Les agrocarburants, ça nourrit pas son monde

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Dans un article précédent, reprenant une dépêche de Survival France, j’évoquais le sort des peuples autochtones menacés d’être expulsés de leurs terres pour laisser place à la production d’agrocarburants.  En Inde, Malaisie, Indonésie, Colombie ou Brésil, ce sont les droits de soixante millions de personnes que l’on bafoue ainsi. Par exemple, en Colombie, des groupes paramilitaires se livrent à de véritables violences sur les Indiens (déplacements forcés, assassinats) pour rendre possible l’installation d’une monoculture de palmiers à huile. C’est inadmissible. Plus généralement, les agrocarburants, qui menacent aujourd’hui les populations locales et les cultures vivrières, risquent d’aggraver la crise alimentaire mondiale.

Pourtant, l’Union européenne voit aujourd’hui le recours aux agrocarburants comme une réponse  à la crise énergétique et au changement climatique. En décembre prochain, le Conseil européen des Chefs d’Etat et de gouvernement tranchera sur l’obligation d’incorporer 10% d’agrocarburants dans nos réservoirs d’ici à 2020. Il est irresponsable d’encourager les agrocarburants car ce n’est pas une solution Aussi, à l’heure où s’ouvrent les négociations au niveau européen, Oxfam France–Agir ici a lancé, avec le CCFD–Terre solidaire et Les Amis de la Terre, la campagne «Les agrocarburants, ça nourrit pas son monde».

Menée en partenariat avec des associations indonésienne, colombienne, béninoise et brésilienne, la campagne «Les agrocarburants, ça nourrit pas son monde» s’oppose à tout objectif chiffré d’incorporation des agrocarburants dans la consommation énergétique des transports européens d’ici à 2020.

Les associations membres de la campagne soulignent les impacts catastrophiques d’un développement à grande échelle des agrocarburants, et ce à tous les niveaux : alimentaire, environnemental et social. Des effets désastreux qui ne pourront être atténués que par la révision des politiques de soutien à ce marché et non par une illusoire certification ou une future « seconde génération ».

En effet, présentés comme la solution miracle contre l’épuisement des réserves de pétrole mais également comme un remède au réchauffement climatique, les agrocarburants menacent aujourd’hui les populations locales et les cultures vivrières en accaparant la terre et les ressources naturelles. Ils contribuent également à la hausse mondiale des prix alimentaires qui a plongé près de 100 millions de personnes supplémentaires dans la faim et la pauvreté et mis en danger les moyens de subsistance de 300 millions de personnes. Ce chiffre, déjà intolérable, pourrait doubler d’ici à 2025 si l’actuelle ruée sur les agrocarburants se poursuit.

D’un point de vue strictement environnemental, le développement massif des agrocarburants a de graves impacts écologiques sur notre planète, au Nord comme au Sud : augmentation des pollutions chimiques, risque génétique ou encore appauvrissement de la biodiversité, des sols et des réserves en eau.

N’hésitez pas à visiter le site Internet de la campagne www.agrocarb.fr.

Prolongement Web de la campagne, il contient de nombreuses informations complémentaires (rapports, dossier complémentaire, document de mobilisation,…) et permet de suivre au plus près l’actualité relative aux agrocarburants via un blog alimenté par les associations membres de la campagne.

Serge Gainsbourg à l’oeuvre

La Cité de la musique, à Paris, consacre une exposition à Serge GAINSBOURG qui aurait eu 80 ans cette année. L’occasion pour nous de regarder ce documentaire exceptionnel où l’on assiste à la naissance de la chanson “Initials BB” à Londres au printemps 1968. Comment naît une chanson? Quelle est la part d’inspiration, de travail,  d’opportunisme et de hasard au moment de l’enregistrement? Voilà des questions qui m’ont longtemps taraudé…

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gainsbourg_initialsbbEnregistré entre 1967 et 1968, “Initials B.B.” est le huitième album de Serge Gainsbourg et c’est sans doute le meilleur, avec une collection de classiques tels que le magnifique Bonnie & Clyde, chanté en duo avec Brigitte Bardot, Comic Strip ou encore Initials B.B. Il est caractéristique de la “période anglaise” de Serge Gainsbourg, celle que, personnellement, je préfère.

Gainsbourg vient de rompre avec Brigitte Bardot et il lui dédie la chanson qui donne son nom à l’album,  une véritable ode dont les paroles semblent inspirées par un poème d’Edgar Poe, Le Corbeau (1845) que Charles Baudelaire a traduit en français.

Musicalement, avec l’aide d’Arthur Greenslade qui dirige l’orchestre, Gainsbourg reprend en guise de refrain le premier mouvement (Adagio-Allegro Molto) de la Symphonie n° 9 de Dvořák que l’on peut écouter ici, sur le site de l’université de Columbia. Ces différents emprunts nous donnent au final une chanson à la beauté inouïe.

Les Chrétiens d’Irak menacés

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Ces jours-ci,  Le Monde (vidéo ci-dessus), Le Figaro ou El Diario Vasco se sont fait écho des attaques qui visent les Chrétiens d’Irak depuis plusieurs semaines. Ainsi, le weekend dernier, près de 6000 chrétiens ont subitement quitté la région de Mossoul, après les meurtres d’une douzaine d’entre eux et une vague d’attentats commis contre leurs domiciles et leurs commerces. Jusqu’à présent, les différentes communautés religieuses semblaient pourtant cohabiter sans problème à Mossoul.

Vicaire provincial des dominicains du monde arabe, Jean-Jacques PÉRENNÈS livre au Figaro son regard sur cette situation. Voici quelques extraits de ses propos, recueillis le 17 octobre par Jean-Marie GUÉNOIS:

LE FIGARO. – Comment analysez-vous la flambée récente de violences antichrétiennes en Irak ?

Jean-Jacques PÉRENNÈS. - Les chrétiens irakiens sont victimes de violences et d’assassinats depuis plusieurs années. La nouveauté, c’est la perspective d’une partition de l’Irak. J’ai vu il y a quelques mois des cartes sur des murs d’administrations en Irak qui présentaient une zone chiite au sud, une zone sunnite au centre et le nord réservé aux Kurdes. Le malheur est que ces groupes vivaient mélangés. Les chrétiens, eux-mêmes, bien que peu nombreux, étaient partout : à Bagdad, à Mossoul et dans les villages de la plaine de Ninive, qui jouxte Mossoul.

Qui les frappe aujourd’hui ?

On ne sait pas très bien formellement qui assassine. On parle habituellement de groupes de la mouvance d’al-Qaida, supposé proche des sunnites. Mais aujourd’hui des questions se posent à propos de groupes kurdes : est-ce que les Kurdes ne seraient pas en train de faire pression pour que la plaine de Ninive, majoritairement chrétienne, se trouve englobée dans un Irak effectivement coupé en trois, donc sans espace propre pour les chrétiens ?

