Les Chrétiens d’Irak menacés

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Ces jours-ci,  Le Monde (vidéo ci-dessus), Le Figaro ou El Diario Vasco se sont fait écho des attaques qui visent les Chrétiens d’Irak depuis plusieurs semaines. Ainsi, le weekend dernier, près de 6000 chrétiens ont subitement quitté la région de Mossoul, après les meurtres d’une douzaine d’entre eux et une vague d’attentats commis contre leurs domiciles et leurs commerces. Jusqu’à présent, les différentes communautés religieuses semblaient pourtant cohabiter sans problème à Mossoul.

Vicaire provincial des dominicains du monde arabe, Jean-Jacques PÉRENNÈS livre au Figaro son regard sur cette situation. Voici quelques extraits de ses propos, recueillis le 17 octobre par Jean-Marie GUÉNOIS:

LE FIGARO. – Comment analysez-vous la flambée récente de violences antichrétiennes en Irak ?

Jean-Jacques PÉRENNÈS. - Les chrétiens irakiens sont victimes de violences et d’assassinats depuis plusieurs années. La nouveauté, c’est la perspective d’une partition de l’Irak. J’ai vu il y a quelques mois des cartes sur des murs d’administrations en Irak qui présentaient une zone chiite au sud, une zone sunnite au centre et le nord réservé aux Kurdes. Le malheur est que ces groupes vivaient mélangés. Les chrétiens, eux-mêmes, bien que peu nombreux, étaient partout : à Bagdad, à Mossoul et dans les villages de la plaine de Ninive, qui jouxte Mossoul.

Qui les frappe aujourd’hui ?

On ne sait pas très bien formellement qui assassine. On parle habituellement de groupes de la mouvance d’al-Qaida, supposé proche des sunnites. Mais aujourd’hui des questions se posent à propos de groupes kurdes : est-ce que les Kurdes ne seraient pas en train de faire pression pour que la plaine de Ninive, majoritairement chrétienne, se trouve englobée dans un Irak effectivement coupé en trois, donc sans espace propre pour les chrétiens ?

Certains responsables kurdes avaient pourtant proposé au printemps dernier qu’une enclave chrétienne soit effectivement créée dans la plaine de Ninive.

Les Kurdes ont certes voulu apparaître officiellement ces dernières années comme les protecteurs des chrétiens, mais des questions se posent aujourd’hui sur leur politique et on sait combien elle a varié au cours de l’histoire.

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Quelles sont vos informations les plus récentes ?

La vague d’assassinats de douze chrétiens en quinze jours – parce qu’ils étaient chrétiens – a déclenché une situation de panique dans la communauté chrétienne de Mossoul. Il y a eu, ce week-end, des départs massifs de chrétiens qui ont tout laissé, maisons et biens, parce que la situation devenait intenable. On estime que 1 300 familles sont ainsi parties, soit près de 6 000 personnes… Ils sont allés vers les villages du Nord où les chrétiens peuvent encore vivre dans une paix relative avec des milices armées, payées par les églises, qui veillent à leur sécurité.

Vous suivez cette actualité au jour le jour depuis plusieurs années et portez la responsabilité directe de personnes sur le terrain en Irak, pourquoi êtes-vous plus inquiet cette fois-ci ?

Le drame, dans les processus d’immigration, ce sont les seuils. Il y a depuis longtemps des départs de chrétiens d’Orient, mais près de 6 000 d’un coup, c’est une ville entière ! C’est pour cela que je suis beaucoup plus inquiet. On estime que les chrétiens irakiens étaient environ 1 500 000 il y a quinze ans, 800 000 il y a quatre ans, et l’on parle de 400 000 aujourd’hui… La dégradation est rapide. Nous avons formé des jeunes religieux pour accompagner ces Églises et aujourd’hui tout semble compromis.

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Quel est l’enjeu profond de cette dernière crise ?

L’Occident ne mesure pas assez que ces chrétiens arabes sont là-bas chez eux ! Ils sont issus d’Églises apostoliques fondées par les apôtres. Ce sont des chrétiens qui prient en arabe, qui depuis deux mille ans ont gardé une grande tradition liturgique et patristique. C’est un trésor pour l’Église universelle. De plus, ils vivent en voisinage avec l’islam, un voisinage parfois problématique, mais qui ne l’a pas toujours été. L’enjeu de leur survie n’est donc pas simplement de maintenir une curiosité ethnographique : il y va de leur avenir. Mais leur présence est également un enjeu capital pour le monde musulman, qui, comme toute société, a besoin d’altérité pour ne pas s’enfermer : il est essentiel qu’il y ait une altérité possible dans le monde musulman. Réciproquement, la possibilité d’existence d’un «autre» est essentielle pour l’Occident. L’altérité est le chemin qui permet l’apprentissage du respect de l’autre et de la différence. La présence des chrétiens en Orient, essentielle pour l’Église universelle, est donc capitale pour ce que peut devenir l’islam dans ces pays. Sans cela nous allons vers des sociétés closes sur elles-mêmes.

