
Je viens de découvrir sur l’excellent site Gonzaï que Subculture -The Meaning of Style, le livre de Dick HEBDIGE, était enfin traduit en français et publié par les Éditions Zones [1]. Ce livre, que je m’étais acheté lors d’un voyage à Manchester au début des années 1990, est aujourd’hui un classique, une référence indispensable sur la problématique des sous-cultures, que sociologues et fans de musique punk dévorent avec la même délectation.
Dick HEBDIGE a essayé de comprendre pourquoi de nombreuses sous-cultures se superposaient les unes aux autres dans la Grande-Bretagne des seventies. Il a donc étudié la culture de la jeunesse de la classe ouvrière anglaise en la comparant à celle de leurs parents et à celle des fils d’immigrés jamaïcains.
Le livre est divisé en deux parties. Dans la 1ère partie, jusqu’au chapitre 4, après avoir défini des concepts essentiels (tels que culture, «cultural studies», idéologie, hégémonie et sous-culture), l’auteur s’attache à caractériser les sous-cultures apparues en Angleterre depuis la seconde guerre mondiale: rastas, hipsters, beatniks, teddy boys, mods, skinheads, glam rockers et punks. Ces études de cas montrent que l’apparition de ces styles sous-culturels est bien sûr indissociable d’un contexte social et historique: reconstruction d’après-guerre, luttes sociales, immigration…. Chaque style est une réaction à ce contexte. Bien que différents les uns des autres, ces styles présentent des similitudes, des homologies, car ils s’expriment à travers les mêmes éléments: la musique bien sûr mais aussi les fringues, la coiffure, les slogans, les attitudes, voire les médicaments, c’est-à-dire tout ce qui peut faire signe. La seconde partie du livre (chapitres 5 à 9), essentiellement consacrée au mouvement punk, est une étude en profondeur de ces signes et des différents aspects du style. La sous-culture de la classe ouvrière est alors envisagée comme une résistance (chapitre 5), voire comme une monstruosité contre-nature (chapitre 6):
“Les sous-cultures constituent une interférence parasitaire, un «bruit»: Il s’ensuit naturellement que la violation des codes légitimes à travers lesquels le monde social est vécu et organisé engendre de puissants effets de provocation et de perturbation. Cette violation est généralement condamnée comme « contraire au sacré » (Mary Douglas, 1971), et Lévi-Strauss signale qu’il existe des mythes primitifs où la prononciation erronée de certains mots et l’usage fautif du langage sont classés au même titre que l’inceste parmi les monstruosités capables de déclencher des orages et des tempêtes (Lévi-Strauss, 1949).”
Qu’est-ce que le style? Pour répondre à cette question, Dick HEBDIGE multiplie les références à Roland BARTHES, André BRETON, mais aussi à Claude LÉVI-STRAUSS. Dans Tristes Tropiques [2], ce dernier avait en effet défini le style des sociétés indigènes:
“L’ensemble des coutumes d’un peuple est toujours marqué par un style; elles forment des systèmes. Je suis persuadé que ces systèmes n’existent pas en nombre illimité, et que les sociétés humaines comme les individus -dans leurs jeux, leurs rêves ou leurs délires- ne créent jamais de façon absolue, mais se bornent à choisir certaines combinaisons dans un répertoire idéal qu’il serait possible de reconstituer.”
L’idée avancée ici, reprise ensuite par HEBDIGE, c’est que le style est un bricolage. Dans La Pensée Sauvage [3], LÉVI-STRAUSS précise que la pensée mythique est une sorte de bricolage intellectuel, puisqu’elle recycle des matériaux déjà existants pour en faire autre chose. Il parle d’une «science du concret», par opposition à la science de l’abstraction. De surcroît, la pensée sauvage est une pensée «totalisante» puisqu’on peut y accéder à partir de n’importe quelle entrée. Pour Dick HEBDIGE, le bricolage propre aux sous-cultures est indissociable de la société de consommation:
“Outre leur caractère essentiellement prolétarien, les sous-cultures que nous avons abordées jusqu’à présent ont un autre trait commun. Elles sont aussi, nous l’avons vu, des cultures de consommation ostentatoire, même quand certains types de consommation sont aussi refusés de façon ostentatoire, comme chez les skinheads et les punks. C’est à travers des rituels spécifiques de consommation, à travers le style, que les sous-cultures révèlent leur identité «secrète» et transmettent leurs significations prohibées. Fondamentalement, c’est la façon dont elles font usage des marchandises qui les distingue des formes culturelles plus orthodoxes.