Certains responsables kurdes avaient pourtant proposé au printemps dernier qu’une enclave chrétienne soit effectivement créée dans la plaine de Ninive.

Les Kurdes ont certes voulu apparaître officiellement ces dernières années comme les protecteurs des chrétiens, mais des questions se posent aujourd’hui sur leur politique et on sait combien elle a varié au cours de l’histoire.

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Quelles sont vos informations les plus récentes ?

La vague d’assassinats de douze chrétiens en quinze jours – parce qu’ils étaient chrétiens – a déclenché une situation de panique dans la communauté chrétienne de Mossoul. Il y a eu, ce week-end, des départs massifs de chrétiens qui ont tout laissé, maisons et biens, parce que la situation devenait intenable. On estime que 1 300 familles sont ainsi parties, soit près de 6 000 personnes… Ils sont allés vers les villages du Nord où les chrétiens peuvent encore vivre dans une paix relative avec des milices armées, payées par les églises, qui veillent à leur sécurité.

Vous suivez cette actualité au jour le jour depuis plusieurs années et portez la responsabilité directe de personnes sur le terrain en Irak, pourquoi êtes-vous plus inquiet cette fois-ci ?

Le drame, dans les processus d’immigration, ce sont les seuils. Il y a depuis longtemps des départs de chrétiens d’Orient, mais près de 6 000 d’un coup, c’est une ville entière ! C’est pour cela que je suis beaucoup plus inquiet. On estime que les chrétiens irakiens étaient environ 1 500 000 il y a quinze ans, 800 000 il y a quatre ans, et l’on parle de 400 000 aujourd’hui… La dégradation est rapide. Nous avons formé des jeunes religieux pour accompagner ces Églises et aujourd’hui tout semble compromis.

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Quel est l’enjeu profond de cette dernière crise ?

L’Occident ne mesure pas assez que ces chrétiens arabes sont là-bas chez eux ! Ils sont issus d’Églises apostoliques fondées par les apôtres. Ce sont des chrétiens qui prient en arabe, qui depuis deux mille ans ont gardé une grande tradition liturgique et patristique. C’est un trésor pour l’Église universelle. De plus, ils vivent en voisinage avec l’islam, un voisinage parfois problématique, mais qui ne l’a pas toujours été. L’enjeu de leur survie n’est donc pas simplement de maintenir une curiosité ethnographique : il y va de leur avenir. Mais leur présence est également un enjeu capital pour le monde musulman, qui, comme toute société, a besoin d’altérité pour ne pas s’enfermer : il est essentiel qu’il y ait une altérité possible dans le monde musulman. Réciproquement, la possibilité d’existence d’un «autre» est essentielle pour l’Occident. L’altérité est le chemin qui permet l’apprentissage du respect de l’autre et de la différence. La présence des chrétiens en Orient, essentielle pour l’Église universelle, est donc capitale pour ce que peut devenir l’islam dans ces pays. Sans cela nous allons vers des sociétés closes sur elles-mêmes.

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Qui sont les Chrétiens d’Irak?

Les Chrétiens d’Irak forment une communauté historique et autochtone. On estime qu’ils sont actuellement 650000 (la moitié de ce qu’ils étaient il y a vingt ans) et ils se trouvent surtout dans le nord du pays, dans la région de Mossoul, mais aussi à Bagdad ou à Bassora, comme on le voit sur la carte ci-dessous, disponible sur le site de l’Université du Texas.

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La communauté des Chrétiens d’Irak, qui est donc très minoritaire en Irak, est faible et éclatée: elle ne constitue pas de risque politique mais elle est aujourd’hui menacée car elle représente un enjeu, comme le souligne Gérard-François DUMONT, professeur à la Sorbonne, dans un article très intéressant intitulé “La Mosaïque des Chrétiens d’Irak”.

Diploweb.com a mis en ligne cet  article qui a été publié dans le n°6 de la revue Géostratégiques, au 2e trimestre 2005. L’extrait reproduit ci-dessous présente les caractéristiques des Chrétiens d’Irak:

La première caractéristique des Chrétiens d’Irak est qu’ils sont les héritiers d’une implantation religieuse très ancienne et, donc, antérieure à la naissance de l’islam au VIIe siècle. La communauté chrétienne est, pour la large majorité de ses fidèles, une communauté historique, composée par des descendants de populations qui vivaient en Mésopotamie antérieurement à l’ère chrétienne. Même si quelques petites églises chrétiennes d’Irak ont une présence s’expliquant par certaines migrations plus récentes ou par le jeu de déplacement des frontières, les Chrétiens d’Irak, dans leur quasi-totalité, sont redevables d’une sorte de « droit du sol » en tant que descendants des Assyro-Chaldéens qui habitaient cette région. Les membres des deux principales églises chrétiennes (chaldéenne et assyrienne d’Orient) peuvent revendiquer une filiation directe avec la terre de Mésopotamie.

Deuxième caractéristique qui vaut également pour la quasi-totalité des membres des églises chrétiennes d’Irak : les communautés chrétiennes sont autochtones puisqu’elles sont quasi-exclusivement composées de personnes nées en Irak. En conséquence, personne ne devrait songer à demander ou à contraindre leur départ sous prétexte d’obliger les Chrétiens à retourner dans leur pays, puisque leur pays, leur terre d’héritage, c’est l’Irak, la terre de naissance des actuels Chrétiens d’Irak comme de leurs ancêtres, ou, pour quelques minorités, le Moyen-Orient. Les Chrétiens d’Irak sont pleinement irakiens, descendants d’une longue tradition religieuse, non des convertis de fraîche date.

L’église chrétienne d’Irak comptant le plus de fidèles, l’église chaldéenne, catholique de rite oriental, compte une troisième caractéristique, à savoir d’être apostolique. En effet, l’analyse des sources historiques concorde pour souligner que les Chrétiens d’Irak ont été évangélisés dès le premier siècle par saint Thomas. Il est en effet écrit dans les actes des apôtres, liste cartographique de Luc, dans son récit de Pentecôte : “Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de Mésopotamie…, nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu”. Un texte qui conduit à constater que la lumière de l’apôtre Paul, tourné vers l’Occident, et les aléas de l’histoire ont souvent repoussé dans l’ombre l’annonce de l’Évangile en Orient, d’autant que beaucoup de traces ont été effacées au cours des siècles et qu’il n’est pas facile d’aller fouiller le sol et la mémoire de pays comme l’Irak.

