La Semaine sainte, un rituel vécu dans la rue
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La Semaine sainte est un rituel. Il est récurrent: chaque année, pendant la semaine qui précède Pâques, c’est-à-dire à l’approche du printemps, les confréries de pénitence portent en procession leur Images sacrées à la Cathédrale. Ce rituel est composé de rites, c’est-à-dire des séquences et des actes précis, répétitifs et codifiés. Selon la classification de Marcel MAUSS, ce sont des rites positifs puisque les fidèles y participent activement à travers la dévotion, la prière ou la pénitence. Ainsi, les pénitents qui accompagnent l’Image du Christ en portant leur croix accomplissent un rite expiatoire. Les rites, associés entre eux, cherchent à produire un ordre que toute interruption ou perturbation pourrait compromettre. Le public, quant à lui, en assistant aux différentes processions, s’accapare symboliquement le rituel et lui donne son sens social. Chaque confrérie, en participant activement à ce rituel, produit et reproduit l’ordre social car la variabilité que l’on rencontre au sein des différents cortèges processionnels exprime la diversité de la société dans son ensemble. Mais comment ce rituel, organisé à l’échelle de la ville et qui transforme Séville en immense temple, est-il vécu dans la rue?
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1. Les confréries, agents du rituel dans l’espace urbain.
Du dimanche des Rameaux au dimanche de Pâques, cinquante huit confréries vont quitter leur temple, la chapelle où elles siègent, et sillonner la ville pour effectuer leur station à la cathédrale et, venant de quartiers différents, elles empruntent chaque fois des itinéraires qui leurs sont propres, avec des horaires précis, proclamés à l’avance lors du Chapitre de la Prise d’Heure (Cabildo de Toma de Horas, institué à la suite du Synode de 1604 qui visait à réglementer le déroulement de la Semaine sainte) que président des représentants du Prélat et du maire de Séville. Toutes les confréries doivent accéder à la cathédrale en passant les unes après les autres par le même parcours officiel (la carrera oficial). Dès lors, chaque après-midi, la municipalité interdit la circulation automobile dans le centre-ville, notamment autour de la place de la Campana et de la cathédrale, qui sont les deux extrémités du parcours officiel, ainsi que dans les quartiers visités par les processions. Une grue se charge de retirer les voitures dont le stationnement pourrait éventuellement gêner le passage d’un cortège.
À partir de la chapelle et du quartier où elle réside, chaque confrérie emprunte un itinéraire différent pour accéder à la cathédrale et en revenir. On peut néanmoins distinguer plusieurs phases que tous les parcours ont en commun:
1. Itinéraire aller
1.1. Sortie du temple
1.2. Traversée du quartier d’origine
1.3. Chemin vers le centre-ville
1.4. Accès au Parcours officiel
1.5. Parcours officiel
2. Itinéraire retour
2.1. Retrait du parcours officiel
2.2. Chemin de retour
2.3. Traversée du quartier d’origine
2.4. Entrée dans le temple.
Le parcours officiel débute place de la Campana, comprend ensuite la rue Sierpès (l’axe principal du centre-ville, une rue étroite et piétonne, très commerçante, où, à en croire Tirso de Molina, les compagnons de don Juan Tenorio allaient retrouver les femmes de petites vertus), la place San Francisco (située derrière l’hôtel de Ville), piis l’avenue de la Constitución qui mène à la porte Saint Michel de la Cathédrale. L’entrée des confréries sur la place de la Campana est contrôlée depuis 1918 par une tribune (la tribuna, que l’on surnomme el patíbulo), où des responsables du Conseil Général des Confréries et une représentation de l’autorité ecclésiastique veillent à l’ordre des processions et au bon accomplissement des horaires fixés. On parle de cruz en la Campana lorsque la Croix de guide, qui ouvre le passage de la confrérie, se trouve place de la Campana, au moment d’entamer le parcours officiel.
