Mémoires du 6 juin 1944

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J’ai passé toutes les vacances d’été de mon enfance en Normandie, à Saint-Aubin sur mer, dans le Calvados. Là, à l’âge de huit ans, j’avais été impressionné par les vestiges du débarquement: blockhaus, chars d’assaut, ruines du port artificiel d’Arromanches… Un jour de pluie, le cinéma du Casino projeta Le Jour le plus long que je pris comme un documentaire… C’était troublant de penser que sur ces plages où l’on jouait, des soldats étaient morts. C’est donc tout môme que je commençai à m’intéresser à cet évènement historique: j’essayais d’accumuler tous les documents possibles (cartes postales, prospectus des différents offices de tourisme de la côte, livres consacrés au débarquement) et, chaque été, je tenais un Cahier du débarquement où je faisais la synthèse de mes connaissances, dessinais les cartes des plages et dressais même le plan des blockhaus que j’avais explorés. Combien d’heures ai-je passées, plongé dans Le secret du Jour J de Gilles PERRAULT ou le Guide des plages du Débarquement de Patrice BOUSSEL! Saint-Aubin se trouve en secteur britannique et canadien, et nous avions l’habitude chaque été de faire un périple sur les plages du débarquement qui nous menait jusqu’à Utah Beach, en passant invariablement par la Pointe du Hoc, le cimetière américain de Colleville, ou encore les batteries allemandes de Longues. sur mer Ainsi, de 8 à 13 ans, en grandissant et au gré de mes lectures, ces Cahiers se perfectionnèrent: ils sont en quelque sortes mes premiers carnets de terrain!

On était dans les années 1970 et, à l’époque, les commémorations du débarquement étaient discrètes, réservées aux seuls anciens combattants. Aujourd’hui, et on le voit avec la venue du Président OBAMA, le 6 juin est l’occasion de grandes cérémonies qui ont pris avec le temps un caractère bien évidemment politique. Comment ces cérémonies reflètent-elles l’évolution de la mémoire du 6 juin?

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Charles DE GAULLE, quand il était président de la République, ne commémorait pas le 6 juin. En 1964, il n’est pas en Normandie pour le vingtième anniversaire du débarquement. En revanche, il célèbre en grande pompe le débarquement en Provence du 15 août 1944. Pourtant, à cette époque,on est déjà bien conscient de l’importance du débarquement et de nombreux ouvrages, tels ceux de Gilles Perrault et de Patrick Boussel cités précédemment, ont été publiés à l’occasion de ce vingtième anniversaire. En fait, pour les Gaullistes, qui privilégient une approche résistancialiste des évènements, le débarquement en Normandie est avant tout une opération américano-britannique. Les Français n’ont pas été associés à la préparation du débarquement et De Gaulle lui-même n’a été prévenu qu’après coup du début des opérations. De plus, peu de français ont débarqué le 6 juin: ils étaient exactement 177, formant le commando Kieffer, à Ouistreham, comme l’a raconté Gwenn-Aël BOLLORÉ dans un excellent bouquin également paru en 1964 et que je me souviens avoir dévoré alors que j’étais tout gamin [1]. Pour toutes ces raisons, le 6 juin 1944 ne faisait pas partie de la geste gaulliste et ne méritait donc pas d’être commémoré.

En 1974, Valéry GISCARD D’ESTAING, qui vient d’être élu président, ne se rend pas sur les plages du débarquement. L’axe franco-allemand est au coeur de la construction européenne et Giscard d’Estaing veut sans doute tourner la page et ménager l’Allemagne pour qui le débarquement est encore synonyme de défaite. Il faut attendre les années quatre-vingts et François MITTERRAND pour que le 6 juin devienne une date digne de commémoration avec un sens politique évident. Les cérémonies réunissent désormais des Chefs d’État de ce que l’on appelle encore le bloc de l’ouest et prennent l’allure d’une réunion de l’OTAN. Ce sont désormais la liberté et la paix que l’on célèbre et le Mémorial de Caen, inauguré en 1988, se situe dans cette logique. Le président CHIRAC va poursuivre dans cette voie. En 2004, il invite pour la première fois le chancelier allemand à assiter aux cérémonies. Gerhard SCHRÖDER, qui est né après la guerre, souligna la responsabilité historique de l’Allemagne dans la guerre et rendu hommage aux soldats alliés qui ont affronté les forces nazies le 6 juin 1944: “Nous connaissons notre responsabilité historique et nous la prenons au sérieux. […] L’Europe a appris sa leçon et particulièrement nous, Allemands, ne nous déroberons pas“. N’oublions pas que, rien qu’en Normandie, six cimetières militaires allemands abritent les corps d’environ 75 000 soldats allemands. Avec cette première invitation d’un chancelier allemand, le sens que l’on donne au 6 juin a aussi évolué: finalement, le débarquement va aussi libérer l’allemagne du nazisme.

