pygmée tel qu’il est et sa culture. Il nous faut éduquer le Bantou à aimer le Pygmée comme lui-même et organiser souvent des rencontres culturelles en milieux urbains tout comme en forêt pour favoriser les échanges entre ces peuples. Nous devons faire un effort pour diffuser leur culture et nous avons le devoir de rétablir la dignité de ce peuple qui est marginalisé. Il faut mettre fin aux pratiques discriminatoires et se poser la question : pourquoi les Pygmées sont-ils maintenus en esclavage ? La raison fondamentale est économique. Quand je me réfère au département de la Likouala où j’étudie les Pygmées aka, je me dis que les paysans qui pratiquent l’agriculture dans cette localité éprouvent plus de difficultés pour obtenir une terre cultivable par rapport à ceux évoluant dans le département des Plateaux. Pour rendre une terre cultivable, une mère paysanne, par exemple, doit abattre plusieurs arbres volumineux. Elle ne peut le faire seule. Elle n’a pas non plus les moyens financiers de payer la main-d’œuvre bantoue. Elle maintient donc le Pygmée dans l’asservissement et l’ignorance pour bénéficier de ses services contre des étoffes ou une somme modique.

Pour résoudre ce problème, le gouvernement devrait subventionner les agriculteurs vivant dans les localités où persistent ces pratiques en les encourageant à créer des coopératives agricoles. Et si quelqu’un a besoin des services d’un Pygmée, qu’il le paye conformément aux services prêtés. Nous devons chercher à résoudre ce problème de façon pacifique si nous voulons réellement d’une paix et d’une cohabitation harmonieuse durables. Ce n’est pas une loi promulguée qui résoudra ce problème devenu culturel. Pensons plutôt au dialogue et à l’éducation qui ne se décrètent pas mais se cultivent.

D.B. Certains pensent qu’il faut intégrer les Pygmées dans la société moderne en les faisant sortir de la forêt. Qu’en pensez-vous ?

S.E. Faire sortir les Pygmées de la forêt serait une façon d’aller vers la destruction de leur culture et, au-delà, d’aller à l’encontre du développement durable dont le quatrième pilier est la préservation de la diversité culturelle. Lorsque l’on nous parle de l’éducation pour un développement durable, on nous demande d’apprendre à respecter et reconnaître les valeurs et les richesses provenant du passé tout en les préservant. Ceux qui soutiennent cette idée le font par ignorance. Les Pygmées sont encore dépositaires du savoir ancestral et sont capables d’apporter un plus au Congo et à l’humanité tout entière, surtout sur le plan médicinal. Ne commettons pas l’erreur de détruire cette culture par ignorance. Préservons-là, plutôt.

D.B. Que pensez-vous du séjour des Pygmées au zoo de Brazzaville qui a fait tant de tapage dans les médias ?

S.E. Je voudrais tout d’abord rappeler que nous aussi sommes concernés directement par ce problème tout en étant compatriotes. Lorsque le directeur exécutif de l’Observatoire congolais des droits humains (OCDH) a déclenché cette histoire sur RFI, j’étais à Impfondo, chez les Pygmées aka. Une amie proche du groupe pygmée concerné m’a affirmé qu’au départ, les Pygmées étaient au gymnase de Ouenzé et que c’est à leur demande qu’ils avaient été conduits au zoo, car ils voulaient se sentir proches de leur milieu de vie.

Pour moi, leur présence au zoo serait qualifiée de discriminatoire s’ils avaient été placés dans les cages où vivent les animaux. Je pense qu’il y a eu confusion entre ce que l’on peut dénommer pratique discriminatoire (pratique portant atteinte à la dignité humaine) et pratique culturelle, c’est-à-dire la culture telle qu’elle est vécue par les acteurs sociaux.

