Bon anniversaire Monsieur Lévi-Strauss!
Claude LÉVI-STRAUSS fête aujourd’hui ses 100 ans et le Musée du Quai Branly lui consacre une exposition qui rassemble une sélection de photographies et d’objets qu’il a recueillis au cours de ses expéditions. La presse rend également hommage à l’ethnologue à travers de nombreux articles.
En Espagne, El País a également salué le centenaire de la naissance de Claude Lévi-Strauss:
Claude Lévi-Strauss, uno de los intelectuales más relevantes del siglo XX, destacado antropólogo y padre del enfoque estructuralista de las ciencias sociales, que ha influido de manera decisiva en la filosofía, la sociología, la historia y la teoría de la literatura, cumple mañana 100 años de vida.
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Et si Claude Lévi-Strauss était un punk?
Pour ceux qui me connaissent, pour mes élèves, comme pour ceux qui parcourent ce blog, mon admiration pour Claude Lévi-Strauss n’est pas un secret. J’étais lycéen, en Terminale, quand j’ai lu Tristes Tropiques pour la première fois et ce fut véritablement une révélation. J’avais trouvé ma voie et je voulais être ethnologue! Scientifique et littéraire, ce livre était pour moi extraordinaire, avec cette première phrase devenue emblématique: "Je hais les voyages et les explorateurs". On oublie souvent la phrase suivante: "Et voici que je m’apprête à raconter mes expéditions." Car là est la grandeur de ces Tristes Tropiques: c’est à la fois une réflexion sur le destin des civilisations, une ethnographie, avec un étude minutieuse de la vie des Indiens du Brésil, et une autobiographie où l’ethnologue nous raconte comment lui est venue sa vocation. La vocation est-elle contagieuse? Toujours est-il que Tristes Tropiques me communiqua cet amour pour des peuples qu’on ne disait pas encore «premiers» et, mon bac en poche, j’entamai des études d’ethnologie à l’université de Paris X-Nanterre. L’ouverture toute en paradoxe de Triste Tropiques avait également suffi à me convaincre que Lévi-Strauss est un vrai punk! Oui, vous avez bien lu: un punk! Insaisissable, proche des surréalistes, il aime en effet brouiller les pistes, non sans humour ni esprit de provocation. Ne s’est-il pas lui-même défini comme un vieil anarchiste de droite, fidèle à Marx, comme dans cette interview accordée à L’Express en 1986? Par ailleurs, son disours ne rejoint-il pas le "No future" des punks lorsqu’il souligne avec pessimisme que les cultures traditionnelles sont en train de disparaître et que l’humanité va à sa perte?
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Les Amériques: les missions au Brésil et l’exil new-yorkais.
Dans la vidéo ci-dessus, qui date de 1977, Claude Lévi-Strauss nous raconte avec bonheur sa première rencontre avec les Bororos. Il l’a souvent répété dans des interviews: "la période de [ses] voyages dans l’intérieur du Brésil, ce sont les plus belles années de [sa] vie". En effet, ces années trente et quarante, où il devient ce grand ethnologue que l’on connaît aujourd’hui, sont particulièrement palpitantes et les différents articles publiés dans la presse ne manquent pas de les évoquer. Nommé en 1935 professeur de sociologie à Sao Paulo, Claude Lévi-Strauss se passionne pour les Indiens et se découvre une vocation… Plus tard, aux États-Unis, ayant fui la France occupée, il fait la rencontre décisive du linguiste Roman Jakobson. Dans un article intitulé Lévi-Strauss, de l’Amazonie au collège de France, paru le 26 novembre dans Le Figaro, Paul-François PAOLI revient sur ces années passionnantes:
En 1935, il accepte un poste de professeur de sociologie à l’université de Sao Paulo, au Brésil, qu’il rejoint après un long périple en mer. Pour le compte du Musée de l’homme de cette ville, il part, plusieurs mois durant, dans le Mato Grosso avec sa femme à la rencontre de tribus primitives : les Indiens Bororos et Caduveos, une expérience qu’il relatera dans Tristes Tropiques, le livre qui le rendra mondialement célèbre après guerre. « J’étais dans un état d’excitation intellectuelle intense. Je me sentais revivre les aventures des premiers voyageurs du XVIe siècle. Pour mon compte, je découvrais le Nouveau Monde. Tout me paraissait fabuleux : les paysages, les animaux, les plantes…», dira-t-il dans un livre d’entretiens [Lévi-Strauss, l'homme derrière l'œuvre (Lattès), d'Émilie JOULIA].
