L’identité basque selon Jean HARITSCHELHAR

Voici une interview très intéressante de Jean HARITSCHELHAR, l’un des grands spécialistes de l’identité basque. Elle a été publiée par l’Express le 27 août dernier.

Jean Haritschelhar: “La langue plus forte que les gènes”

Propos recueillis par Julie JOLY, mis à jour le 27/08/2008 – publié le 27/08/2008.

© Cédric Pasquini/ REA pour L’Express

A plus de 80 ans, Jean HARITSCHELHAR est l’un des grands spécialistes de la langue et de l’identité basques et leur défenseur toujours acharné. Agrégé d’espagnol, ancien chercheur au CNRS, il présida l’Académie de la langue basque et la chaire homonyme de l’université de Bordeaux. Dans sa maison d’Anglet, il retrace l’origine d’un « peuple » et ses déchirements, sans jamais perdre de vue l’essence de sa singularité : cette langue, euskera, l’une des plus anciennes d’Europe.

Le Congrès a rétabli la reconnaissance des langues régionales dans la Constitution, après sa suppression par le Sénat. Comment accueillez-vous ce revirement?

Le Pays basque est littéralement « le pays de la langue basque », Euskal Herria. Le basque (euskera) est la langue des Basques. Pas nécessairement leur seule langue – il y a bien longtemps que les Basques connaissent la nécessité et les bienfaits du plurilinguisme ! – mais certainement leur langue propre et spécifique. En 1994 déjà, l’Académie de la langue basque, dont j’étais le président, demandait que le basque soit reconnu comme langue officielle au Pays basque, au même titre que le français.

L’Académie française s’est farouchement opposée à cette reconnaissance formelle de la diversité linguistique, comment l’expliquez-vous?

Il paraît que les langues régionales mettent en danger l’identité française ! Pourquoi n’est-ce donc pas le cas dans d’autres pays ? En Suisse, en Italie ? Selon moi, il s’agit d’un fantasme identitaire. La Constitution espagnole, rédigée en 1978, affirme ceci : « L’espagnol est la langue officielle de l’Etat, tous les Espagnols ont le devoir de la connaître et le droit de l’employer » ; « Les autres langues d’Espagne seront aussi officielles dans les communautés autonomes respectives, en accord avec leur statut » ; la diversité linguistique « fera l’objet de respect et de protection ». Il y a, là-bas, une véritable ouverture d’esprit.

En France, que représente la langue dans l’identité basque?

Si le français représente l’identité pour tout Français, le basque représente l’identité pour tout Basque.

Combien de bascophones recense-t-on aujourd’hui?

700 000, dont 50 000 en France. En 1800, les bascophones étaient autour de 500 000.

L’usage de la langue survit donc, se développe même, que redoutez-vous?

Le travail accompli par l’école de la République, qui a banni la langue basque de l’école depuis deux siècles, et notamment depuis la IIIe République, a fait des dégâts. On a inscrit dans le crâne des Basques que leur langue était inutile. Et que, s’ils voulaient se débrouiller autre part, il fallait qu’ils sachent la langue nationale. A l’époque, d’ailleurs, le même discours était tenu en Espagne. On a voulu en faire des unilingues. On pouvait très bien, tout en enseignant le français, faire de nos enfants des bilingues. Voire des trilingues, comme c’est mon cas.

Connaît-on l’origine de cette langue?

Pas précisément, mais on sait qu’elle existait avant le latin et le français. C’est l’une des très rares langues non indo-européennes, avec le hongrois et le finlandais.

Les Romains ont occupé le Pays basque plusieurs siècles. Quelle a été leur influence?

Un certain nombre de mots ont été directement importés du latin. En ayant tant fait la guerre contre Rome, il semble que les Basques aient retenu le prix de la paix : baké en basque vient du latin pacem. On sait aujourd’hui que cet emprunt s’est fait avant le IIIe siècle, car, plus tard, en basque, le k a été remplacé par x et ch. Mais la langue conserve beaucoup de mots basques d’origine.

Quels autres traits spécifiques le basque a-t-il conservé?

Il se construit à l’inverse de la langue française. Le basque est une langue agglutinante. Le verbe s’accorde au sujet, à l’objet (sauf pour le verbe être, bien sûr) et à l’attribut. La langue possède, par ailleurs, 12 déclinaisons. Une gageure quand on sait que, des six déclinaisons latines, l’ancien français n’en a conservé que deux (nominatif et accusatif), et le français moderne, aucune. Face au tsunami latin qui a envahi toute la partie occidentale de l’Europe, la langue basque est l’une des seules à avoir résisté.

