La voie de l’indépendance pour le Groenland

J’en avais parlé dans un article précédent: hier, les quelques 39.000 électeurs des 80 villes et villages du Groenland étaient appelés aux urnes pour un référendum. Ils ont décidé, avec une majorité écrasante et sans surprise, de faire avancer leur territoire vers l’indépendance.

Article d’Olivier TRUC publié le 27 novembre 2008 dans Le Monde:

Les Groenlandais votent massivement pour l’autonomie renforcée

groenlandAvec 75,5 % d’“aap” (oui), les Groenlandais ont massivement voté, mardi 25 novembre, en faveur de l’autonomie élargie vis-à-vis du Danemark. Mais sans doute seront-ils obligés d’adopter une politique de regroupement urbain de la population qu’ils reprochent aux Danois d’avoir appliquée il y a un demi-siècle.

Dans la discothèque Manhattan, la seule de Nuuk, capitale de la plus grande île du monde – quatre fois la France, mais 56 000 habitants seulement – le premier ministre groenlandais, Hans Enoksen, n’avait pas attendu les résultats finaux pour lancer la danse mardi soir. “J’espère connaître un Groenland indépendant avant de quitter la politique”, a dit ce responsable de Siumut, le parti social-démocrate local, âgé de 52 ans, qui a entamé depuis des années un processus de “groenlandisation” du pays.

Dès lundi, des affiches annonçant la prochaine étape, le 21 juin 2009, date de l’entrée en vigueur du nouveau traité établissant les relations entre le Groenland et le Danemark, avaient été accrochées dans les couloirs des partis politiques prônant le “oui”. A partir de cette date, le Groenland pourra adopter, au rythme qui lui conviendra, 32 domaines de compétences aujourd’hui gérés par le Danemark, dont les plus lourds sont la justice et la police, et les plus alléchants les ressources minérales et pétrolières.

Quand il se jugera prêt, le Groenland pourra surtout de lui-même entamer son processus d’accession à l’indépendance, et n’aura besoin que d’un vote du Parlement danois, qui lui est à ce jour largement acquis. “Nous pouvons faire ce que nos aînés n’ont jamais pu faire, choisir notre destin, exiger le respect”, a déclaré M. Enoksen au Monde. “Le temps de l’impérialisme est terminé”, a lancé Juliane Henningsen, députée socialiste groenlandaise au Parlement danois.

“Les partisans du oui ont mené une campagne nationaliste, accuse Palle Christiansen, numéro deux du parti Les démocrates, le seul qui avait appelé à voter non. Ils disaient que si les gens ne votaient pas oui, ils n’étaient pas de vrais Groenlandais.” Pour beaucoup, il y a de fait un côté revanche dans le vote de mardi. “En 1954, le Danemark a menti et informé l’ONU que les Groenlandais n’existaient plus en tant que peuple à cause de la mixité, ce qui nous a privé de droits spécifiques, explique Kuupik Kleist, président du parti IA (socialiste). Il y a donc une énorme part symbolique avec ce référendum car nous nous réapproprions enfin notre identité.”

Si le ton de la campagne n’a toutefois pas été agressif vis-à-vis des Danois, beaucoup se rappellent la façon dont le Danemark a certes modernisé ce pays immense au climat très rude dans les années 1950 et 1960, mais en menant une politique de concentration des habitants des hameaux les plus dispersés. L’accès généralisé à l’Etat-providence avait un prix, et des milliers de Groenlandais chasseurs de phoques et pêcheurs se sont retrouvés trop vite entassés dans des barres d’immeubles aujourd’hui décrépites en plein cœur de Nuuk, où l’alcool et la drogue font des ravages.

A peine plus d’un quart des Groenlandais ont une quelconque formation atteignant au moins le niveau du lycée, ce qui constitue le plus gros frein au développement du pays. “Nous avons eu trente ans pour le faire depuis la première autonomie et le niveau ne s’est pas élevé”, critique Ivalo Olsen, une jeune enseignante groenlandaise, “l’une des deux seules enseignantes Groenlandaises parmi les trente professeurs de l’unique lycée de Nuuk”, précise-t-elle, hormis les professeurs de langue groenlandaise. Tous les autres sont danois. Elle a voté non au référendum, “car je crois que c’est une trop grosse utopie de penser que l’on pourra gérer un pays avec le niveau d’études que nous avons ici”.

Le manque d’enseignants qualifiés, notamment dans les hameaux isolés, est un défi énorme. Il existe, depuis deux ans, un fonds destiné à encourager les habitants de la cinquantaine de villages dont l’économie repose sur la chasse à rejoindre les villes du pays. “Ils ont beaucoup de mal à avoir de bons enseignants, explique Per Berthelsen, ministre des finances et des affaires étrangères. Nous voulons encourager leurs habitants à rejoindre les villes, mais c’est très sensible car ces gens ont l’impression d’être sous-estimés.” “Vous ne pouvez plus forcer les gens à quitter leurs villages comme l’ont fait les Danois, ce serait un suicide politique”, explique Knud Kristensen, député du parti libéral Atassut.

La question est donc délicate pour cette jeune future nation inuit : ces hameaux isolés de chasseurs et de pêcheurs occasionnent un coût énorme pour une économie exsangue qui n’a toujours pas vu l’ombre d’un gisement de pétrole que promettent les experts américains. Mais ils représentent en même temps la source même de l’identité groenlandaise que le pays est en train de se réapproprier.


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