La burqa, prison ambulante ou appareil orthopédique?

Burqa-Afghanistan-AFP.

À l’initiative du député communiste André GERIN, des parlementaires français de droite et de gauche réclament une commission d’enquête sur le port, par certaines femmes musulmanes, de la burqa ou du niqab. Un article de Laure DAUSSY paru hier soir  sur le site du Figaro, nous dit que cette commission aurait pour but de «faire l’état des lieux de la situation, de comprendre pourquoi le phénomène progresse». «Nous sommes aujourd’hui confrontés, dans les quartiers de nos villes, au port par certaines femmes musulmanes de la burqa, voilant et enfermant intégralement le corps et la tête dans de véritables prisons ambulantes ou du niqab qui ne laisse apparaître que les yeux», écrit André Gerin dans l’exposé des motifs du texte, jugeant cette «tenue vestimentaire dégradante». On peut s’étonner que des députés ouvrent aujourd’hui le débat sur le port de la burqa: y aurait-il urgence ? Cela aurait-il un rapport avec la guerre qui s’intensifie depuis quelques semaines au Pakistan et en Afghanistan contre ces champions de la burqa que sont les Talibans? Ou bien est-ce une réponse au président américain Barack OBAMA qui, dans un discours prononcé au Caire, avait critiqué les pays occidentaux qui décidaient «des vêtements qu’une femme doit porter»? La burqa est-elle un simple vêtement? Les femmes qui la portent aujourd’hui en France le font-elles par tradition culturelle, parce qu’elles sont afghanes ou pakistanaises? Alors? Que représente la burqa? Que signifie-t-elle?

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Un appareil orthopédique.

La première fois que j’ai croisé une burqa, si je puis dire, c’était dans le chapitre XXXIX de Tristes Tropiques [1] où Claude LÉVI-STRAUSS raconte son voyage au Pakistan en 1950, dans le cadre d’une mission pour le compte de l’UNESCO sur l’enseignement des sciences:

Au pied des montagnes du Cachemire, entre Rawalpindi et Peshawar, s’élève le site de Taxila à quelques kilomètres de la voie ferrée. J’avais emprunté celle-ci pour m’y rendre, involontairement responsable d’un menu drame. Car l’unique compartiment de première classe où je montai était d’un type ancien -sleep 4, seat 6- qui tient le milieu entre le fourgon à bestiaux, le salon et -par les barreaux protecteurs aux fenêtres- la prison. Une famille musulmane s’y trouvait installée: le mari, la femme et deux enfants. La dame était purdah. En dépit d’une tentative pour s’isoler: accroupie sur sa couchette, enveloppée du burkah et me tournant obstinément le dos, cette promiscuité parut tout de même trop scandaleuse, et il fallut que la famille se séparât; la femme et les enfants se rendirent au compartiment des dames seules, tandis que le mari continuait à occuper les places réservées en m’assassinant des yeux. [...]

Sur le plan esthétique, le puritanisme islamique, renonçant à abolir la sensualité, s’est contenté de la réduire à ses formes mineures: parfums, dentelles, broderies et jardins. Sur le plan moral, on se heurte à la même équivoque d’une tolérance affichée en dépit d’un prosélytisme dont le caractère compulsif est évident. En fait, le contact des non-musulmans les angoisse. Leur genre de vie provincial se perpétue sous la menace d’autres genres de vie, plus libres et plus souples que le leur, et qui risquent de l’altérer par la seule contiguïté. Plutôt que parler de tolérance, il vaudrait mieux dire que cette tolérance, dans la mesure où elle existe, est une perpétuelle victoire sur eux-mêmes. En la préconisant, le Prophète les a placés dans une situation de crise permanente, qui résulte de la contradiction entre la portée universelle de la révélation et l’admission de la pluralité des fois religieuses. Il y a là une situation “paradoxale” au sens pavlovien, génératrice d’anxiété d’une part et de complaisance en soi-même de l’autre, puisqu’on se croit capable, grâce à l’Islam de surmonter un pareil conflit. En vain, d’ailleurs: comme le remarquait un jour devant moi un philosophe indien, les Musulmans tirent vanité de ce qu’ils professent la valeur universelle de grands principes: liberté, égalité, tolérance; et ils révoquent le crédit à quoi ils prétendent en affirmant du même jet qu’ils sont les seuls à les pratiquer. [...]