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Qui sont les Chrétiens d’Irak?

Les Chrétiens d’Irak forment une communauté historique et autochtone. On estime qu’ils sont actuellement 650000 (la moitié de ce qu’ils étaient il y a vingt ans) et ils se trouvent surtout dans le nord du pays, dans la région de Mossoul, mais aussi à Bagdad ou à Bassora, comme on le voit sur la carte ci-dessous, disponible sur le site de l’Université du Texas.

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La communauté des Chrétiens d’Irak, qui est donc très minoritaire en Irak, est faible et éclatée: elle ne constitue pas de risque politique mais elle est aujourd’hui menacée car elle représente un enjeu, comme le souligne Gérard-François DUMONT, professeur à la Sorbonne, dans un article très intéressant intitulé “La Mosaïque des Chrétiens d’Irak”.

Diploweb.com a mis en ligne cet  article qui a été publié dans le n°6 de la revue Géostratégiques, au 2e trimestre 2005. L’extrait reproduit ci-dessous présente les caractéristiques des Chrétiens d’Irak:

La première caractéristique des Chrétiens d’Irak est qu’ils sont les héritiers d’une implantation religieuse très ancienne et, donc, antérieure à la naissance de l’islam au VIIe siècle. La communauté chrétienne est, pour la large majorité de ses fidèles, une communauté historique, composée par des descendants de populations qui vivaient en Mésopotamie antérieurement à l’ère chrétienne. Même si quelques petites églises chrétiennes d’Irak ont une présence s’expliquant par certaines migrations plus récentes ou par le jeu de déplacement des frontières, les Chrétiens d’Irak, dans leur quasi-totalité, sont redevables d’une sorte de « droit du sol » en tant que descendants des Assyro-Chaldéens qui habitaient cette région. Les membres des deux principales églises chrétiennes (chaldéenne et assyrienne d’Orient) peuvent revendiquer une filiation directe avec la terre de Mésopotamie.

Deuxième caractéristique qui vaut également pour la quasi-totalité des membres des églises chrétiennes d’Irak : les communautés chrétiennes sont autochtones puisqu’elles sont quasi-exclusivement composées de personnes nées en Irak. En conséquence, personne ne devrait songer à demander ou à contraindre leur départ sous prétexte d’obliger les Chrétiens à retourner dans leur pays, puisque leur pays, leur terre d’héritage, c’est l’Irak, la terre de naissance des actuels Chrétiens d’Irak comme de leurs ancêtres, ou, pour quelques minorités, le Moyen-Orient. Les Chrétiens d’Irak sont pleinement irakiens, descendants d’une longue tradition religieuse, non des convertis de fraîche date.

L’église chrétienne d’Irak comptant le plus de fidèles, l’église chaldéenne, catholique de rite oriental, compte une troisième caractéristique, à savoir d’être apostolique. En effet, l’analyse des sources historiques concorde pour souligner que les Chrétiens d’Irak ont été évangélisés dès le premier siècle par saint Thomas. Il est en effet écrit dans les actes des apôtres, liste cartographique de Luc, dans son récit de Pentecôte : “Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de Mésopotamie…, nous les entendons annoncer dans nos langues les merveilles de Dieu”. Un texte qui conduit à constater que la lumière de l’apôtre Paul, tourné vers l’Occident, et les aléas de l’histoire ont souvent repoussé dans l’ombre l’annonce de l’Évangile en Orient, d’autant que beaucoup de traces ont été effacées au cours des siècles et qu’il n’est pas facile d’aller fouiller le sol et la mémoire de pays comme l’Irak.

Néanmoins, les Chrétiens de l’Irak contemporain ne peuvent tous revendiquer cet héritage apostolique, en raison de multiples séparations intervenues au fil de l’histoire ou de la présence, faible il est vrai, de quelques églises chrétiennes issues d’apports migratoires. Le fait que l’on ne puisse trouver en Irak pas moins de douze dénominations chrétiennes est l’héritage d’une histoire féconde en séparations, puis en ralliements à Rome provocant de nouvelles divisions. Pour comprendre, il faut se rappeler que les premiers siècles de la chrétienté ont été traversés de nombreuses discussions théologiques visant à fixer une doctrine catholique unique pour l’ensemble des fidèles, mais débouchant sur des séparations, tout particulièrement au Ve siècle.

Gérard-François DUMONT, La Mosaïque des Chrétiens d’Irak (2005).

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