Les pirates somaliens: une leçon sur la mondialisation

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Le 16 novembre dernier, des pirates apparemment originaires de la province somalienne du Puntland ont capturé un superpétrolier saoudien, le Sirius-Star (photo ci-dessus). L’article du Monde en date du 18 novembre précise que ce navire, qui transportait quelques 2 millions de barils de brut vers les États-Unis,  est le plus gros navire jamais détourné par des pirates. Sa cargaison est évaluée à 100 millions de dollars.

Le superpétrolier détourné est désormais à l’ancre au large du port somalien d’Harardere. Harardere est l’un des ports utilisés par les pirates pour garder les bateaux qu’ils ont capturés en attendant de recevoir leur rançon. Les pirates ont réclamé une rançon de 25 millions de dollars, soit 10% de la valeur de la cargaison et du bateau. Et, comme s’il s’agissait de prouver leur impunité face aux forces navales de l’OTAN et de l’Union européenne envoyées dans le golfe d’Aden, les pirates ont multiplié les actions spectaculaires. Ainsi, comme l’affirme le titre d’un article paru le 20 novembre dans Le Monde, la tension ne se relâche pas:

Au cours des dernières heures, les pirates se sont également rendu maîtres d’un cargo grec, d’un chalutier thaïlandais avec 16 membres d’équipage et d’un navire battant pavillon de Hongkong qui se rendait en Iran avec une cargaison de 36 000 tonnes de blé. Parallèlement, un navire capturé en septembre dans le golfe d’Aden par des pirates a été relâché et son équipage fait route vers les eaux internationales, a annoncé mercredi soir l’armateur chinois du Great Creation. De plus, le Bureau international de la marine (BMI) annonce qu’un pétrolier-chimiquier affrété par le Japon a été détourné samedi dans le golfe d’Aden avec 23 membres d’équipage. Un bateau de pêche chinois, transportant 24 marins, a également été capturé la semaine dernière au large du Kenya par des pirates qui l’ont emmené en Somalie.

pirates_somaliensDepuis le début de l’année, les actes de pirateries ont ainsi augmenté de plus de 75% dans cette zone située entre la Corne de l’Afrique et la péninsule Arabique: 95 incidents ont été recensés aboutissant au détournement de 39 navires dont 16 sont encore aux mains des pirates. En tout, trois cents personnes sont retenues en otage. Alors que la Somalie est en proie au chaos depuis l’éclatement d’une guerre civile en 2001, la piraterie semble être devenue une activité très lucrative, grâce aux rançons.

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Et bien, comme je le disais à mes élèves de Terminale ES, on peut considérer que ces actes de piraterie au large de la Somalie sont à la fois l’expression de la mondialisation et le révélateur de ses limites.

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1. La mondialisation se caractérise par des flux.

La mondialisation, ce sont des flux qui tissent un réseau complexe. Les échanges de marchandises n’ont cessé de progresser à l’échelle de la planète. Les progrès des transports maritimes ont permis d’intensifier ces flux.  La carte des routes maritimes, ci-dessous, nous montre que nombre de ces flux passent au large de la Somalie… sans s’y arrêter. Notamment, le Golfe D’Aden, qui commande l’entrée sud du canal de Suez, est l’un des plus importants axes maritimes du monde puisque 16000 navires marchands l’empruntent chaque année.

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Parmi ses flux, le marché du pétrole revêt une importance stratégique. Ainsi, une dépêche de l’agence Reuters nous apprenait lundi dernier, 24 novembre, que l’Association internationale des propriétaires de pétroliers indépendants (Intertanko) réclamait l’instauration d’un blocus maritime de la Somalie pour mettre fin à la piraterie. L’organisation, qui rassemble 75 % de la flotte mondiale de pétroliers, a invité les Nations unies à définir « clairement » les conditions du recours à la force pour permettre d’arraisonner les bateaux pirates. La sécurité des approvisionnements énergétiques est en effet un enjeu vital pour les pays développés comme pour les pays émergents tels que l’Inde ou la Chine. Le pétrole est, en tonnage, la première marchandise transportée dans le monde : la carte des flux mondiaux démontre la complémentarité entre les pays de production (pays exportateurs, dont l’OPEP) et les zones de consommation (pays importateurs). On peut souligner ainsi l’importance des flux qui mettent ces zones en relation. Or la piraterie menace aujourd’hui les routes du pétrole.

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Aux flux internationaux de marchandises s’ajoutent des flux que l’on dit immatériels: ils correspondent aux échanges de capitaux, de services et d’informations. La piraterie au large de la corne de l’Afrique a également  des conséquences sur ce type de flux. D’abord, les primes d’assurance pour les navires qui doivent passer dans ces eaux ont explosé. Ensuite, les armateurs confient à des émissaires le soin de négocier un accord financier avec les pirates. Ainsi, en avril dernier, le  quotidien El País nous révélait que le paiement de la rançon pour libérer le Playa de Bakio, un navire de pêche espagnol, avait été négocié par l’intermédiaire d’un cabinet d’avocats à Londres.

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2. La mondialisation est inégalitaire.

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Sur la carte ci-dessus, la direction et le volume des flux (matériels ou immatériels, licites ou illicites) témoignent de la domination sur l’espace mondial de 3 pôles :

-les Etats-Unis (une hyperpuissance à la fois économique, financière et militaire),

-l’Union Européenne (sans cohésion politique réelle, l’UE reste une zone qui attire travailleurs, réfugiés et touristes, première zone d’exportation et puissance agricole : autosuffisance alimentaire et exportations, puissance financière et enfin modèle socio-économique),

-le Japon (grand par son affirmation récente et rapide sur le plan économique).