Tout l’Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l’esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d’une très grande (mais trop grande) simplicité. D’une main on les précipite, de l’autre on les retient au bord de l’abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C’est ainsi qu’on en arrive au burkah moderne, semblable à un appareil orthopédique, avec sa coupe compliquée, ses guichets en passementerie pour la vision, ses boutons-pression et ses cordonnets, le lourd tissu dont il est fait pour s’adapter exactement aux contours du corps humain tout en le dissimulant aussi complètement que possible. Mais, de ce fait, la barrière du souci s’est seulement déplacée, puisque maintenant il suffira qu’on frôle votre femme pour vous déshonorer, et vous vous tourmenterez plus encore. Une franche conversation avec de jeunes musulmans enseigne deux choses: d’abord, qu’ils sont obsédés par le problème de la virginité prénuptiale et de la fidélité ultérieure; ensuite que le purdah, c’est-à-dire la ségrégation des femmes, fait en un sens obstacle aux intrigues amoureuses, mais les favorise sur un autre plan: par l’attribution aux femmes d’un monde propre, dont elles sont seules à connaître les détours. Cambrioleurs de harems quand ils sont jeunes, ils ont de bonnes raisons pour s’en faire les gardiens une fois mariés.

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En 1950, c’est-à-dire bien avant les Talibans, Claude Lévi-Strauss observe donc des femmes en burqa au Pakistan. Il trouve que la burqa est une tenue compliquée, si bien qu’il la compare à un appareil orthopédique. En poussant un peu plus loin la comparaison, on pourrait se demander quelle affection la burqa est censée traiter: est-ce un moyen de soigner ces conflits intérieurs qui semblent tourmenter les Musulmans et que Lévi-Strauss nous décrit ci-dessus? À moins de considérer la burqa comme une extension mobile du harem: une prothèse qui permettrait finalement aux femmes de sortir de leur réclusion forcée… Mmmm, le harem…  Voilà bien un fantasme d’occidental…

Dans Tristes Tropiques, Lévi-Strauss nous parle du Pakistan des années cinquante. Aujourd’hui encore, la burqa est surtout portée par les femmes afghanes et dans les régions tribales du Pakistan. Et en France? Croise-t-on autant de burqas? Le phénomène progresse-t-il autant que le dit André Gerin? N’est-ce pas plutôt le niqab, ce voile qui cache tout le corps sauf les yeux, que les députés français ont dans le collimateur?

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La burqa, l’Islam et la République.

Déjà, l’an dernier, la question de la burqa s’était posée quand le Conseil d’État avait refusé la naturalisation d’une jeune Marocaine au motif qu’elle portait la burqa: on avait considéré qu’elle ne pouvait prétendre à la nationalité française puisqu’elle avait « adopté, au nom d’une pratique radicale de sa religion, un comportement en société incompatible avec les valeurs essentielles de la communauté française, et notamment le principe d’égalité des sexes». Pour Dounia BOUZAR, anthropologue du fait religieux et ancienne membre du Conseil Français du Culte Musulman, la décision du Conseil d’État est justifiée mais le motif évoqué peut créer une confusion entre l’Islam et le salafisme. Dans l’interview suivante, parue le 15 juillet 2008 dans L’Humanité, Dounia BOUZAR, répond à ce sujet aux questions de Mina KACI:

Dounia Bouzar « La burqa, une barrière entre soi et le reste du monde »

Estimez-vous juste la décision du Conseil d’État ?

Dounia Bouzar. La burqa n’est pas un signe religieux, c’est un uniforme qui symbolise une vision du monde où l’on s’auto-exclut, où l’on exclut les autres. On met une barrière infranchissable entre soi et le reste du monde. Puisque la nouvelle loi exige une certaine adhésion aux « valeurs de la République », cela ne me semble pas étonnant que les juges aient estimé que les valeurs de cette personne sont incompatibles avec un minimum requis. Mais pas uniquement à cause de la burqa, plutôt à cause de l’idéologie qui sous-tend la mouvance « salafiste »… Au-delà du cas de cette Marocaine, accorder la nationalité française aurait fait des terres occidentales un lieu privilégié pour le développement de cette secte interdite au Maghreb, qui endoctrine les femmes pour multiplier d’un seul coup des cellules familiales entières.

Pouvez-vous définir ce qu’est le salafisme ?

Dounia Bouzar. Ces groupuscules qui se disent musulmans utilisent l’islam pour fabriquer des frontières mentales entre les adeptes et le reste du monde : les non-croyants, les croyants non musulmans, mais aussi les autres musulmans qui ne sont pas comme eux. Comment ? En arrachant les individus à tous ceux qui assurent traditionnellement leur socialisation : enseignants, éducateurs, animateurs, parents et même… imams ! Car il s’agit d’exacerber les différences avec « les autres », c’est-à-dire tous ceux qui n’adhèrent pas à la secte. À l’intérieur du groupe, les uns ne doivent pas se distinguer des autres, le « je » doit devenir un « nous », sans différenciation. On retrouve bien là de nombreux critères de la définition de la secte du rapport parlementaire de 1996 : « déstabilisation mentale, rupture induite avec l’environnement d’origine, atteinte à l’intégrité physique, embrigadement des enfants, discours plus ou moins antisocial, troubles à l’ordre public… » Depuis la nuit des temps, l’histoire des sectes est la même : ces groupuscules, porteurs de valeurs apparemment religieuses, sont des organes qui se coupent des « Églises » en même temps qu’elles se mettent à distance de la société dans laquelle elles veulent se répandre. Elles sont une force de rupture puisqu’elles reprochent aux Églises d’avoir perdu leur authenticité originelle à force de compromis avec la société et d’alliance avec la puissance politique.