A quand remontent ses premières traces écrites?

On trouve les premiers mots basques dans les Gloses émiliennes, un texte écrit au Xe siècle par un moine de San Millan de la Cogolla, en Espagne. Il faut attendre 1545 pour que soit édité le premier ouvrage en langue basque. Mais l’étude des noms de lieux révèle que la langue est bien antérieure.

Parle-t-on le même basque des deux côtés de la frontière?

Non, pas exactement. Les structures sont quasi identiques. Mais le Pays basque n’ayant jamais formé un Etat, plusieurs dialectes ont émergé. Depuis quarante ans, l’Académie de la langue basque s’efforce de créer une langue unifiée.

Dans quel but?

En 1948 déjà, en plein franquisme, on avait imaginé qu’il pourrait y avoir un jour une presse quotidienne compréhensible par tous les Basques. Elle existe aujourd’hui. On pensait aussi à la radio, à la télévision. Trois stations basques diffusent en France et une chaîne de télévision a été créée en 1982. Sans compter la floraison des sites Internet… Nous ne sommes pas des ringards !

Le basque n’est-il toutefois pas plus un relais identitaire qu’une voix d’échange avec l’extérieur?

Dans les provinces du Pays basque espagnol, il est utilisé aussi bien juridiquement que commercialement. Il existe un bulletin officiel en basque. Ailleurs, c’est une langue qui sert d’échange entre les Basques…

Plus de 7 millions de Basques vivent à l’étranger, notamment en Amérique latine et aux Etats-Unis. Comment s’explique cette diaspora?

Elle a commencé avec la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb [en 1492]. Beaucoup de navigateurs sont partis à sa suite pour l’Amérique. Surtout l’Amérique du Sud, pour les Basques espagnols. En France, les Basques sont beaucoup partis au xixe siècle à la recherche de travail ou pour des raisons familiales – seuls les aînés héritant du patrimoine en vertu du droit d’aînesse. Y compris des membres de ma famille. Puis à nouveau après la Seconde Guerre mondiale, entre 1947 et 1952. Beaucoup de mes copains d’école vivent aujourd’hui en Californie !

La culture basque résiste-t-elle à l’exil?

On trouve des centres culturels un peu partout dans le monde. Les Basques y sont très attachés. Certains y prennent des cours de basque.

Peut-on encore parler de peuple basque?

Absolument. J’appartiens au peuple basque, je n’ai pas honte de le dire. Je ne nie pas l’unité du peuple français, mais, à l’intérieur, il y a aussi le peuple basque.

Quelles sont ses origines?

Elles remontent à plus de 40 000 ans. Une théorie veut que les hommes se soient réfugiés au Pays basque pendant la grande glaciation. C’est possible : nos montagnes ne portent aucune trace de cet épisode climatique.

Plus tard, la terre basque n’a pas échappé aux invasions…

Les Romains ont occupé l’Aquitaine actuelle durant cinq siècles. Au Ve siècle, les Wisigoths, venus du Nord, les repoussent et s’installent en terre basque. En 778, après avoir rasé la capitale des Basques, Pampelune, Charlemagne est contraint de se replier. Pendant sa traversée des Pyrénées, sa puissante arrière-garde, menée par le chevalier Roland, sera laminée par la révolte basque à Roncevaux. Cette déculottée donnera naissance à la fameuse Chanson de Roland, dans une tout autre version… En 824, le premier roi basque, Iñigo Arista, s’installe sur le trône de Pampelune. L’un de ses descendants, Sanche le Grand, entreprendra d’unifier le Pays basque des deux côtés des Pyrénées au XIe siècle.

Un rêve jamais réalisé…

En effet ! Le royaume de Navarre sera intégré à la Castille au XVIe siècle, tandis que les provinces du Guipuzcoa, de l’Alava et de la Biscaye font allégeance au roi d’Espagne. En France, la Navarre perdure jusqu’à Henri III. Lequel, né à Pau, roi de Navarre en 1572, devient Henri IV, « roi de France et de Navarre », en 1589.

A quand remontent les frontières actuelles du Pays basque?

Au repli de Charles Quint, battu à Saint-Jean-Pied-de-Port en 1529. Mais la frontière n’a pas été parfaitement définie. Il a fallu attendre 1785 et même plus tard, 1856, pour que la frontière qui sépare Saint-Etienne-de-Baïgorry, mon village natal, et l’Espagne soit véritablement établie.

Comment les Basques vivent-ils cette ligne de démarcation?