Ces 3 pôles qui dominent l’espace mondial forment ce que l’on appelle la Triade (expression forgée par l’économiste japonais Kenichi OHMAE). Ainsi, les échanges sont dominés par cette Triade (69% des échanges pour 15% de la population mondiale). La Triade représente également 80% du PIB mondial, 80% des investissements directs à l’étranger, 85% de la recherche et de l’enseignement et 75% du commerce de la planète)! Enfin, la Triade contrôle l’essentiel du pouvoir politique et économique, elle forme ce que l’on peut appeler un « oligopole »  mondial.

Les pays en voie de développement constituent des périphéries. Bon nombre de pays ne sont plus que des périphéries « dominées » qui fournissent soit des matières premières, soit une main d’œuvre à bon marché. Les périphéries sont dites « intégrées » quand elles se développent : pays d’Asie Orientale ( Corée du Sud, Taïwan, Singapour…) émergent et sont en expansion croissante grâce à des stratégies industrielles volontaristes. D’autres comme le Brésil, l’Inde, la Chine, la Russie sont des puissances régionales qui comptent par leur taille, leur poids démographique, économique voire militaire.

Les pays en « marge » rassemblent ceux n’ayant rien à offrir aux pays développés, ceux qui sont mis a l’écart des nations pour des raisons politiques (la Libye, Cuba…) ou ceux qui sont ravagés par l’instabilité politique et les guerres civiles, comme la Somalie. Tous ces pays font généralement partie d’un Sud moins développé et leur place dans la mondialisation est évidemment un problème majeur, compte tenu des effectifs de population concernés. On parle alors de « périphéries délaissées » parce qu’elles restent en marge du commerce mondial et ne profitent pas des dynamiques de la mondialisation. La Somalie fait de partie de ces pays, que l’on appelle PMA (Pays Moins Avancés) et qui sont pour la plupart africains: elle est à l’écart des grands courants d’échanges économiques. Au mieux, elle voit passer au large de ses côtes les nombreux navires qui représentent la mondialisation. La piraterie au large de la Somalie apparaît alors comme une remise en question de ces inégalités entre pays riches et pays pauvres qui se sont accrues avec la mondialisation.

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3. Les pirates révèlent les limites de la mondialisation.

J’avais déjà parlé de la situation de la Somalie à l’occasion de l’exécution par lapidation de cette pauvre Asha Ibrahim Dhuhulow: le pays est en proie à l’anarchie car les différents clans qui s’affrontent dans une guerre civile  ont précipité la décomposition de l’État somalien. Ainsi, il n’y a plus d’autorité pour faire respecter les droits de la Somalie sur sa propre zone maritime.

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En s’attaquant aux navires qui passent au large de la Somalie, les pirates ne font finalement rien d’autre que relier la Somalie, certes par la force et l’illégalité, aux flux qui caractérisent la mondialisation. Et ils remettent en question cette mondialisation. Quelle réponse donner? On se rend compte des difficultés pour mettre en place une gouvernance mondiale. L’article paru le 20 novembre dans Le Monde dit à quel point le dispositif militaire prévu par l’OTAN et l’Union européenne ne peut garantir la sécurité qu’à une poignée de navires:

Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a condamné mercredi les actes de piraterie et exprimé son soutien aux efforts internationaux pour y mettre fin. Le Pentagone estime que l’approche militaire n’est pas la réponse adéquate à ces actes de piraterie dans la Corne de l’Afrique et suggère que les compagnies maritimes en fassent davantage pour protéger leurs navires. Le porte-parole du Pentagone, Geoff Morrell, a exhorté le Conseil de sécurité de l’ONU à prolonger une résolution qui autorise les opérations contre les pirates. Mais il a estimé que les compagnies commerciales devaient aussi s’astreindre à circuler dans des couloirs maritimes sûrs, loin des côtes, et investir dans des mesures de protection, comme des instruments de surveillance et d’alerte et des vigiles armés.

L’opération navale de l’Union européenne (UE) dans le golfe d’Aden pour lutter contre les pirates somaliens commencera pour sa part le 8 décembre. Selon le ministre de la défense français, Hervé Morin, cinq à sixnavires de guerre de l’Union européenne participeront à cette opération. Elle commence alors que contre-amiral britannique Keith Winstanley, commandant adjoint des forces maritimes coalisées au Moyen-Orient, admet une forme d’impuissance face aux pirates. Ils iront où nous ne sommes pas. Si nous patrouillons dans le golfe d’Aden, ils iront à Mogadiscio. Si nous allons à Mogadiscio, ils iront dans le golfe d’Aden” a-t-il dit à des experts des questions de défense.

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La piraterie au large de la Somalie est également un révélateur des conséquences de la mondialisation sur l’environnement. Les pirates, souvent d’anciens pêcheurs, dénoncent en effet la concurrence des nombreux chalutiers étrangers qui viennent opérer illégalement dans les eaux territoriales somaliennes. Et, comme ces eaux sont de plus en plus polluées, les ressources halieutiques s’épuisent, si bien que les trente mille pêcheurs somaliens, déjà très pauvres, se retrouvent menacés de disparition. La piraterie apparaît alors à la fois comme une contestation et une solution lucrative à des problèmes de survie.

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Lire également l’interview d’Emmanuel TERROIR, juriste et co-auteur de “Terrorisme et Piraterie, Des menaces contemporaines à la sûreté des transports maritimes de marchandises” (L’Harmattan, 2005), parue le 15 septembre 2008 dans l’Express.

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