De ce point de vue, les découvertes effectuées dans le domaine de l’anthropologie peuvent nous être fort utiles. En particulier, nous pouvons nous servir du concept de bricolage pour comprendre le mode de construction des sous-cultures. Dans La Pensée sauvage, Lévi-Strauss montre comment les schémas de pensée magique utilisés par les peuples primitifs (superstition, sorcellerie, mythes) peuvent être interprétés comme des systèmes implicitement cohérents, même si d’apparence chaotique, de mise en relation des choses, qui permettent à leurs usagers de « penser » le monde de façon parfaitement satisfaisante. Ces systèmes de relations magiques ont tous un trait commun : ils sont capables de s’étendre à l’infini parce que leurs éléments de base peuvent être combinés de mille façons différentes pour engendrer de nouvelles significations.
Le mouvement punk réagit au monde qui l’entoure au moyen d’un bricolage, une façon de se créer un savoir “avec les moyens du bord”, en assemblant les références à différentes sous-cultures, à la manière des collages surréalistes. À force de détournement, de recyclage et d’inversion des valeurs, il bricole de façon plus ou moins spontanée son propre style qui lui servira d’instrument de confrontation et de résistance. En s’adressant à la classe ouvrière et en refusant toute culture savante, le punk se veut “primitif”, mais il est pourtant plein de références aux avant-gardes dadaïstes et surréalistes.
Il convient sans aucun doute de mentionner ici les pratiques esthétiques radicales de Dada et du surréalisme: recherches oniriques, collage, «ready made», etc. Il s’agit là de modalités classiques du discours «anarchique». Les deux manifestes publiés par Breton en 1924 et 1929 ont établi les prémisses fondamentales du surréalisme : la nouvelle « surréalité » émergerait à partir de la subversion du sens commun, de l’effondrement des catégories et des oppositions logiques conventionnelles (rêve/réalité, travail/jeu, etc.), et de la célébration de l’anormal et de l’interdit. Le vecteur essentiel de cette opération est le « rapprochement de deux réalités distantes dont l’esprit seul a saisi les rapports » (Reverdy, 1918), un rapprochement dont l’exemple classique était pour Breton l’étrange formule de Lautréamont : « Beau […] comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » (Lautréamont, 1970). Dans « La crise de l’objet », Breton approfondit la théorisation de cette esthétique du collage en affirmant avec un certain optimisme que cet assaut contre la syntaxe de la vie quotidienne, laquelle dicte le mode d’emploi des objets les plus triviaux, entraînerait
« une révolution totale de l’objet : action de le détourner de ses fins en lui accolant un nouveau nom et en le signant. […] La perturbation et la déformation sont ici recherchées pour elles-mêmes. […] Les objets ainsi rassemblés ont ceci de commun qu’ils dérivent et parviennent à différer des objets qui nous entourent par simple mutation de rôle » (Breton, 1936).
Max Ernst (1948) résume la chose de façon plus cryptique : «Qui dit collage dit irrationnel.» Bien entendu, ces pratiques ont leur corollaire dans le bricolage. Le bricoleur sous-culturel, tout comme l’«auteur» d’un collage surréaliste, «juxtapose deux réalités apparemment incompatibles [comme, par exemple : un “drapeau” et une “veste”, un “T-shirt” et des “trous”, un “peigne” et une “arme”] à une échelle apparemment absurde […] et […] c’est là que la rencontre explosive a lieu» (Ernst, 1948). C’est le punk qui illustre sans doute le mieux les usages sous-culturels de ce discours anarchique. Il tente lui aussi de subvertir et réorganiser le sens à travers « la perturbation et la déformation ». Il est lui aussi à la recherche de la « rencontre explosive ». Mais quelle est la signification ultime de ces pratiques subversives, si du moins elles en ont une ? Comment pouvons-nous les « lire » ? En nous concentrant plus particulièrement sur le punk, nous pourrons examiner de plus près certains des problèmes soulevés par l’interprétation du style.”