Après d’autres expéditions, notamment chez les Tupi-Kawahib, descendants d’une culture en voie d’extinction, il retourne en France et se retrouve, en 1940, à Vichy pour demander son intégration au ministère de l’Éducation nationale, au moment même où sont promulguées les lois antisémites du régime de Pétain. «Je ne me rendais pas compte du danger…», expliquera-t-il bien des années plus tard en évoquant l’incroyable inconscience de sa jeunesse.
Après l’Amérique du Sud, Lévi-Strauss découvre… l’Amérique du Nord. Il rejoint New York grâce à la Fondation Rockefeller qui organise le sauvetage des savants européens. C’est là qu’il rencontre le grand linguiste Roman Jakobson dont il devient l’ami. « Je faisais du structuralisme sans le savoir. Jakobson m’a révélé l’existence d’un corps de doctrine déjà constitué en discipline : la linguistique […] Pour moi ce fut une illumination…» Le choc est fécond. En 1943 Lévi-Strauss écrit Les Structures élémentaires de la parenté, qu’il publie en 1948 ; en même temps que La Vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara. Deux ouvrages où il tente de mettre en évidence les infrastructures inconscientes qui modèlent les relations familiales, notamment à travers la loi de l’inceste. Le structuralisme, dont Lévi-Strauss va devenir le pape, est né. Ni idéologie, ni explication du monde, le structuralisme prétend mettre au jour des normes et des lois qui régissent les relations sociales, le langage, la création artistique ou ces mythes auquel l’anthropologue français consacrera sa vie en étudiant les récits des Indiens d’Amérique du Nord et du Sud.
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Le regard de l’ethnologue.
Dans Libération, Dominique POIRET nous propose un beau diaporama de l’exposition organisée au Musée du Quai Branly. Les photos exposées (comme celle de cette jeune fille caduveo) sont sans doute plus exceptionnelles que les objets. Claude Lévi-Strauss aurait pris 3000 photos des Indiens du Brésil. Pourtant, il semble toujours avoir été méfiant à l’égard de la photographie et n’en a publiées que très peu: est-ce parce que le regard du photographe, en risquant d’être subjectif, ouvre la porte à l’imaginaire? En photo, quelle est finalement la différence entre l’oeuvre d’art et le document? Ce sont les questions que se pose Michel Guerrin dans un article intitulé "Le photographe malgré lui", paru ce 25 novembre dans Le Monde. Extrait.
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"On pourrait écrire cinq pages sur chaque image en la décrivant : les vêtements, les bijoux, la peinture faciale… L’oeil de Lévi-Strauss est particulièrement ouvert, explique Emmanuel Garrigues. Il centre le sujet au détriment de la composition. Il y a ensuite le témoignage et l’échange. Une bonne foi passe dans les images parce que l’auteur vit avec les Indiens depuis un an. Il identifie des personnalités notamment au moyen du portrait."
Ce mélange entre information et témoignage est porté par la relation entre la réalité et l’imaginaire de Lévi-Strauss. La photo est passionnante parce qu’elle est aussi poétique que l’écriture. Il faut évoquer ici le surréalisme et le freudisme, qui ont nourri l’écrivain, rappelle Emmanuel Garrigues. "Il fuit la France en 1941 et rencontre André Breton, qu’il asticote sur la différence entre le document et l’oeuvre d’art", raconte-t-il.
Cette tension est au coeur de Tristes Tropiques, "qui est aussi un "roman photographique" proche du Nadja de Breton, poursuit Emmanuel Garrigues. C’est clair dans les photos où les Indiens font l’amour. Il y a une dimension érotique, extatique, un rapport affectif entre Lévi-Strauss et les Indiens, dont un regarde même le photographe dans les yeux. Lacan cite ces images dans un séminaire sur la nudité."
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Pour conclure, une anecdote personnelle… Un jour, à Paris, alors que j’étais encore étudiant en ethnologie, je me suis retrouvé par hasard assis en face de Claude Lévi-Strauss dans le métro. Je n’en croyais pas mes yeux. Il avait l’air absorbé par ses pensées, un tremblement de la main indiquait qu’il était atteint de la maladie de Parkinson. J’avais envie de lui dire plein de choses, lui dire mon admiration, lui dire que la lecture de Tristes Tropiques avait changé ma vie… En même temps je n’osais pas le déranger. Ma gorge s’est nouée et je n’ai rien pu lui dire. Je me suis contenté d’un sourire quand il s’est levé pour quitter le wagon.
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Post-scriptum: ce 28 novembre, les cent ans de Claude Lévi-Strauss ont valu à ce blog une fréquentation record: 177 visites! Les pages Les Nambikwara, par Claude LEVI-STRAUSS et Claude Lévi-Strauss, de l’Amazonie à la Pléiade ont été les plus consultées.