Néanmoins, les Chrétiens de l’Irak contemporain ne peuvent tous revendiquer cet héritage apostolique, en raison de multiples séparations intervenues au fil de l’histoire ou de la présence, faible il est vrai, de quelques églises chrétiennes issues d’apports migratoires. Le fait que l’on ne puisse trouver en Irak pas moins de douze dénominations chrétiennes est l’héritage d’une histoire féconde en séparations, puis en ralliements à Rome provocant de nouvelles divisions. Pour comprendre, il faut se rappeler que les premiers siècles de la chrétienté ont été traversés de nombreuses discussions théologiques visant à fixer une doctrine catholique unique pour l’ensemble des fidèles, mais débouchant sur des séparations, tout particulièrement au Ve siècle.

Gérard-François DUMONT, La Mosaïque des Chrétiens d’Irak (2005).

Des manifestants indigènes tués en Colombie

L’an passé, 27 leaders indigènes ont été assassinés en Colombie, seul pays d’Amérique Latine à ne pas avoir voté pour l’adoption de la Déclaration universelle des Droits des peuples autochtones en 2007. Les droits des peuples autochtones de Colombie continuent à être bafoués et la répression contre les indigènes se poursuit, comme nous le précise ce communiqué paru le 17 octobre 2008 sur le site de Survival France:

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Les forces de sécurité abattent des manifestants

Les forces de sécurité colombiennes ont attaqué des manifestants indigènes, tuant plusieurs d’entre eux et en blessant plus d’une centaine.

“Les événements les plus graves ont eu lieu dans les provinces du sud-ouest du Cauca et de Valle del Cauca pour briser les manifestations durant lesquelles l’ESMAD (l’escadron anti-émeute ), l’armée et la police ont utilisé des armes à feu, des gaz lacrymogènes, des tanks, des hélicoptères et même des machettes”, a déclaré l’ONIC, l’organisation indigène de Colombie.

Douze Indiens, dont deux enfants, ont été blessés hier, lors d’une attaque des forces de sécurité.

Les manifestations qui ont lieu dans plusieurs endroits du pays, s’inscrivent dans le cadre d’un mouvement national coordonné par l’ONIC qui affirme que le gouvernement mène une politique “d’extermination” des peuples indigènes de Colombie. Les causes de ces manifestations sont nombreuses : l’abrogation d’une loi territoriale controversée, le refus du gouvernement de voter en faveur de la Déclaration des droits des peuples indigènes des Nations-Unies, l’opposition gouvernementale à la Déclaration des droits des peuples indigènes de l’Organisation des Etats d’Amériques, “le rejet et la dénonciation des politiques [du gouvernement] … et la suppression des garanties constitutionnelles dans le but de favoriser les compagnies transnationales”, “la criminalisation du mouvement indigène”, et ” le génocide et les crimes contre l’humanité”.

Ces six dernière années, l’ONIC a recensé plus de 1200 assassinats d’Indiens colombiens, 55000 déplacés et 400000 spoliés de leurs terres, soit un total de dix-huit communautés indigènes “en danger d’extinction.”

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Les indigènes représentent près de 3% de la population colombienne. Leurs droits sont bafoués et ils sont trop souvent victimes du conflit armé impliquant les guérillas d’extrême-gauche, l’armée, les paramilitaires et les narcotrafiquants. L’autonomie toute relative de leurs territoires n’est pas respectée. Ainsi, plus de 1200 indigènes ont été assassinés depuis 2002 et des dizaines de milliers ont été déplacés. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ONIC (Organisation Nationale Indigène de Colombie).

L’amour des disques vinyles est-il soluble dans l’internet?

En attendant le mois prochain, qu’il soit en vente dans les magasins, le nouvel album des Damned est en téléchargement exclusif sur leur site. Apparemment, il n’a pas été facile de trouver une compagnie de disque et la distribution sera sans doute compliquée. Comment un groupe de cette envergure, trente deux ans après avoir publié le premier single punk, le célèbre “New Rose”, parvient-il aujourd’hui à survivre à l’évolution de l’industrie du disque?

Comme je ne pouvais pas attendre que le disque paraisse, j’ai succombé et j’ai téléchargé ce nouvel album des Damned. Quelle sensation étrange: en guise d’album, cet objet tant attendu, on se retrouve avec des fichiers MP3, sans pochette, sans photos ni notes, comme si l’album était complètement dématérialisé. Il ne reste que la musique, débarrassée de tous les aspects du marketing. Finalement, n’est-ce pas la meilleure approche pour apprécier les chansons, celle qui va stimuler l’imagination?

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Ne semble-t-elle pas loin l’époque où l’on chérissait les disques vinyles?

Écouter du rock, et notamment du punk, c’était chérir le vinyle. Une chanson entendue à la radio, une critique dans un magazine ou une cassette qu’on nous avait enregistrée suffisaient parfois à susciter notre désir. Et on se mettait en quête d’un Graal que l’on voulait aimer éperdument. Ainsi, il y avait des disques que l’on cherchait durant des années, d’autres que l’on découvrait par hasard.  On faisait des listes, on faisait aussi des classements.

Trouver des disques vinyles, c’est une quête difficile qui s’inscrit dans le temps et dans l’espace urbain.  Aujourd’hui, la plupart des petits disquaires indépendants ont hélas disparu, remplacés par de grandes enseignes, ce qui rend la recherche encore plus difficile. Le disquaire n’est plus nécessairement un passionné: c’est un salarié. Dans ce contexte, à Saint Sébastien (Pays basque), la petite boutique de Beltza Records, derrière le marché couvert, reste une étape obligée. À Londres ou à Paris, notre géographie urbaine va  donc s’organiser autour des pôles où l’on trouve des disques. Berwick Street est l’un de ces centres d’attraction, et un pub, comme le Green Man, va ajouter de l’attractivité à la rue puisque l’on s’y arrêtera pour examiner les disques achetés tout en s’envoyant une pinte (ou deux, car la deuxième est toujours meilleure).  À Paris, je me souviens de cette petite boutique aujourd’hui disparue, New Rose, rue des Sarrazins, où l’on trouvait toujours des merveilles. Les doigts couraient fébrilement sur la tranche des disques serrés les uns contre les autres dans les bacs.  Puis je revenais vite chez moi pour écouter la trouvaille du jour. Ce disque allait-il être à la hauteur de mes espérances? Parfois je me forçais à l’aimer: c’était perdu d’avance et je finissais par l’oublier. En revanche, d’autres disques allaient me subjuguer: je pouvais les aimer passionnément et je les écoutais de façon répétitive, obsessionnelle, comme pour ne faire qu’un avec eux ou même les vampiriser, et voir  ainsi s’ils résistaient à la routine. Et c’est ainsi, en allant de boutiques en boutiques, qu’une collection se constituait peu à peu.

