Les confréries baroques de semaine sainte

On a l’habitude d’entendre dire que certaines confréries de semaine sainte sont baroques. Qu’est-ce qu’une confrérie baroque? Juan CARRERO RODRIGUEZ, dans son Diccionario cofrade [1] définit la confrérie baroque selon des critères purement esthétiques, comme étant une confrérie qui, encore de nos jours, adopte le style baroque (c’est-à-dire une liberté des formes, de grands contrastes entre l’ombre et la lumière, une profusion d’ornements, une prédilection pour le grandiose) pour toutes ses broderies, son orfèvrerie, ses sculptures sur bois et son imagerie. José SANCHEZ HERRERO [2], quant à lui, préfère situer la confrérie baroque dans une perspective historique: ayant acquis son caractère entre 1570 et 1750, elle intervient en effet après la confrérie médiévale (1250-1450), qui n’est pas encore pénitentielle, et la confrérie de sang (1450-1570), et elle précède la longue période de crise qui affectera les confréries à partir du règne de Carlos III (1759-1783) et qui se terminera seulement après la guerre civile, vers 1940, avec l’apparition de confréries dites néo-baroques.

La confrérie du Grand Pouvoir est une confrérie baroque. En effet, cette confrérie, pourtant ancienne, fondée en 1431 par le duc de Medina Sidonia, n’est devenue une confrérie de pénitence qu’en 1570, avec l’approbation de nouvelles règles: son style processionnel se met en place tardivement, à la fin du XVIème siècle, et il manifeste déjà ce goût pour l’apparat qui caractérise l’esprit baroque. Ainsi, le chapitre XXI des règles de 1570 prévoit un cortège où l’austérité n’est plus tout-à-fait de mise: un assistant, que l’on appelle muñidor, ouvre la marche en faisant sonner une petite cloche, suivi de vingt quatre enfants de choeur avec leur croix, puis un étendart noir avec une croix et seize bastones (perches en bois tenues verticalement en signe d’autorité et terminées par une sorte de médaille); ensuite vient le premier paso avec l’Image de Jésus du Grand Pouvoir (Jesús del Gran Poder, photo ci-dessous) portant sa croix sur l’épaule, puis le second, avec les Images de Notre Dame du Tourment (Nuestra Señora del Traspaso) et de saint Jean; le tout étant accompagné d’une chorale, de vingt quatre prêtres, de deux trompettes et de deux assistants avec des corbeilles pour y recueillir des aumônes ainsi que la cire des bougies; enfin, un confrère avec un crucifix ferme le cortège.

À l’instar de la confrérie du Grand Pouvoir, dès la fin du XVIème siècle, les confréries abandonnent le caractère austère des processions d’antan et s’appliquent à déployer un maximum de pompe et de magnificence. Elles commandent de nouvelles Images auprès de sculpteurs tels que Juan Bautista VAZQUEZ (auteur du Christ de Burgos, 1573), Marcos CABRERA (le Christ de l’Expiration, 1575), Jeronimo HERNANDEZ (Jésus des Peines, 1582), et un peu plus tard, Juan MARTÍNEZ MONTAÑES (Jésus de la Passion, 1610), Francisco de OCAMPO (Jésus le Nazaréen, 1609-1610), ou encore Juan de MESA (le Christ de l’Amour, 1618). C’est d’ailleurs ce dernier artiste qui se voit confier en 1620 la tâche d’un nouveau Christ pour la confrérie du Grand Pouvoir [...]. Dès lors, les Images ne sont plus anonymes et c’est ainsi que le dernier tiers du XVIème siècle voit l’émergence de l’école sévillane de sculpture qui influencera ensuite toute l’esthétique de la Semaine sainte.

___

À gauche, Juan MARTÍNEZ MONTAÑÉS, par Diego VELÁZQUEZ (1635) et, à droite, son Christ de la Passion (1610).

.

C’est également à la faveur de l’esprit baroque qu’apparaissent les premiers mystères (misterios), c’est-à-dire des pasos beaucoup plus ambitieux, comprenant plusieurs personnages et mettant en scène un épisode précis de la Passion du Christ: Jeronimo HERNANDEZ compose ainsi l’Oraison du Jardin des Oliviers (1578) et les Sept Paroles (1582) tandis que Marcos CABRERA signe les Trois Chutes (1595). Ce type de paso atteint son apogée au XVIIème siècle avec, entre autres, la Conversion du Bon Voleur (1619), de Juan de MENA, la Sentence (1654) de Felipe MORALES y NIETO, la Descente de la Croix (1659) de Pedro ROLDÁN qui réalise également avec sa fille Luisa la spectaculaire Installation de la Croix (1687).

.

____

À gauche, la Descente de la Croix (1659) et, à droite, l’Installation de la Croix (1687), de Pedro ROLDÁN.

.

L’Image de la Vierge, qui profite de la même évolution esthétique, voit son style se définir: elle est désormais vêtue d’un manteau de brocart, coiffée d’une couronne et parée de bijoux, et quand elle sort en procession, elle est abritée par un dais [...]

Les processions sont réalisées dans une ambiance de fête, si bien que l’archevêque de Séville don Fernando NIÑO DE GUEVARA convoque un synode dès 1604 pour réglementer le déroulement de la Semaine sainte et remédier au désordre: on recommande aux confrères d’aller en procession avec beaucoup de dévotion et de retenue, leurs habits sont largement définis, les flagellants sont tenus de garder le visage couvert et l’on indique la nécessité de prévoir les itinéraires et les horaires des différents cortèges, sachant que les processions auront lieu du mercredi saint après dîner jusqu’au crépuscule du Vendredi soir. Cependant, malgré toutes ces dispositions, certaines confréries, toujours à la recherche d’un plus grand prestige, prennent l’habitude d’augmenter le nombre de confrères en louant les services de flagellants. Cette pratique est interdite en 1623.

.

[1] CARRERO RODRIGUEZ Juan. Diccionario cofrade, Séville, Hermandad y Cofradía de Nazarenos de Nuestro Padre Jesús de las Penas y María Santísima de los Dolores, 1980, 302 pages.

[2] SANCHEZ HERRERO José. «Las cofradías de semana santa de Sevilla durante la modernidad: siglo XV a XVII», in Las cofradías de Sevilla en la modernidad, Universidad de Sevilla, 1991, 279 pages.

.
Creative Commons License
Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « La confrérie baroque », in Histoire sociale d’une confrérie de Semaine sainte de Séville: la confrérie du Gran Poder, EHESS, septembre 1992, 68 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 11 août 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/08/11/la-confrerie-baroque/


About this entry