Le Dimanche des Rameaux: l’émotion du commencement

C’est aujourd’hui le Dimanche des Rameaux, le début de la Semaine sainte, et, à l’heure où j’écris ces lignes, les premières confréries ont commencé à égrener leur cortège dans les rues de Séville. À l’autre bout de la péninsule, dans mon petit village basque, je peux les énumérer et les imaginer. Le Dimanche des Rameaux a toujours été un jour particulier et, dès le matin, une certaine excitation est perceptible dans les rues de la capitale andalouse: la Semaine sainte commence enfin! C’est ce que j’avais appelé “l’émotion du commencement” quand j’avais fait mon terrain en 1988 et 1989 [1]:

Commémorant l’entrée triomphale de Jésus Christ dans Jérusalem, le Dimanche des Rameaux annonce la Passion, la mort et la Résurrection du Christ et fait débuter la Semaine sainte par des processions de palmes suivies de messes données dans la matinée au sein de chaque paroisse. Ainsi, dès neuf heures trente, les fidèles se rendent en famille à la Cathédrale, ou dans leur église paroissiale, et après une bénédiction des palmes qu’on leur a distribuées pour la procession, ils assistent à la messe. Mais le culte ne se limite pas à l’église: il déborde ensuite dans la rue, et tout au long de la matinée, Séville se métamorphose en un gigantesque temple, en une Jérusalem d’un autre temps, avec les palmes et les rameaux d’oliviers qui en fleurissent pour l’instant les quatre coins.

La ville apparaît comme particulièrement animée, non sans une certaine fébrilité, par ce que l’on pourrait appeler l’émotion du commencement. En effet, comme les sévillans attendent chaque année ce moment avec la même impatience, ils sentent que le grand rituel est imminent. Ces dernières semaines, au fur et à mesure que l’on montait les pasos le soir dans les travées des églises, l’excitation avait augmenté. En effet, depuis des mois,  on prépare les tuniques de ceux qui vont défiler, les costaleros s’entraînent à obéir à la voix du  capataz, on met au point la décoration florales des pasos et les orchestres répètent leur musique sur les bords du Guadalquivir. Tout doit être prêt. La Semaine sainte va désormais s’ouvrir et Séville va devenir un véritable et immense théâtre pendant les huit jours et nuits à venir, jusqu’au terme du Dimanche de Pâques.

Dès lors, après avoir assisté à la messe, les sévillans parcourent par milliers les rues de la ville, rameaux à la main, le tout dans une ambiance familiale et conviviale, et ils entreprennent de visiter les confréries dans leur temple pour admirer les Images que l’on a déjà montées sur le paso et qui sortiront dans le courant de l’après-midi jusque tard dans la nuit. Cette émotion du commencement correspond aussi à l’amorce du cycle de la Passion, où, en entrant dans Jérusalem, Jésus marche vers son destin.

La Semaine sainte commence donc. Chaque année, avec le retour du printemps, le rituel se reproduit. Avec cependant de légères variations, qui renforcent l’émotion du commencement, et qui correspondent à la tradition de l’étrenne (estreno), qui veut que chaque confrérie intègre régulièrement à son cortège quelques nouveautés, telles que de nouvelles broderies, de nouveaux insignes, ou même la restauration d’un détail d’une Image. Il s’agit donc pour les sévillans d’apprécier ces nouveautés, comme s’il s’agissait de jalons dans l’histoire en apparence immuable de la Semaine sainte.

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Cette année, pour confirmer cette émotion du commencement, le Dimanche des Rameaux coïncide avec l’inauguration du métro de Séville. On peut suivre les processions en direct sur le site du Correo de Andalucia, le quotidien local où la Semaine sainte 2009 fait bien évidemment l’objet de nombreux articles.