Avec le mouvement punk, à la fin des années soixante-dix, les petits labels, dits indépendants, s’étaient multipliés et il était facile pour un groupe de publier un single. Aujourd’hui, ces objets peuvent faire la fierté d’un collectionneur. L’apparition du CD, au milieu des années quatre-vingts, porta un coup fatal à l’industrie du vinyle.  Avec ses deux faces d’une vingtaine de minutes, le vinyle, fragile et difficile à entretenir, n’était pas de taille à résister au laser. Il est donc devenu un objet de collection et seuls quelques maniaques semblaient continuer à s’y intéresser. Il a pourtant conservé ses atouts: de belles pochettes et, surtout, malgré des craquements qui pouvaient apparaître à l’usage, un son chaleureux et réaliste. Le CD, quant à lui, offre un son plus froid. Avec son boîtier en plastique interchangeable et ses pochettes trop petites pour qu’on les apprécie, le CD n’est rien d’autre qu’un produit de consommation, à la fois vulgaire et éphémère. Dans ce cas, comment s’y attacher? Il a ouvert la voie au MP3, ce MP3 qui va le tuer, et on ne le regrettera sans doute pas. À l’inverse, le disque vinyle a gardé tout son intérêt en tant qu’objet.

Certes, le vinyle est un objet manufacturé, numéroté, standardisé, produit à des milliers et des milliers d’exemplaires. Ce n’est qu’une marchandise de plus, dont la diffusion s’est généralisée avec l’essor de la société de consommation. On va pourtant se l’approprier: une fois entre nos mains, ce disque est à nous. Avec sa belle pochette, il nous appartient, il est unique. L’adolescent, en pleine construction identitaire, a envie de croire qu’il a l’exclusivité du disque, comme si ce disque avait été enregistré et fabriqué pour lui seul. Ainsi, pendant des années, comme la presse les ignorait, j’ai fantasmé sur le fait que je pouvais être la seule personne à écouter les Damned… Il aura fallu attendre l’internet pour que je découvre des gens qui écoutent les mêmes disques que moi, des gens avec qui je peux échanger des sensations et des goûts. On partage la même culture, ou sous-culture, et on se retrouve sur des forums comme Damned Curious Goods, où l’on va disserter sur les éditions rares ou limitées qui donnent leur valeur ou qui manquent à nos collections.

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Je vais d’ailleurs profiter de cet article pour lancer un appel… Pour compléter ma collection, je recherche l’édition bolivienne de Dozen Girls, quarante-cinq tours des Damned paru en 1982 (photo ci-contre). Le numéro de catalogue est Phillips PHS-28-70. Si vous en avez un exemplaire et que vous acceptez de me le céder, merci de bien vouloir me contacter

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Internet et l’industrie du disque: la méprise.

L’internet et le MP3 ont bouleversé l’approche que l’on peut avoir de la musique. Pour le consommateur,  le téléchargement est une solution de facilité. Pour celui qui aimait les disques vinyles, c’est une source de frustration: pas de pochette, pas de notes, pas de poussière à essuyer. On ne collectionnera pas les MP3 comme on collectionnait les disques!

Le téléchargement pirate a mis en émoi toute l’industrie du disque. Certains parlent même d’un Far West technologique… Ainsi, toute la clique de l’industrie musicale s’était réunie l’an dernier à l’Elysée pour signer un accord sur la lutte contre le piratage. Outre le fait d’être particulièrement répressif et liberticide, cet accord, concocté par le patron de la Fnac, n’est-il pas surtout à contre-sens de l’histoire? Il a été officiellement remis au président de la République qui a déclaré sans rire que «la ruine de l’économie musicale est proche» et que le web ne devait pas «être un Far-West high-tech»! Serais-je donc un cow boy? En effet, il m’arrive de télécharger sans payer: des maquettes ou des concerts inédits et même des nouveautés, pour voir si ça vaut la peine ensuite d’acheter l’album. Et ce n’est pas du vol. Fred CHICHIN, des Rita Mitsouko l’avait souligné dans une interview à Rock&Folk l’an dernier, peu de temps avant de disparaître:

“Les gens n’achètent pas de disques quand les disques ne sont pas bons. Les gens du métier, ils s’angoissent là-dessus et ça leur évite de se demander pourquoi ils ne vendent pas de disques, ils mettent tout sur le dos d’Internet, c’est tellement plus simple. Je connais plein de gens qui téléchargent mais qui jettent. Ils veulent juste voir parce que c’est gratuit. Il y en a qui écoutent et qui vont acheter, d’autres qui gardent mais de toute façon, ils n’auraient pas acheté le disque. Ce n’est pas du vol, ce sont des gens qui l’écoutent parce que c’est gratuit. C’est ça la différence: s’il fallait payer, ils ne le prendraient pas, donc ce n’est pas un client qu’on perd, faut pas rêver!”

Curieusement, le piratage nous renvoie à une autre époque: quand j’étais lycéen, je passais mes mercredis après-midis et mes week-ends à enregistrer sur cassette des disques vinyles que l’on me prêtait, et, s’ils me plaisaient, je finissais toujours par les acheter. C’est comme cela que j’ai découvert les Damned, dont j’ai aujourd’hui une bonne centaine de disques. Alors, le «Far-West high-tech», n’en déplaise au président de la république, c’est plutôt un front pionnier que l’on défriche… Vive la curiosité et la diversité!

Avec ses cadres médiocres sortis de leurs pathétiques écoles de commerce, l’industrie musicale  ferait mieux de se reconvertir dans la fabrication de lessives ou de couches-culottes! Les vrais artistes n’auront plus besoin d’elle! Et ils gagneront mieux leur vie: ils pourront vendre directement leurs albums en ligne, sans passer par un intermédiaire, et feront des concerts, ce qui est quand même fondamental. Finalement, il est intéressant de voir que la philosophie du punk s’est adaptée aux changements technologiques et à l’évolution du marché.  C’est le retour du Do It Yourself: n’importe quel groupe peut mettre sa musique en ligne très facilement sur des sites comme Myspace et faire sa propre promotion comme l’ont fait les Damned, non sans humour,  en utilisant un pseudonyme. Un groupe comme les Damned, malgré une discographie extraordinaire, ne représente rien pour une compagnie de disque: il n’entre dans aucune logique de marketing. Son image ne plaira pas aux cibles habituelles (la ménagère de moins de cinquante ans et l’adolescent consommateur de télé-réalité). C’est un groupe qui, ne trouvant pas de compagnie de disque, a été obligé de s’adapter: ainsi, leur nouveau disque est disponible en téléchargement et ils ne se font pas d’illusion: s’ils veulent gagner leur vie, c’est en faisant des concerts. Des concerts dans de petites salles et à des prix démocratiques (12 euros au Gibus à Paris en juin dernier). Ainsi, pour les musiciens, Internet est devenu un média essentiel. Les vrais amateurs de musique continueront à acheter des disques. Pas forcément ceux que l’industrie veut leur vendre.  Ce matin j’ai donc payé pour télécharger le nouvel album des Damned sous forme de MP3′s. J’achèterai le CD ensuite et la version vinyle si elle est éditée. Alors, maintenant, vous voulez savoir s’il est bon, cet album? Bien sûr qu’il est bon. Il est même excellent.