Le temps de passage d’une confrérie aux différents jalons de son parcours est en effet prévu à la minute près, et le non-respect de cet horaire peut occasionner des embouteillages entre deux confréries. Ainsi, des retards considérables sont parfois accumulés en fin de journée. […]
En tête de chaque procession, le diputado de cruz (un délégué chargé de croix) s’efforce de respecter les horaires prévus et donne en conséquence ses instructions au crucero qui porte la croix de guide : tout en lui rappelant l’itinéraire à suivre, il peut lui dire d’accélérer le pas, de patienter à un carrefour (et donc de baisser la croix en signe d’attente), etc. Il s’agit en effet d’être ponctuel, à l’heure, donc de ne pas perturber le bon déroulement du rituel, et les retardataires s’attirent les réprimandes du Conseil Général des Confréries. La presse locale, reflétant l’opinion publique, se montre d’ailleurs très pointilleuse sur la question, elle chronomètre l’arrivée des confréries sur la place de la Campana, et a l’habitude de commenter sévèrement le laisser-aller dans la conduite de certains cortèges. […]
Respecter les horaires, au moins jusqu’au passage à la Cathédrale, participe au bon accomplissement du rituel. Cependant, il n’est pas facile pour une confrérie de respecter ces horaires car le nombre de pénitents augmente chaque année et chaque cortège a tendance à passer par un même endroit du parcours officiel. Il en résulte que les confréries retournent dans leur temple à des heures beaucoup plus tardives qu’auparavant (entre deux et trois heures du matin). En outre, par rapport au début du vingtième siècle, elles effectuent plus tôt leur sortie du temple, si bien qu’elles restent beaucoup plus longtemps dans la rue (en moyenne sept ou huit heures, mais ce chiffre varie selon leur localisation, plus ou moins proche du parcours officiel et de la Cathédrale). Il est bien sûr difficile de respecter les horaires pour les confréries venant de quartiers excentrés, et qui parcourent parfois en une dizaine d’heures plus de huit ou neuf kilomètres à travers la ville ; aussi le Chapitre de la Prise d’heures fixe-t-il leur passage par le parcours officiel tôt dans l’après midi, quand les porteurs (costaleros) ne sont pas encore épuisés par le trajet : c’est le cas de confréries comme L’Avenir, Sainte Geneviève , Cerro de Aguila, et la Soif qui investissent la place de la Campana entre 17 et 18 heures (ce qui est le début de l’après-midi, juste après la sieste).
Si le parcours moyen des confréries est de 3 à 4 kilomètres, certaines couvrent plus de 8 kilomètres (Cerro de Aguila, la Soif et Sainte Geneviève) tandis que d’autres, qui résident dans le centre, font moins de 2,5 kilomètres (les Boulangers, la Mule, le Saint Enterrement). Indépendamment de la distance qu’elles doivent parcourir, la vitesse moyenne des cortèges est de 500 mètres à l’heure, mais certaines confréries sont plus rapides que d’autres: Cerro de Aguila et la Soif le sont par nécessité parce qu’elles viennent de loin, tandis que la Solitude de San Lorenzo, la Vraie Croix, la Cinquième Angoisse ou le Linceul Sacré justifient leur réputation de confréries sérieuses en gardant un rythme soutenu. À l’inverse, les confréries de quartier populaires comme les Gitans, le Genêt ou l’Espérance Macarena sont beaucoup plus lentes: la cadence des confréries reflète ainsi le contraste de la fête et de la pénitence propre à la Semaine sainte.
L’enthousiasme de la foule peut parfois ralentir la progression d’un cortège: les gens se pressent devant les pasos pour contempler les Images et un public trop dense peut gêner la progression des pénitents, comme quand la confrérie du Silence, le vendredi à une heure du matin, ne peut pas accéder à la place de la Campana tant la place du Duc est noire de monde.
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2. Le public.
La semaine sainte est un rituel balisé dans le temps et l’espace aussi bien pour les confréries que pour les sévillans, lesquels souvent prennent des congés dès le début de la semaine pour assister aux différentes processions -le triduum des jeudi, vendredi et samedi est en effet férié. En outre, la Semaine sainte attire chaque année davantage de touristes. Si bien que dès l’après-midi, une foule immense envahit les rues du centre-ville, et pour voir les confréries, les gens vont alors adopter un certain type de comportement : rester sédentaire en un endroit qui permette la contemplation de toutes les processions (le parcours officiel ou la sortie de la Cathédrale), ou bien participer activement et changer constamment d’endroit., à la recherche de l’ambiance spécifique de chaque cortège.
Les rues du parcours officiel (Sierpès, puis avenue de la Constitution) sont couvertes de chaque côté de chaises numérotées à louer quotidiennement auprès d’un employé municipal appelé sillero ou parcelista. Pour l’occasion, des tribunes en bois ont été également installées sur la palce de la Campana et surtout sur la place San Francisco, où on les appelle palcos: quand ce ne sont pas des touristes, ce sont surtout des notables qui viennent s’y asseoir, essentiellement pour s’afficher.