Le cinéma a joué un rôle important dans la transmission de la mémoire de la Seconde guerre mondiale. Des films comme Le Jour le plus long (1962) puis Il faut sauver le soldat Ryan (1998) ont façonné l’image que l’on a du débarquement. Le film de Steven Spielberg, notamment, a contribué à américaniser cette mémoire du 6 juin. Quand on parle aujourd’hui du débarquement, ne pense-t-on pas avant tout aux soldats américains tombés à Omaha Beach? Ce n’est donc pas un hasard si cette année, alors qu’on a oublié d’inviter la Reine d’Angleterre, le président Barack OBAMA est la vraie star de ce soixante-cinquième anniversaire. L’article paru en fin d’après-midi sur le site du Monde va dans ce sens:

Obama salue la “bravoure” des forces alliées

Le président américain Barack Obama a salué, samedi 6 juin, la “bravoure” des forces alliées qui ont “changé le cours du XXème siècle”, à l’occasion des célébrations du 65è anniversaire du Débarquement en Normandie. M. Obama s’exprimait dans l’immense cimetière américain de Colleville-sur-mer, qui compte 9 387 tombes et domine la fameuse plage “Omaha Beach” où une partie des troupes alliées ont débarqué le 6 juin 1944.

Le 6 juin en Normandie est un passage presqu’obligé pour les présidents américains qui, depuis Jimmy Carter, ont tous participé à ces cérémonies officielles, à l’exception de George Bush père. “Amis et vétérans, ce que nous ne pouvons oublier – et ce que nous ne devons pas oublier –, c’est que le Débarquement a été un moment et un endroit où la bravoure et la générosité de quelques-uns ont permis de changer le cours du siècle entier”, a déclaré M. Obama. “Alors que le danger était maximum, dans les circonstances les plus sombres, des hommes qui se pensaient ordinaires ont trouvé en eux de quoi accomplir l’extraordinaire”, a-t-il ajouté, en regardant en direction des rangées de croix blanches marquant chaque tombe.

Pour le président Obama, le débarquement des forces alliées sur les plages de Normandie, le 6 juin 1944, a changé le cours de la seconde guerre mondiale et permis de libérer l’Europe occidentale du joug de l’Allemagne nazie. “On ne pouvait savoir alors que tant des progrès qui façonneraient le XXème siècle, sur les deux rives de l’Atlantique, découleraient de cette bataille pour un bout de plage long de 9 km seulement et large de 3 km”, a-t-il dit.

OBAMA “SYMBOLE DE L’AMÉRIQUE” POUR SARKOZY

“Si les Alliés avaient échoué ici, l’occupation de ce continent par Hitler aurait pu se poursuivre indéfiniment”, a déclaré M. Obama.
“Au lieu de cela, la victoire a permis de prendre pied en France. Elle a ouvert un chemin vers Berlin. Et elle a rendu possibles les réussites qui ont suivi la libération de l’Europe : le plan Marshall, l’Otan, et la prospérité et la sécurité partagée qui en ont découlé”, a ajouté le président américain.

Assistaient à la cérémonie le président Nicolas Sarkozy, les Premiers ministres canadien et britannique, Stephen Harper et Gordon Brown, le Prince Charles, ainsi qu’environ 200 vétérans. L’acteur américain Tom Hanks, héros du film “Il faut sauver le soldat Ryan” réalisé en 1998 par Steven Spielberg sur le Débarquement, était également présent.

Nicolas Sarkozy qui a longuement décrit le calvaire des “soldats trempés, grelottant de froid, malades” et “les morts et les blessés qui flottaient dans l’eau, portés par la marée”, a rendu un hommage personnel à M. Obama “symbole de l’Amérique (…) qui se bat pour la liberté, pour la démocratie, et pour les droits de l’homme”. Plus de trois millions de soldats, principalement américains, britanniques et canadiens, ont débarqué le jour J, entré dans l’histoire sous l’appellation “le jour le plus long”, et les semaines suivantes en France, occupée par l’armée allemande.

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[1] BOLLORÉ Gwenn-Aël, dit Bollinger. Nous étions 177, Paris, France-Empire, 1964, 268 pages.


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