Gare au déni de l’histoire africaine!

Selon Georges BALANDIER, anthropologue africaniste, dans une interview publiée le 24 avril 2009 sur le site de Marianne,  le continent africain ne se définit pas «en creux» par rapport à l’Occident, qui aurait l’apanage du «relief».

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Gare au déni de l’histoire africaine!

Marianne : Ségolène Royal, dans son discours de Dakar, a demandé « pardon » aux Africains pour les propos de Nicolas Sarkozy. Quelle lecture avez-vous faite de cette initiative ?

Georges Balandier : Bien sûr, des motivations de stratégie politique n’ont sans doute pas été absentes de son initiative. Reste que la présidente de la région Poitou-Charentes a prononcé, dans une enceinte où elle s’adressait à des camarades sénégalais, un discours d’une grande tenue. Du fait de son contexte d’énonciation – celui de l’Internationale socialiste et du milieu intellectuel sénégalais –, ce discours n’avait donc certainement pas le caractère répréhensible que certains lui ont prêté. Surtout, Royal a eu le mérite de saisir et de restituer la richesse politique dont l’Afrique dispose en propre. J’ajoute que son discours a remis un peu de complexité dans un sujet trop souvent livré aux simplifications.

Vous pensez au discours prononcé par le président de la République, et qui contenait cette phrase : « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » ?

G.B. : En tout cas, cette partie du discours du président trahit le retour plus général d’une impatience occidentale face à la complexité de l’Afrique. Chez Nicolas Sarkozy comme chez d’autres, on observe une sorte d’incompréhension impatiente et d’inaptitude à interpréter l’Afrique dans ce qu’elle a été et ce qu’elle est devenue. La capacité d’accueillir la complexité africaine régresse à nouveau.

Pourquoi, d’après vous ?

G.B. : La décolonisation n’a pas anéanti les dépendances de l’Afrique. Elles se sont maintenues, atténuées, dans l’expérience du retour à la liberté. D’où la tentation de faire de ce destin une réalité essentiellement indécryptable et opaque. C’est l’état d’esprit qui semble prévaloir à nouveau face à l’Afrique. Plus largement, le tiers-monde ou, comme j’ai dit plus récemment, l’« outre-Occident », n’est pas une question entièrement évacuée, loin de là. Après la conférence de Bandung de 1955, l’expression « tiers-monde » recouvrait un vaste univers, où se trouvaient aussi bien l’Inde, la Chine, que des pays d’Afrique ou d’Amérique latine que l’on estimait attardés. Dans chacune de ces aires géographiques, la capacité politique des peuples d’« outre-Occident » n’a cessé depuis d’être oblitérée.

A l’époque où vous écriviez Afrique ambiguë (1957), on recourait encore à des qualificatifs comme « attardé » ?

G.B. : Un adjectif comme celui-là était encore largement en usage, au nom d’une idée occidentale d’un progrès tenu pour mesurable en termes économiques. Cette épithète était d’autant plus inappropriée et stupide qu’au sein du tiers-monde, à peine un demi-siècle après, un certain nombre de nations – l’Inde, le Brésil, la Chine aussi – sont entrées dans une phase d’émergence, avec une force neuve qui inquiète la force usée de l’Occident. Je suis né en 1920, dans une bourgade de Haute-Saône. Et, comme je l’ai raconté, notamment dans Afrique ambiguë, bien que j’aie beaucoup reçu de mes maîtres républicains, l’Afrique a été ma véritable Sorbonne. Dès mon premier séjour à Dakar en 1946, grâce aux liens que j’ai noués en A frique, j’ai pu prendre mes distances avec une certaine ethnologie qui se survit aujourd’hui sous telle plume « officielle ».

Une ethnologie dont vous avez écrit que la caractéristique est toujours de postuler que les Africains sont « hors du temps »…

G.B. : Absolument. L’ethnologie de l’intemporel avec laquelle j’ai précocement été amené à rompre infantilise l’Afrique en la présentant comme un continent anhistorique, figé dans d’incompréhensibles survivances culturelles de l’immémorial. Les maîtres établis de l’époque, dont j’avais reçu l’enseignement, en étaient encore à ce que j’ai appelé récemment l’essen-tialisme (1) : ils pensaient que l’essence de l’Afrique était grande, mais son implication dans l’histoire, mineure, et donc ses chances de progrès, ipso facto dérisoires. Dès cette époque, j’ai eu l’intuition de leur erreur. Après tout, le royaume du Kongo, bien avant l’avènement de la modernité européenne, a été habité par des populations « civilisées jusqu’à la moelle des os », selon la formule de l’ethnologue allemand Frobenius. Mon attention à l’histoire et à la politique, et plus précisément ma conviction que toutes les sociétés, y compris celles qui semblent les plus primitives, participent de l’expérience historico-politique, a nourri une certaine mésentente avec Lévi-Strauss. Son approche saisissante et virtuose des « peuples premiers » d’Amazonie a fait de lui un théoricien de l’intemporalité.

Vous avez récusé, dès ce moment-là, l’idée que l’Afrique se résume à un agrégat de sociétés du « sans »…

G.B. : J’ai compris en effet que le continent noir ne se définissait aucunement « en creux » par rapport à nous, Occidentaux, qui aurions l’apanage du « relief ». Sans doute Ségolène Royal a-t-elle décelé cet impensé condescendant, ce déni hautain de l’histoire africaine, dans les propos du  président de la République. Contre la tentation du victimisme et de l’infériorité, l’Afrique doit encore se réapproprier son expérience politique propre. C’est le sens du message de Ségolène Royal.

Georges Balandier, propos recueillis par Alexis Lacroix

(1) Le Dépaysement contemporain. L’essentiel et l’immédiat, PUF, 2009. Lire aussi un classique réédité de l’anthropologue : la Vie quotidienne au royaume de Kongo du XVIe au XVIIIe siècle, 1992, Hachette Littératures.

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