Certains endroits du parcours officiel sont plus recherchés que d’autres, par exemple parce qu’ils offrent un meilleur point de vue, ou parce qu’ils seront à un moment donné le théâtre d’une saeta (ces oraisons jaculatoires que l’on chante sur le passage des Images), si bien que le prix des places, fixé par la Municipalité, varie selon les secteurs et les jours : la place de la Campana, plus intéressante, est davantage recherchée, la Madrugada (l’aube du vendredi), le Dimanche des Rameaux et le Jeudi saint sont les jours les plus fameux et les plus chers.
Cependant, nombreux sont les sévillans qui préfèrent arpenter la ville à la recherche des confréries. Et munis d’un programme indiquant les différents parcours et horaires, ils rejoignent tel paso à tel coin de rue, courent d’une rue à l’autre pour ne pas manquer le passage d’un cortège, ou affluent en masse sur telle place pour assister à une sortie du temple.
Dès lors, la Semaine sainte apparaît inévitablement pour le spectateur comme une lutte contre l’espace et le temps, et chacun se trouve obligé d’établir son propre programme, c’est-à-dire de déterminer les sorties et les entrées qui méritent d’être vues, choisir les meilleurs endroits qui se prêtent à la contemplation des pasos, savoir que l’on pourra entendre une saeta, etc. puis sillonner la vie en conséquence. Les sévillans ont leurs rues, leurs places et leurs carrefours préférés, et en dehors du parcours officiel, ils ont l’habitude d’investir toujours certains endroits bien particuliers de Séville quand ceux-ci sont visités par un cortège. En parlant avec les Sévillans ou en évaluant la densité de spectateurs, on remarquera l’attrait que suscitent les vieux quartiers historiques du centre-ville ou les quartiers qui ont une identité bien marquée. Assister à la Semaine sainte est ainsi pour le sévillan un exercice de mémoire et d’introspection. [...] Les endroits pittoresques, comme le pont Isabel II (qui relie le centre au faubourg de Triana, situé à l’ouest de l’autre côté du Guadalquivir), les parcs (De Maria Luisa ou encore les Jardins de Murillo), etc. sont également très recherchés, comme les places du centre-ville qui sont des points de repères intéressants. Elles sont généralement noires de monde, d’autant plus que plusieurs confréries peuvent s’y succéder dans une même journée : la Place Neuve (face à l’hôtel de ville), la place de Saint Sauveur (dans le centre, dominée par une église de style churrigueresque), la place du Duc (à deux pas du parcours officiel, où certains cortèges attendent parfois leur tour pour entrer sur la place de la Campana, quand les confréries précédentes ont accumulé du retard), la place de l’Incarnation (à l’est de la Campana), la place du Triomphe (entre la cathédrale et l’alcazar, que traversent les confréries allant vers le sud et l’est de la ville), la place de Pilate ou encore la place du Christ de Burgos…
De façon plus générale, sur le passage d’une procession, la foule est toujours beaucoup plus dense aux abords du temple de la confrérie, c’est-à-dire au départ ou à l’arrivée du cortège. Ensuite, elle reste dense dans le quartier d’origine puisque, souvent, la procession exprime l’identité du quartier. Le chemin vers le centre-ville et vers la place de la Campana constitue un moment intermédiaire et attire moins de spectateurs. Après ce temps creux, le public redevient évidemment nombreux le long du parcours officiel jusqu’à la sortie de la Cathédrale, par la place de la Vierge des Rois qui est noire de monde. Enfin, le retour de la confrérie vers son temple a en général beaucoup de succès: les sévillans sont plus disponibles en soirée et, le rituel ayant été accompli avec le passage à la Cathédrale, la confrérie peut prendre son temps et faire durer le plaisir quand elle revient dans son quartier d’origine.
Ayant établi leur propre itinéraire, les sévillans passent donc chaque après-midi et chaque soirée à courir d’un quartier à l’autre pour assister au passage des cortèges qu’ils affectionnent le plus. Comme il est impossible de tout voir en même temps, ils doivent orienter leur choix vers les confréries avec lesquelles ils ont davantage d’affinités (parce qu’elles résident dans leur quartier, parce que des membres de leur famille sont confrères, parce qu’ils vouent une dévotion particulière aux Images titulaires ou tout simplement parce que les pasos sont particulièrement impressionnants). De plus, chacun s’intéresse aux caractéristiques du cortège et, grâce à la presse locale, il connaîtra les différents orchestres, les capataces qui dirigent les costaleros, les nouveaux éléments (candélabres, manteau de la vierge, insignes, pièces d’orfèvrerie) intégrés aux pasos. Une véritable tradition orale est entretenue autour de chaque confrérie : des anecdotes et des récits qui sont répétés chaque année.