Pour illustrer mon propos, deux jours après cette histoire, j’étais dans la forêt d’Impfondo avec un touriste français venu de Paris et une jeune femme originaire de RDC. Nous sommes allés installer notre premier campement près de la rivière Mabaté, puis le second à Makaka. Nous avions prévu des mousses et moustiquaires pour nous couvrir selon notre culture. Les Pygmées ont construit le campement où nous devions habiter avec différentes formes de huttes aka (esembè, mokoundou mwa nzokou, ekouta…). Ils nous ont construit une hutte esembè avec des lits en rondin tangué où nous avons installé nos mousses et des moustiquaires. Mais ces mêmes Pygmées qui nous ont construit ces huttes et lits ont préféré dormir sur des feuilles qu’ils ont étalées à même le sol. On appelle cela mboudjè, c’est-à-dire un lit en feuilles, un lit que l’on abandonne car les Pygmées évoluent dans la civilisation de l’éphémère, différente de celle des Bantous sédentaires.

Si les défenseurs des droits humains de l’OCDH nous avaient surpris au cœur de la forêt occupant des mousses et des moustiquaires pour nous loger tandis que les Pygmées dormaient sur des feuilles, sans moustiquaire, je suis sûr qu’ils nous auraient accusés de pratique discriminatoire alors qu’elle est culturelle.

D.B. Vous voulez dire que ce qui s’est passé à Brazzaville n’était pas discriminatoire ?

S.E. Je veux dire que ceux qui ont dénoncé ce qui s’est passé au zoo ne connaissent pas la culture des Pygmées aka. Voila pourquoi nous avons l’habitude de dire qu’avant de défendre les droits des Pygmées ou d’entreprendre des activités en leur faveur, il faut d’abord prendre le temps d’étudier et connaître le Pygmée et son milieu de vie. Lorsque je parle de la connaissance des Pygmées, je fais allusion à l’aspect visible et mystique de leur culture. Connaître les Pygmées ne consiste pas à dire qu’ils sont petits, qu’ils ont des cheveux roux, qu’ils vivent de chasse, de cueillette et sont victimes de discrimination et d’asservissement… Il faut plutôt chercher à pénétrer les arcanes de la forêt, s’intéresser à leur vie mystique et chercher à savoir pourquoi ils aiment tant la forêt. J’ai l’habitude de les emmener à Brazzaville et de constater que, à un moment donné, ils réclament implicitement ou non de repartir en forêt. Il est alors très difficile de les retenir. Si nous voulons comprendre le mode de vie des Pygmées, nous devons éviter le jugement des valeurs. Nous Bantous avons notre façon de voir le monde. Les Pygmées ont la leur. Nous devons aussi savoir que la forêt du zoo est naturelle.

Maintenant, si les gens veulent dire qu’on a assimilé les Pygmées aux animaux parce qu’ils ont passé des nuits dans l’enceinte du parc, il faut donc dire que le directeur du zoo, qui y vit depuis des années, est un animal, que les Aikidoka qui s’entraînent dans l’enceinte du parc forment un dojo des animaux, que tous ceux qui vont boire et manger au restaurant du parc sont semblables aux animaux et que moi, Sorel Eta, qui ai fait une séance d’enregistrement musical avec les Pygmées, je suis aussi de la bande de ceux qui ont traité les Pygmées d’animaux en les enregistrant dans cet espace.

Les exemples ne manquent pas pour vous faire comprendre que les Pygmées ont leur façon à eux de vivre et nous devons savoir que l’habitat, l’alimentation, le divertissement… sont culturels. Si, pour nous, bien dormir veut dire dormir dans une villa, le Pygmée est fier de dormir dans sa hutte. Si, pour nous, bien manger signifie consommer un bon gigot de mouton accompagné de frites, le Pygmée est fier de manger des chenilles avec les racines mela. Si, pour nous, se divertir c’est aller dans les parcs d’attraction, le Pygmée a des divertissements propres à sa culture.

D.B. Pour conclure, avez-vous un message à faire passer aux autorités ?

S.E. Je voudrais demander aux autorités congolaises et aux personnes de volonté de m’aider à organiser l’an prochain avec mon association « Regard aux Pygmées » la semaine culturelle des Pygmées aka à Brazzaville. Et, pendant cette semaine, proposer des activités liées à la promotion du dialogue interculturel pygmée-bantou, mettre si possible en valeur les tradi-thérapeutes pygmées aka et susciter l’intérêt de tous afin de sauvegarder cette culture menacée de disparition.

* babongo et aka, sont les sous groupes ethniques des Pygmées.

Propos recueillis par Fortuné IBARA.


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