Le punk est donc l’héritier lointain du dadaïsme. C’est aussi la théorie développée par Greil MARCUS dans Lipstick Traces, une histoire secrète du vingtième siècle [4]. Que l’on soit dada ou punk, la démarche est également artistique. Dans La pensée sauvage, Claude LÉVI-STRAUSS nous dit que «l’art s’insère à mi-chemin entre la connaissance scientifique et la pensée mythique ou magique; car tout le monde sait que l’artiste tient à la fois du savant et du bricoleur: avec des moyens artisanaux, il confectionne un objet matériel qui est en mème temps un objet de connaissance». C’est vrai pour le mouvement dada comme pour le punk. Cependant, selon Dick HEBDIGE, le style punk va surtout se différencier par la «violence de ses cut-ups»:
Même si son agressivité était souvent directe (T-shirts couverts de mots obscènes) et menaçante (tenues de guérillero ou de terroriste), c’est la violence de ses «cut-ups» qui définit pour l’essentiel le style punk. Tout comme les «ready made» de Marcel Duchamp, ces objets manufacturés qui ne passaient pour de l’art que parce que l’artiste avait décidé arbitrairement de leur accorder ce statut, les matériaux les plus triviaux et les plus incongrus – une épingle à nourrice, une pince à linge en plastique, une pièce de téléviseur, un rasoir, un tampon hygiénique – pouvaient être annexés au royaume de l’antimode punk. [...] Bien entendu, le punk ne se contentait pas de mettre les habitudes vestimentaires sens dessus dessous. Il déstabilisait toutes les formes de discours. [...] La danse punk n’avait absolument rien à voir avec les twists et les slows poussifs liés au très respectable rituel populaire du samedi soir, dans les dancings des chaînes Top Rank ou Mecca, tel que le décrit le sociologue Geoff Munghan. Bien au contraire, les manifestations trop ouvertes de sollicitude hétérosexuelle étaient généralement traitées avec mépris et suspicion (qui a laissé entrer ces ringards?) et les conventions habituelles de la drague n’avaient pas leur place sur les pistes de danse où les punks pratiquaient le pogo, la « pose » ou le « robot ». [...] De même, la musique punk se distingue fortement du rock et de la pop majoritaires. C’est son côté uniformément basique et direct qui fait tout son attrait, que cela soit intentionnel ou dû aux faibles compétences techniques des musiciens. Si c’est la seconde explication qui est la bonne, alors on peut dire que les punks ont fait de nécessité vertu (« Nous voulons être des amateurs », affirmait Johnny Rotten). En général, un barrage sonore de guitares, volume et aigus au maximum, parfois accompagné par un saxophone, ressasse une ligne (anti-)mélodique implacable sur un arrière-fond confus de batterie cacophonique et de hurlements vocaux. En témoigne l’opinion laconique de Johnny Rotten en matière d’harmonie : «Notre truc, c’est le chaos, pas la musique.»
L’éditeur ZONES met le texte de Dick HEBDIGE en accès libre et gratuit sur son site: c’est très sympa pour avoir un aperçu mais que cela ne vous dispense surtout pas d’acheter ce livre essentiel!
Lire également l’excellente étude critique que Shawn PITRE a publié en 2003: http://www.tagg.org/students/Montreal/Tendances/PitreHebdige.html
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[1] HEBDIGE Dick. Sous-culture, Le sens du style, Paris, Zones, 2008, 156 pages.
[2] LÉVI-STRAUSS Claude. Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, 504 pages.
[3] LÉVI-STRAUSS Claude. La Pensée sauvage, Paris, Presses Pocket, 1990, 347 pages.
[4] MARCUS Greil. Lipstick Traces, une histoire secrète du vingtième siècle, Paris, Folio, 1998, 604 pages.