Le commerce traditionnel des fruits et légumes à Peñiscola
Sans le savoir, cette petite grand-mère applique les principes du développement durable tout en témoignant de pratiques fort anciennes.
À Peñiscola (province de Castellón, Espagne), on peut observer les vestiges d’une économie traditionnelle en voie de disparition: dans la rue, sur un pas de porte, dans une cage d’escalier ou un garage, des femmes, le plus souvent âgées, proposent des fruits et légumes de la huerta ou du terreno. Pour vendre les produits de leur verger ou de leur potager, elles ont improvisé un étal de marché et attendent le client sur de petites chaises.
Contrairement à ce que le petit port de pêche laisse supposer, Peñiscola est un village qui, avant de vivre aujourd’hui du tourisme, a longtemps vécu de l’agriculture. La longue plaine côtière, qui s’étend jusqu’à Benicarló, fut aménagée à cet effet depuis l’Antiquité. Les nappes d’eau (ullals en valencien) y sont nombreuses, si bien qu’au Moyen-Âge, les Arabes implantèrent un vaste système de norias (sénies en valencien) pour en tirer parti. Au XVIème siècle, on dénombrait ainsi plus de 400 norias entre Peñiscola et Benicarló: c’est dire l’importance de l’agriculture dans ce secteur [1]. Nombre d’entre elles sont aujourd’hui en ruines, menacées par la pression immobilière. Le mode d’irrigation traditionnel reposait donc sur ces roues, qui étaient actionnées par des animaux, et sur une pratique appelée reg per carabassí : on puisait l’eau dans les canaux d’irrigation avec une demi-citrouille, que l’on avait préalablement séchée, vidée et fixée à un bâton pour s’en servir de louche, et on la versait sur les cultures.
Cette agriculture était essentiellement vivrière: elle servait à nourrir la population locale et les paysans vendaient leur surplus à ceux qui ne travaillaient pas la terre, pêcheurs, éleveurs d’ovins, artisans, débardeurs, transporteurs et fileurs de laine. En effet, au pied du château, le port de Peñiscola ne se consacrait pas seulement à la pêche: interface entre l’Aragon et les grands ports de la Méditerranée, principalement Gênes, Peñiscola était au Moyen-âge le principal port exportateur de laine en Méditerranée. [2]
Aujourd’hui, cette agriculture vivrière a disparu des pays développés. Elle est en recul dans les pays en développement du Sud où elle ne permet pas de nourrir une population en forte croissance. À Peñiscola, elle a évidemment disparu, notamment dans la seconde moitié du vingtième siècle, avec l’essor du tourisme, et il n’en reste qu’un témoignage résiduel, avec ces quelques grand-mères qui proposent de façon informelle, au coin d’une rue, les produits de leur potager.
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Revenons donc à notre petite grand-mère, qui, sous des dehors inoffensifs, a un sens du commerce redoutable.
Les prix, au kilo, griffonnés sur des petits morceaux de papier, sont purement indicatifs. Ce sont en général ceux des boutiques voisines. Les produits sont rarement pesés. Deux cuvettes en plastique et des poids ont été pourtant prévus à cet effet, pour improviser une balance, mais le poids des fruits et des légumes est évalué au jugé par la vendeuse. Si l’acheteur est un voisin, on ajoutera au dernier moment dans le sac une tomate ou une courgette. Ce petit geste est une marque de respect ou d’amitié telle que Marcel MAUSS l’a étudiée dans son Essai sur le don [3]. En revanche, le touriste anonyme ne doit pas s’attendre à faire des affaires. Ainsi, les prix sont aléatoires, tout comme la pesée. Ils n’en sont pas moins difficilement négociables. D’ailleurs, pourquoi négocier? Sur quelle base? La vendeuse aura de toute façon le dernier mot, en valencien.
En proposant directement sa propre production et en supprimant ainsi tout intermédiaire, notre petite grand-mère pratique une sorte de commerce équitable, à la fois domestique et sauvage. Certes, ce commerce équitable est débarrassé de toute dimension internationale, puisqu’il ne profite pas à des paysans économiquement défavorisés de pays du Sud, mais il s’apparente bien à un « commerce plus juste, à visage humain », instaurant des relations d’échange « plus directes » entre les producteurs et les consommateurs [4]. De plus, les produits sont ici locaux et écologiques: leur production et leur transport sont sans impact sur l’environnement. Ce type d’échange traditionnel, qui participe à l’économie locale, rejoint donc, involontairement mais sûrement, la notion de développement durable!
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[1] SIMÓ CASTILLO Juan Bautista. El Maestrat, para andar y ver, Vinaròs, Els Diaris, 1986, 368 pages.
[2] MELIS Federigo, “La lana della Spagna mediterránea e della Barberia occidentale nei secoli. XIV-XV.”, in La lana come materia prima, Firenze, 1974.
[3] MAUSS Marcel. Essai sur le don, Paris, Presses Universitaires de France, 2004, 481 pages.
[4] DIAZ PEDERGAL Virginie. « Le commerce équitable : un des maillons du développement durable ? », Développement durable et territoire, Dossier 5 : Économie plurielle, responsabilité sociétale et développement durable, mis en ligne le 10 janvier 2006. URL : http://developpementdurable.revues.org/document1644.html. Consulté le 26 août 2008.
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Carte: La plaine côtière, de Peñiscola à Benicarlo dans les années 1970.
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Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Pour citer cet article:
Frédéric MAILLAUT, « Le commerce traditionnel des fruits et des légumes à Peñiscola », août 2008 [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 26 août 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/08/26/le-commerce-traditionnel-de-fruits-et-legumes-a-peniscola/
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- Published:
- 26 août 2008 / 5:05



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