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Les Damned: l’art du masque chez les punks

Sur YouTube ou sur MySpace, on peut trouver la vidéo d’un groupe complètement inconnu, the Fletcher Munson Curve. La chanson, “Diamonds”, pleine d’énergie, est pop et mélodique: c’est le 1er single du groupe, édité par un label qui s’appelle Dissident Ham. Une centaine de personnes ont visionné cette vidéo depuis le mois d’août.

Cependant, très vite, le doute s’installe: et si Fletcher Munson Curve n’était qu’un pseudonyme?  Outre le son du groupe, les indices sont suffisamment nombreux pour le penser.

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Les membres du groupe se sont mis des sacs en papier sur la tête. Cela leur évite d’être reconnus.  On est dans cette tradition du visage caché, qui, des surréalistes aux punks, nous renvoie à la pochette de “Neat Neat Neat”, un quarante-cinq tours des Damned… Les Damned? Justement, la voix du chanteur ressemble étrangement à celle de Dave Vanian… Autre clin d’oeil: le plan avec les musiciens au fond d’un jardin rappelle la mise en scène finale de “Plan 9 Channel 7″, une autre chanson des Damned. Enfin, la phrase “Is she really worth it?”, qui conclut la vidéo, semble être le lointain écho du “Is she really gone with him?” qui ouvrait le premier single punk de l’histoire, “New Rose”, toujours des Damned, paru en 1976. Malgré leur talent, les Damned n’ont jamais été reconnus, j’en avais parlé dans un article précédent. Trente ans après, en utilisant les nouvelles technologies telles que l’internet, ils continuent à jouer avec cette reconnaissance qui les fuit: visages cachés, pseudonymes… Pour les punks, c’est comme si la gloire était à la fois une vanité et une malédiction: finalement, ne préfère-t-on pas les losers?

Comme s’ils étaient insaisissables, les punks ont toujours joué à cache-cache avec les noms comme avec les significations, brouillant les cartes avec un malin plaisir qui frise parfois le masochisme. Le label des Fletcher Munson Curve s’appelle “Dissident Ham”? Il n’est pas difficile de voir ici l’anagramme de This Is Damned ou celle, forcément plus punk, de Damned Is Shit! Cette auto-dérision, où l’on s’affuble des noms les plus débiles, comme pour se mortifier, est typiquement punk, comme l’a écrit Patrick BOLLON dans un excellent essai [1]:

Entre eux, ils s’appellent d’ailleurs par les noms les plus infâmants, qui, dans leur bouche tordue, semblent prendre paradoxalement valeur des plus hauts compliments. Les uns se fon surnommer, comme en une Cour des Miracles, “le Vicieux”, “le Rat”, “Zéro”, les autres “Spike” (Barbelé), “Blitz”, “Cock” (Verge) ou “Bollock” (Testicule); les filles se traitent entre elles du délicat substantif de “Fentes” (Slits); et tous s’attribuent des noms de guerre ahurissants -Vick Vomit, Richard Hell, Erik Débris, Poly Stirène, Miss O.D. etc. -comme des espèces d’Indiens métropolitains qui n’auraient jamais eu pour autre culture et tradition que la lecture des comics anglo-saxons les plus débiles. On dirait que rien ne peut être assez bas ni assez bête pour eux. Animés d’une rage du néant, pris dans une surenchère sans fin d’avilissement, tout se passe comme s’ils voulaient s’annuler, se gommer, qu’il ne reste rien d’eux, pas même le souvenir d’une vie d’”avant”: comme s’ils étaient nés ainsi, prédestinés à la souffrance, désignés par le sort à l’opprobre publique, chargés d’une véritable malédiction qu’ils ne sauraient que confirmer.

Au cours de leur carrière, les Damned ont utilisé de nombreux pseudonymes: the Doomed, the School Bullies, the Kings of Reverb, ou encore, en 1984, quand ils avaient publié un album sous le nom de Naz Nomad and the Nightmares. Ce disque, intitulé “Give Daddy The Knide Cindy” était censé être la bande originale d’un film et recyclait le rock garage et psychédélique des sixties. Ainsi, le chanteur s’appelait Naz Nomad, le guitariste Sphinx Svenson, le bassiste Buddy Lee Junior, le batteur Nick Detroit et à l’orgue et au clavecin on avait Ulla. L’attrait des punks pour le rock garage, ce rock  bricolé qu’on retrouve sur les compilations Nuggets,  est comparable au goût que les cinéphiles peuvent avoir pour les séries B: c’est le goût pour ce qui est obscur, anonyme, qui n’a pas eu de succès et qui est considéré comme inférieur.

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Aujourd’hui, les médias ont évolué et, avec des outils comme YouTube ou MySpace,  l’internet permet non seulement de toucher plus de monde mais aussi de jouer plus facilement à cache-cache… Sur la fausse vraie page des Fletcher Munson Curve, les Damned poussent même le vice à mettre de fausses chansons qui n’ont rien à voir avec leur style et à s’inventer une fausse biographie parsemée de titres de chansons savoureux, tel ce “Cannabis Epistle” (anagramme de Captain Sensible). C’est ainsi, masqués, qu’ils font la promotion de leur prochain album “So, Who’s Paranoid?” qui devrait sortir d’ici un mois.  “So, Who’s Paranoid?” Joli titre… Hum… Ce ne serait pas un truc de parano, ça,  de chercher des anagrammes partout?

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[1] Patrice BOLLON. Morale du masque: Merveilleux, Zazous, Dandys, Punks, etc. Paris, Seuil, 1990, 272 pages.

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Pour citer cet article:

Lucretia ARMFIELD, « L’art du masque chez les punks », octobre 2008 [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 9 octobre 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/10/09/lart-du-pseudo-chez-les-punks/

Sous-culture: le sens du style

Je viens de découvrir sur l’excellent site Gonzaï que Subculture -The Meaning of Style,  le livre de Dick HEBDIGE, était enfin traduit en français et publié par les Éditions Zones [1]. Ce livre, que je m’étais acheté lors d’un voyage à Manchester au début des années 1990, est aujourd’hui un classique, une référence indispensable sur la problématique des sous-cultures, que sociologues et fans de musique punk dévorent avec la même délectation.