Neuf cortèges, qui correspondent à huit confréries différentes vont se succéder sur le chemin de la Cathédrale. La Petite Mule (la Borriquita) est la première procession à réaliser sa station de pénitence à la Cathédrale, avec un paso qui appartient à la Confrérie de l’Amour. Ce paso est un mystère anonyme du XVIIIème siècle qui représente l’entrée dans Jérusalem et Jésus est monté sur une petite mule, d’où le nom de Borriquita. Les pénitents qui précèdent le paso sont tous des enfants et des adolescents: vêtus de tuniques blanches ornées de la croix de saint Jacques, ils défilent en portant des palmes, encadrés par des celadores qui portent la tunique noire de la confrérie de l’Amour. Comme les parents accompagnent souvent les petits nazarenos, notamment en début de cortège, les sévillans ont l’habitude de prêter à cette procession un caractère nettement familial:

Située dans le centre-ville, la place du Salvador est noire de monde en ce début d’après-midi, les bars sont pleins à craquer, et c’est dans une ambiance de fête, bruyante et multicolore, avec des vendeurs ambulants de ballons de baudruche et des étals improvisés de bonbons, que l’on attend avec impatience la sortie du cortège, c’est-à-dire le coup d’envoi de la Semaine sainte dans le centre-ville. ce sont des familles entières qui se sont déplacées ici pour assister à la sortie du paso hors de la massive et baroque église du Salvador, les parents faisant plaisir à leurs enfants en leur montrant qu’il existe des enfants nazarenos. Et quand, à 15h45, la croix de guide se présente ur le portail de l’église, précédée par un premier orchestre, il faut voir tous les enfants endimanchés courir à travers la place et se frayer un passage pour pouvoir contempler en fait leur procession, celle qui est exclusivement composée d’enfants, et à laquelle ils s’identifient. La coutume veut d’ailleurs que les enfants-nazarenos distribuent des caramels aux enfant-spectateurs. Cette procession joue ainsi une fonction d’identification pour les petits spectateurs et une fonction d’initiation pour les petits pénitents. [1]

Après la Borriquita, les confréries vont se succéder sur le parcours officiel, qui va de la place de la Campana à la Cathédrale: Jésus Dépouillé (Jesús Despojado), La Paix (Paz), La Sainte Cène (Cena), Le Genêt (la Hiniesta), Saint Roch (San Roque), L’Étoile (la Estrella), L’Amertume (la Amargura) et l‘Amour (Amor).

Vous pouvez télécharger le programme de_la semaine sainte 2009 avec la description et les itinéraires des différentes processions.

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Ma procession préférée de la journée est celle de la confrérie de l’Amertume (vidéo ci-dessus). Quand le Dimanche se termine et que la nuit commence à fraîchir, j’aime voir cette confrérie après son passage à la Cathédrale., quand elle est de retour dans son quartier. Le mieux, c’est d’attendre patiemment aux abords de la petite église San Juan de la Palma. En 1989, à propos de cette confrérie, j’avais noté:

Se présentant à la Cathédrale immédiatement après la confrérie de l’Étoile, vers 23 heures, la confrérie de l’Amertume [la Amargura] cultive une atmosphère pieuse et raffinée qui lui vaut le surnom de silencio blanco. En effet, entièrement vêtus de blanc, ses quelques 620 nazarenos, qui ont l’habitude de défiler dans l’ordre le plus parfait, restent profondément recueillis pendant tout le parcours. D’autre part, la valeur esthétique du cortège n’est pas négligeable, puisqu’il est ponctué, pour ouvrir chaque tramo, d’insignes comme la croix de guide particulièrement réussie en ébène et argent, un simpecado en velours dit de Lyon, des pièces de soie brodées de cannetilles d’or, ou encore la hampe du Senatus, les bocetinas et les varas, en argent finement orfévré. Enfin, les deux pasos constituent évidemment les points d’orgue de cette procession, avec celui de mystère montrant Jésus devant Hérode et celui de la très belle Vierge de l’Amertume accompagnée de saint Jean, avec qui elle a l’air en grande conversation. Ainsi, malgré l’heure tardive, la foule aime contempler cette confrérie, notamment au retour de la Cathédrale, sur la place Nueva ou dans la rue Laraña, devant l’église de la Vallée, et elle la suit parfois de façon à ne pas rater le moment où l’orchestre  de la Vierge joue la marche Amargura. Car les sévillans ont leurs marches préférées, et Amargura est l’une des plus populaires.

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[1] Frédéric MAILLAUT, « Le Dimanche des Rameaux », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages.

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « Le Dimanche des Rameaux: l’émotion du commencement ». Mis en ligne sur ethnoLyceum le 5 avril 2009. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2009/04/05/le-dimanche-des-rameaux-lemotion-du-commencement/.


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