Il y a toujours eu les Basques français et espagnols. L’unité du Pays basque et son indépendance sont un rêve du XIXème siècle. Au XVIIIème, les provinces basques d’Espagne lançaient le slogan « trois font une », réclamant l’unification de l’Alava, du Guipuzcoa et de la Biscaye. En 1853, le poète Iparraguirre écrit L’Arbre de Guernica, qui deviendra l’hymne des Basques des deux côtés de la frontière. Il prône alors « quatre font une », intégrant la Navarre. On est dans le néoromantisme. A la même période, Antoine d’Abbadie, futur président de l’Académie des sciences, organise des concours de poésie à travers le pays, les Jeux floraux. Au cours de la première édition de cet événement au Pays basque espagnol, en 1879, il proclame : « Zazpiak Bat ! » (sept font une), devenue la devise du Pays basque.

Le Parti nationaliste basque est créé quelques années plus tard, en 1895… C’est le début du mouvement indépendantiste?

Le parti nationaliste triomphe en Biscaye en 1917. Deux députés créent l’Académie de la langue basque l’année suivante. Mais ce mouvement d’unité éclatera avec la proclamation de la République espagnole en 1931. La Navarre se range du côté du dictateur, tandis que le Guipuzcoa et la Biscaye s’y opposent farouchement. A la mort de Franco, le 20 novembre 1975, l’identité basque resurgira.

Peut-on parler de valeurs basques?

Du temps où les Basques n’étaient pas inclus dans la Castille, ils avaient une manière de vivre ensemble, des codes, une organisation collective propre, que l’on appelle les fueros. Quand le Guipuzcoa et la Biscaye ont rejoint le giron espagnol, le roi leur a juré qu’il respecterait ces us et coutumes. Ce qu’il fit.

Qu’en reste-t-il aujourd’hui?

Les fueros ont été ressuscités, dans l’esprit, par le gouvernement de la Communauté autonome basque. En France, il n’en reste rien, ou presque. La Révolution les a éradiqués. Mais, en 1938, la France a redonné aux vallées la gestion de leurs ressources collectives.

Comment définissez-vous l’identité basque?

Etre basque, se sentir basque, suppose la reconnaissance d’un état de fait lié à une géographie, à une histoire ou encore à une communauté linguistique. Les motivations peuvent être différentes pour chacun.

C’est-à-dire?

Certains se pensent basques parce qu’ils sont nés au Pays basque, même de parents « étrangers », et même s’ils ne parlent pas l’euskera. Ils se sentent de « nationalité basque ». D’autres, nés de parents basques, vivent loin du pays. Ils ont souvent oublié, ou n’ont jamais appris la langue, mais ils se sentent basques par filiation. Il y a aussi ceux qui sont nés au Pays basque, de parents basques, mais qui ne parlent pas la langue. Qui leur refuserait le droit d’être basque ? Il y a enfin les eskaldun, qui parlent naturellement la langue ancestrale. Mais aussi ceux qui, venus en terre basque, ont obtenu leur lettre de naturalisation en l’apprenant. Etre basque, c’est se considérer membre de la « nation » basque, que l’on soit de citoyenneté espagnole, française ou américaine. C’est avoir conscience de faire partie d’un peuple, d’une communauté sociale, spirituelle et affective.

Un étranger qui s’installe au Pays basque a-t-il intérêt à apprendre l’euskera?

Certainement. Son intégration sera plus facile.

Vous sentez-vous plus basque que français?

Je suis de nationalité basque, de citoyenneté française et, en rêve, européen.

L’Europe vous paraît-elle un meilleur rempart que la France?

Plusieurs traités internationaux et notamment européens demandent que les langues régionales reçoivent une pleine reconnaissance juridique.

Croyez-vous à une identité génétique basque?

On a longtemps dit qu’un Basque devait avoir quatre grands-parents basques, c’était un concept du XIXème siècle. A cette période, l’affaire Dreyfus éclatait en France, l’antisémitisme était fort. Cela correspond à une époque.

Et aujourd’hui?

On n’examine plus les crânes, mais l’ADN. Je laisse faire les experts. Il paraît que le facteur Rhésus négatif est plus répandu ici qu’ailleurs. Ce sont des choses que la science devra éclaircir, je ne m’aventurerai pas sur ce terrain. Pour moi, ce qui compte, beaucoup plus que les gènes, c’est l’esprit, la culture… et la langue!

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Lire également le texte d’une conférence intitulée L’identité basque que Jean HARITSCHELHAR a donnée le 5 décembre 2002 au Centre Hâ 32, à Bordeaux.


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