Dick HEBDIGE a essayé de comprendre pourquoi de nombreuses sous-cultures se superposaient les unes aux autres dans la Grande-Bretagne des seventies. Il a donc étudié la culture de la jeunesse de la classe ouvrière anglaise en la comparant à celle de leurs parents et à celle des fils d’immigrés jamaïcains.

Le livre est divisé en deux parties. Dans la 1ère partie,  jusqu’au chapitre 4, après avoir défini des concepts essentiels (tels que culture, «cultural studies», idéologie, hégémonie et sous-culture), l’auteur s’attache à caractériser les sous-cultures apparues en Angleterre depuis la seconde guerre mondiale: rastas, hipsters, beatniks, teddy boys, mods, skinheads, glam rockers et punks. Ces études de cas montrent que l’apparition de ces styles sous-culturels est bien sûr indissociable d’un contexte social et historique: reconstruction d’après-guerre, luttes sociales, immigration…. Chaque style est une réaction à ce contexte. Bien que différents les uns des autres, ces styles présentent des similitudes, des homologies, car ils s’expriment à travers les mêmes éléments: la musique bien sûr mais aussi les fringues, la coiffure, les slogans, les  attitudes, voire les médicaments, c’est-à-dire tout ce qui peut faire signe. La seconde partie du livre (chapitres 5 à 9), essentiellement consacrée au mouvement punk, est une étude en profondeur de ces signes et des différents aspects du style. La sous-culture de la classe ouvrière est alors envisagée comme une résistance (chapitre 5), voire comme une monstruosité contre-nature (chapitre 6):

“Les sous-cultures constituent une interférence parasitaire, un «bruit»: Il s’ensuit naturellement que la violation des codes légitimes à travers lesquels le monde social est vécu et organisé engendre de puissants effets de provocation et de perturbation. Cette violation est généralement condamnée comme « contraire au sacré » (Mary Douglas, 1971), et Lévi-Strauss signale qu’il existe des mythes primitifs où la prononciation erronée de certains mots et l’usage fautif du langage sont classés au même titre que l’inceste parmi les monstruosités capables de déclencher des orages et des tempêtes (Lévi-Strauss, 1949).”

Qu’est-ce que le style? Pour répondre à cette question, Dick HEBDIGE multiplie les références à Roland BARTHES, André BRETON, mais aussi à Claude LÉVI-STRAUSS. Dans Tristes Tropiques [2], ce dernier avait en effet  défini le style des sociétés indigènes:

“L’ensemble des coutumes d’un peuple est toujours marqué par un style; elles forment des systèmes. Je suis persuadé que ces systèmes n’existent pas en nombre illimité, et que les sociétés humaines comme les individus -dans leurs jeux, leurs rêves ou leurs délires- ne créent jamais de façon absolue, mais se bornent à choisir certaines combinaisons dans un répertoire idéal qu’il serait possible de reconstituer.”

L’idée avancée ici, reprise ensuite par HEBDIGE, c’est que le style est un bricolage. Dans La Pensée Sauvage [3], LÉVI-STRAUSS précise que la pensée mythique est une sorte de bricolage intellectuel, puisqu’elle recycle des matériaux déjà existants pour en faire autre chose. Il parle d’une «science du concret», par opposition à la science de l’abstraction. De surcroît, la pensée sauvage est une pensée «totalisante» puisqu’on peut y accéder à partir de n’importe quelle entrée. Pour Dick HEBDIGE, le bricolage propre aux sous-cultures est indissociable de la société de consommation:

“Outre leur caractère essentiellement prolétarien, les sous-cultures que nous avons abordées jusqu’à présent ont un autre trait commun. Elles sont aussi, nous l’avons vu, des cultures de consommation ostentatoire, même quand certains types de consommation sont aussi refusés de façon ostentatoire, comme chez les skinheads et les punks. C’est à travers des rituels spécifiques de consommation, à travers le style, que les sous-cultures révèlent leur identité «secrète» et transmettent leurs significations prohibées. Fondamentalement, c’est la façon dont elles font usage des marchandises qui les distingue des formes culturelles plus orthodoxes.

De ce point de vue, les découvertes effectuées dans le domaine de l’anthropologie peuvent nous être fort utiles. En particulier, nous pouvons nous servir du concept de bricolage pour comprendre le mode de construction des sous-cultures. Dans La Pensée sauvage, Lévi-Strauss montre comment les schémas de pensée magique utilisés par les peuples primitifs (superstition, sorcellerie, mythes) peuvent être interprétés comme des systèmes implicitement cohérents, même si d’apparence chaotique, de mise en relation des choses, qui permettent à leurs usagers de « penser » le monde de façon parfaitement satisfaisante. Ces systèmes de relations magiques ont tous un trait commun : ils sont capables de s’étendre à l’infini parce que leurs éléments de base peuvent être combinés de mille façons différentes pour engendrer de nouvelles significations.

Le mouvement punk réagit au monde qui l’entoure au moyen d’un bricolage, une façon de se créer un savoir “avec les moyens du bord”, en assemblant les références à différentes sous-cultures, à  la manière des collages surréalistes. À force de détournement, de recyclage et d’inversion des valeurs, il bricole de façon plus ou moins spontanée son propre style qui lui servira d’instrument de confrontation et de résistance. En s’adressant à la classe ouvrière et en refusant toute culture savante, le punk se veut “primitif”, mais il est pourtant plein de références aux avant-gardes dadaïstes et surréalistes.

Il convient sans aucun doute de mentionner ici les pratiques esthétiques radicales de Dada et du surréalisme: recherches oniriques, collage, «ready made», etc. Il s’agit là de modalités classiques du discours «anarchique». Les deux manifestes publiés par Breton en 1924 et 1929 ont établi les prémisses fondamentales du surréalisme : la nouvelle « surréalité » émergerait à partir de la subversion du sens commun, de l’effondrement des catégories et des oppositions logiques conventionnelles (rêve/réalité, travail/jeu, etc.), et de la célébration de l’anormal et de l’interdit. Le vecteur essentiel de cette opération est le « rapprochement de deux réalités distantes dont l’esprit seul a saisi les rapports » (Reverdy, 1918), un rapprochement dont l’exemple classique était pour Breton l’étrange formule de Lautréamont : « Beau […] comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » (Lautréamont, 1970). Dans « La crise de l’objet », Breton approfondit la théorisation de cette esthétique du collage en affirmant avec un certain optimisme que cet assaut contre la syntaxe de la vie quotidienne, laquelle dicte le mode d’emploi des objets les plus triviaux, entraînerait

« une révolution totale de l’objet : action de le détourner de ses fins en lui accolant un nouveau nom et en le signant. […] La perturbation et la déformation sont ici recherchées pour elles-mêmes. […] Les objets ainsi rassemblés ont ceci de commun qu’ils dérivent et parviennent à différer des objets qui nous entourent par simple mutation de rôle » (Breton, 1936).