Il faut donc passer d’une confrérie à l’autre sans perdre de temps et surtout en évitant d’être cerné et immobilisé par les cortèges de pénitents. Certains coins de rue sont entièrement embouteillés parce que l’on appelle une bulla, c’est-à-dire une cohue impossible à traverser, qui se forme sur le passage d’une confrérie, notamment quand les gens s’agglutinent devant un paso à l’arrêt pour en admirer les Images. Les bullas les plus denses sont généralement provoquées par la sortie du temple. Ainsi, il serait totalement irréaliste de vouloir assister à la sortie de confréries comme l’Étoile, Saint-Étienne, le Marché aux Puces ou le Silence sans subir une bulla : la cohue est à chaque fois inévitable. Avec la proximité du parcours officiel, où toutes les confréries convergent, les alentours de la place de la Campana sont constamment encombrés pendant toute la Semaine sainte, mais d’autres endroits de Séville sont également propices aux bullas et ce sont bien évidemment ceux que préfèrent les sévillans : la place de l’Alfalfa, la rue Arfe (après un passage délicat par la Poterne de l’Huile, une porte monumentale percée en 1573 dans l’ancienne muraille de la ville), ou encore le mardi les petites rues du quartier de Santa Cruz. C’est pendant la Madrugada, la matinée du vendredi saint, entre minuit et midi) que les bullas sont les plus importantes et les plus nombreuses, à tel point que l’on peut parfois mettre une heure pour parcourir une centaine de mètres.
Quand ils sont pris –englués- dans une bulla, les sévillans savent marcher sans se piétiner les uns les autres, la meilleure attitude consistant alors à se laisser porter par la cohue et s’abandonner complètement aux courants qui animent brusquement la foule dès que le paso est passé. Vouloir résister à cette marée humaine n’entraînerait que des échauffourées. Il est même nécessaire de savoir respirer dans une bulla, pour ne pas se sentir oppressé. Enfin, et c’est inévitable, de nombreux pickpockets se mêlent à la multitude pour exercer leurs activités peu catholiques.
Comme cette course à travers la ville est épuisante, les sévillans prévoient les bars où ils pourront s’arrêter entre deux processions, pour boire une bière, un verre de Manzanilla ou de vino tinto, accompagné de tapas, ces petites amuse-gueules qui permettent de rester en formes : jambon, chorizo, lomos (fines tranches de porc), fromage, olives, tortillas, albóndigas, pescaíto frito, etc. On mange également des torrijas, traditionnel gâteau de Pâques à base de pain, d’œuf, de miel et de vin blanc. Ainsi, tout au long de la semaine, les bars qui se trouvent sur le passage des confréries sont littéralement pleins à craquer, si bien que les consommateurs sont souvent obligés de sortir dans la rue, leur verre à la main. Et bien sûr, la Semaine sainte constitue le principal sujet de conversation : on commente abondamment les différentes processions de la journée et on consulte le programme pour décider de l’endroit où voir la prochaine confrérie.
Les pasos de Christ, qu’il s’agisse d’un mystère, d’un chemin de croix ou d’un crucifié, suscitent généralement une ambiance plus recueillie, à al fois plus introvertie et plus statique, et de nombreux spectateurs se signent ou murmurent une prière, tandis que l’Image de la Vierge donne ensuite l’occasion d’exprimer sa ferveur avec une certaine animation : on l’interpelle, on applaudit sa marche au rythme de l’orchestre, on lui lance des compliments à profusion (piropos) et on se presse devant son paso pour la contempler. De temps en temps, sur le passage d’un paso, un cantaor installé sur un balcon envoie une saeta (littéralement : une flèche) à l’Image. Le cortège interrompt sa marche pour l’écouter et la foule rassemblée dans la rue observe un silence profond. […]
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Pour citer cet article:
Frédéric MAILLAUT, « La semaine sainte, un rituel vécu dans la rue », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 31 août 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/08/31/la-semaine-sainte-un-rituel-vecu-dans-la-rue/
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- Publié :
- 31 août 2008 / 12:18
- Mots-clefs :
- Confréries, Marcel Mauss, Procession, Processions, Rites, Rituel, Séville, Semana santa
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