Max Ernst (1948) résume la chose de façon plus cryptique : «Qui dit collage dit irrationnel.» Bien entendu, ces pratiques ont leur corollaire dans le bricolage. Le bricoleur sous-culturel, tout comme l’«auteur» d’un collage surréaliste, «juxtapose deux réalités apparemment incompatibles [comme, par exemple : un “drapeau” et une “veste”, un “T-shirt” et des “trous”, un “peigne” et une “arme”] à une échelle apparemment absurde […] et […] c’est là que la rencontre explosive a lieu» (Ernst, 1948). C’est le punk qui illustre sans doute le mieux les usages sous-culturels de ce discours anarchique. Il tente lui aussi de subvertir et réorganiser le sens à travers « la perturbation et la déformation ». Il est lui aussi à la recherche de la « rencontre explosive ». Mais quelle est la signification ultime de ces pratiques subversives, si du moins elles en ont une ? Comment pouvons-nous les « lire » ? En nous concentrant plus particulièrement sur le punk, nous pourrons examiner de plus près certains des problèmes soulevés par l’interprétation du style.”

Le punk est donc l’héritier lointain du dadaïsme. C’est aussi la théorie développée par Greil MARCUS dans Lipstick Traces, une histoire secrète du vingtième siècle [4]. Que l’on soit dada ou punk, la démarche est également artistique. Dans La pensée sauvage, Claude LÉVI-STRAUSS nous dit que «l’art s’insère à mi-chemin entre la connaissance scientifique et la pensée mythique ou magique; car tout le monde sait que l’artiste tient à la fois du savant et du bricoleur: avec des moyens artisanaux, il confectionne un objet matériel qui est en mème temps un objet de connaissance». C’est vrai pour le mouvement dada comme pour le punk. Cependant, selon Dick HEBDIGE, le style punk va surtout se différencier par la «violence de ses cut-ups»:

Même si son agressivité était souvent directe (T-shirts couverts de mots obscènes) et menaçante (tenues de guérillero ou de terroriste), c’est la violence de ses «cut-ups» qui définit pour l’essentiel le style punk. Tout comme les «ready made» de Marcel Duchamp, ces objets manufacturés qui ne passaient pour de l’art que parce que l’artiste avait décidé arbitrairement de leur accorder ce statut, les matériaux les plus triviaux et les plus incongrus – une épingle à nourrice, une pince à linge en plastique, une pièce de téléviseur, un rasoir, un tampon hygiénique – pouvaient être annexés au royaume de l’antimode punk. [...] Bien entendu, le punk ne se contentait pas de mettre les habitudes vestimentaires sens dessus dessous. Il déstabilisait toutes les formes de discours. [...] La danse punk n’avait absolument rien à voir avec les twists et les slows poussifs liés au très respectable rituel populaire du samedi soir, dans les dancings des chaînes Top Rank ou Mecca, tel que le décrit le sociologue Geoff Munghan. Bien au contraire, les manifestations trop ouvertes de sollicitude hétérosexuelle étaient généralement traitées avec mépris et suspicion (qui a laissé entrer ces ringards?) et les conventions habituelles de la drague n’avaient pas leur place sur les pistes de danse où les punks pratiquaient le pogo, la « pose » ou le « robot ». [...] De même, la musique punk se distingue fortement du rock et de la pop majoritaires. C’est son côté uniformément basique et direct qui fait tout son attrait, que cela soit intentionnel ou dû aux faibles compétences techniques des musiciens. Si c’est la seconde explication qui est la bonne, alors on peut dire que les punks ont fait de nécessité vertu (« Nous voulons être des amateurs », affirmait Johnny Rotten). En général, un barrage sonore de guitares, volume et aigus au maximum, parfois accompagné par un saxophone, ressasse une ligne (anti-)mélodique implacable sur un arrière-fond confus de batterie cacophonique et de hurlements vocaux. En témoigne l’opinion laconique de Johnny Rotten en matière d’harmonie : «Notre truc, c’est le chaos, pas la musique.»

L’éditeur ZONES met le texte de Dick HEBDIGE en accès libre et gratuit sur son site: c’est très sympa pour avoir un aperçu mais que cela ne vous dispense surtout pas d’acheter ce livre essentiel!

Lire également l’excellente étude critique que Shawn PITRE a publié en 2003: http://www.tagg.org/students/Montreal/Tendances/PitreHebdige.html

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[1] HEBDIGE Dick. Sous-culture, Le sens du style, Paris, Zones, 2008, 156 pages.

[2] LÉVI-STRAUSS Claude. Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, 504 pages.

[3] LÉVI-STRAUSS Claude. La Pensée sauvage, Paris, Presses Pocket, 1990, 347 pages.

[4] MARCUS Greil. Lipstick Traces, une histoire secrète du vingtième siècle, Paris, Folio, 1998, 604 pages.

Habits de fermiers et fêtes patronales à Oñati

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J’avais évoqué l’an dernier les fêtes patronales d’Oñati -l’occasion de me demander pourquoi le rugby n’avait pas de succès de ce côté de la frontière. Comme c’est la tradition, nous sommes retournés à Oñati cette année. La fête, ancienne et extrêmement populaire, est l’héritière des foires agricoles d’antan: la foire de la Saint-Michel marque en effet le début de l’automne. La transhumance va bientôt se terminer et les bergers vont conduire les troupeaux vers les basses terres. Les fromages de brebis élaborés durant l’été arrivent à maturité. Les récoltes sont faites et les premières pommes apparaissent sur les étals. On va commencer aussi à préparer le cidre qui sera bu dès cet hiver. Ainsi, sur la jolie place de l’hôtel de ville d’Oñati, dégustation gratuite de cidre offerte par des douzaine de producteurs locaux: il suffit de tendre son verre pour qu’il se remplisse. Pour accompagner le cidre, on peut toujours manger le traditionnel talo que l’on trouve un peu plus loin, aux abords de l’ancienne université. Là, le côté “foire agricole” est plus manifeste avec le concours de fromages, l’exposition de bétail et le marché où l’on peut acheter des fruits et des légumes, de l’artisanat, de la pâtisserie, du miel ou encore du fromage.

Cette foire attire beaucoup de monde à Oñati. Puisque c’est leur fête, les oñetarras s’habillent pour l’occasion avec des habits traditionnels de fermiers. Par esprit de provocation, j’ai comparé ces vêtements à un déguisement et les gens se sont aussitôt sentis offensés. Quel scandale, comment pouvais-je dire que c’est un déguisement? Ce sont les habits traditionnels, c’est la tradition de s’habiller ainsi pour la San Miguel!  Une tradition que l’on reproduit chaque année! Ce qui attire l’attention, c’est que ce sont surtout les jeunes, ceux qui ont moins de 40 ans, qui observent cette tradition. Les personnes plus âgées, qui ne sont pourtant pas moins basques, s’habillent beaucoup plus rarement en fermiers. Alors qu’est ce que cela signifie?

Ma belle-mère me disait qu’elle avait toujours connue sa grand-mère vêtue ainsi: la robe, le chemisier noir, le tablier et le foulard. C’était normal, elle était fermière. Mon beau-père confirme: “avant, les gens s’habillaient comme ça quotidiennement. Ces habits, qui étaient un signe de l’identité basque, ont été interdits pendant le franquisme”. Lui-même reconnaît qu’il s’habillait comme cela, lorsqu’il était jeune, uniquement pour la fête de Santa Ageda.

Les jeunes qui s’habillent en fermiers appartiennent à une génération qui n’a pas connu Franco. Ils veulent renouer avec un passé, plus ou moins idéalisé, et refermer ainsi la parenthèse du franquisme.  Aujourd’hui, ils ne vivent plus d’agriculture et ces habits expriment finalement le besoin d’affirmer une identité et une tradition, notamment dans un contexte de mondialisation qui est parfois synonyme d’uniformisation et d’acculturation.

Comme un article du Diario Vasco le soulignait en novembre 2007, à propos de la fête de San Andrés à Eibar, cet habit de fermier est un symbole. Chaque fois, on le voit davantage dans les rues de la ville en fête. La Municipalité et des associations locales encouragent d’ailleurs le port de ces habits: «aquí, caseros hay pocos, y los que lo son, hoy en día no visten así. Por eso es normal que haya gente que compra un traje pero luego tiene dudas a la hora de ponérselo»

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Pour en savoir plus sur les foires agricoles du Pays basque: http://www.nekanet.net/ferias/

Un appel au secours des Amérindiens du Haut-Maroni

Dans le quotidien France-Guyane du 22 septembre 2008, les Amérindiens des villages wayana et teko, dans le Haut-Maroni, ont adressé un appel au secours au Préfet de la Guyane. Les capitaines (c’est-à-dire les chefs coutumiers) des villages de Cayodé, Twenké, Taluwen, Antecum Pata et Elahé demandent que des mesures soient rapidement prises par les services de l’Etat pour que cesse l’orpaillage clandestin dans le Haut-Maroni. En effet, les orpailleurs constituent une réelle menace pour les amérindiens wayana et teko.

Voici l’appel lancé par le Grand Man Wayana, chef des Wayanas, Touenké Amaïpoti, tel qu’il a été reproduit sur le site d’ICRA:

“Depuis mars 2008, la région du Haut-Maroni est accablée par la présence constante et accélérée d’orpailleurs clandestins. Ces orpailleurs transitent d’abord du côté surinamais avant de rejoindre les rives françaises.

C’est jour et nuit que les piroguiers remontent le cour du Maroni à raison d’une quinzaine de pirogues par semaine. Le résultat de cet orpaillage acharné s’observe de façon flagrante rien qu’en observant la turbidité de l’eau. Le fleuve est devenu aux yeux de tous le monde, méconnaissable.
La situation est devenu dramatique pour toutes les populations qui vivent aux abords des fleuves Tampok et Litani. Il est maintenant devenu impossible de boire l’eau, de se baigner et de se laver.

La pêche traditionnelle ou pas n’est plus possible, sans parler de la forte concentration en mercure que doivent absorber les poissons. La navigations est devenue dangereuse, car l’observation des rochers affleurants est impossible. De plus, la présence des clandestins crées une véritable situation d’insécurité. En effet, les clandestins qui non seulement tue les gibiers protégés (singes atèles, tatous à neuf bandes…), s’en prennent aussi aux poissons et à la pharmacopée, vont jusqu’à dérober les cultures des abattis et sont capables de menacer les gens qui y cultivent ou qui chassent en pleine forêt.

Le résultat de cette présence clandestine est sans appel : apparition de la prostitution, du trafic de drogues (cocaïne, cannabis, alcool…), de commerces illicites (chinois, brésiliens), disparition de l’eau potable et de la nourriture pour les habitants du fleuve. Apparition de maladies cutanées, gastriques, ORL, rendant les grossesses inquiétantes et le développement des enfants nouveaux nés ou en bas âge, incertains. Tous ces sentiment de peur et d’injustice sont forts, sans parler de celui du pillage de la richesse du sous-sol Guyanais.

(…)Toutes ces richesses qui sont dérobées sans aucune concertation, en totale impunité, amène l’ensemble de la population Wayana, Emérillon, Apalaï, et les fonctionnaires d’état…à vous informer de cette situation urgente et intolérable face à laquelle notre état français ne prend aucune initiative déterminante. Les opérations Anaconda et harpi ont été supprimées au grand désarroi de la population.

Nous vous demandons de mettre en place des postes de surveillance à Petit-Maruini et à Cayodé Lipolipo, cela dans le but de nettoyer à la fois nos forêts et notre fleuve et de protéger nos modes de vie mais aussi et purement nos vies”.

Appel co-signé par l’ensemble des capitaines (chefs coutumiers) des villages de Cayodé, Twenké, Taluwen, Antecum Pata et Elahé.

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ICRA, qui s’associe à l’appel au secours des Amérindiens Wayana et Teko de Guyane et qui vient d’écrire au préfet de Guyane et au Ministre Jean-Louis BORLOO, nous invite également à envoyer un courriel au préfet pour lui demander des mesures urgentes, de façon à stopper l’orpaillage dans le Haut Maroni.

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Pour en savoir plus sur ce qui se passe en Guyane, voir l’excellent documentaire de Philippe LAFAIX: La loi de la jungle (2003) qu’aucune chaîne de télévision n’a accepté de diffuser. C’est en effet un film très dérangeant sur l’orpaillage en Guyane Française et ses conséquences humaines et écologiques.

Lire également le rapport “L’or en Guyane” remis en 2001 par Christiane TAUBIRA-DELANNON, députée de la Guyane, au Premier Ministre de l’époque, Lionel JOSPIN .

Consulter enfin sur le site de Joëlle, Cyril et Guy TONKEUL la page consacrée au peuple Wayana.