Pourtant, le motif invoqué par la décision juridique est que cette femme « a adopté une pratique radicale de sa religion, incompatible avec notamment le principe d’égalité des sexes »…

Dounia Bouzar. Là, c’est très grave. Voilà encore un exemple où les instances républicaines reprennent au pied de la lettre les définitions de l’islam des intégristes. En serait-il de même si un Mexicain se reconnaissant « Serviteur de la Rose-Croix » demandait la nationalité française ? Espérons qu’elle lui soit refusée, mais il ne viendrait à l’idée de personne de spécifier que cet homme a adopté « une pratique radicale de la religion chrétienne… » La terre entière saurait d’un même mouvement que le pauvre bougre s’est fait endoctriner par des charlatans. Refuser la burqa, c’est respecter l’islam, à condition de ne pas relier les deux ! Car, en agissant ainsi, on renforce le pouvoir de cette secte intégriste ! Et c’est ce qu’ils veulent ! ! !

Comment expliquez-vous cet amalgame entre salafisme et islam existant au sein même des hautes institutions de la République ?

Dounia Bouzar. Ce n’est pas la première fois que la République française laisse les intégristes définir l’islam. Rappelons-nous que déjà, en 2005, un juge avait relaxé un imam salafiste qui appelait à la violence contre les femmes, en argumentant que l’imam « s’est limité à expliquer ce que dit sa religion au travers du Coran et [que] le tribunal n’a pas à pénétrer dans le for intérieur de la religion ». Plus récemment, le fameux jugement du tribunal de Lille acceptant de considérer la virginité comme « qualité essentielle » de la mariée pose le même type de questionnement : la justice a-t-elle cru ainsi « respecter les valeurs de l’islam » ? Normalement, la laïcité est là pour lutter contre les systèmes moyenâgeux qui autorisent des hommes à se servir de Dieu pour édicter des lois prétendument divines qui les arrangent ! L’islam est perçu comme une religion archaïque, ce qui entraîne de la part des institutions une double posture contradictoire : soit elle est diabolisante et discriminatoire envers tout pratiquant, soit au contraire elle devient hyperlaxiste parce qu’on « les » considère comme des sauvages pas totalement civilisés envers qui il faut faire preuve de tolérance.

Certains estiment que le Conseil d’État applique dans cette affaire la double peine, dans le sens où l’épouse est victime à la fois de son mari et de l’État français. Qu’en pensez-vous ?

Dounia Bouzar. Je ne pense pas que ça lui rendrait service, ni à elle ni aux autres, de faire comme si de rien n’était. C’est bon pour elle qu’on s’arrête, qu’on soit choqué, qu’on s’étonne. Cela va l’obliger à se poser des questions sur quelque chose qu’elle voudrait présenter comme une simple application de sa religion. Le refus du Conseil d’État va l’obliger à élaborer une pensée sur ce qu’elle voulait présenter comme un automatisme. Et si elle recommence à penser, elle est sauvée… C’est comme ça qu’on peut aider quelqu’un à sortir d’une secte : en le remettant dans une position de sujet pensant, en introduisant une faille dans sa vision du monde, en le déstabilisant. Il n’existe pas d’autre moyen.

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La burqa, qui est interdite dans un certain nombre de pays musulmans, est donc avant tout le signe du mouvement salafiste contemporain et, en considérant que le port de la burqa est une «une pratique normale» de l’Islam,  on fait tout simplement le jeu des intégristes. «Être choqué par une burqa, c’est respecter l’islam, puisque cela revient à s’étonner et à être persuadé que la religion musulmane ne peut édicter ce type de conduite archaïque», nous dit Dounia BOUZAR: la burqa donne une fausse image de l’Islam. D’ailleurs, interrogé par Le Figaro, Dalil BOUBAKEUR, recteur de la Mosquée de Paris nous rappelle que «la burqa n’est absolument pas une prescription du Coran. Le port de la burqa existait déjà avant l’apparition de l’islam dans des pays comme l’Afghanistan». Le recteur soutient la démarche des députés français, «à condition que la commission soit un moyen de dialoguer avec les responsables de l’islam». Il se dit cependant dubitatif sur une voie législative qui interdirait la burqa, au regard des libertés individuelles et religieuses. «La solution réside plutôt dans la compréhension des racines de ce problème», qui s’apparente à ses yeux à une «hyper affirmation identitaire et à une panne de l’intégration».

Alors? Pourquoi éprouve-t-on  cette sensation de malaise en France face à la burqa? André Gerin nous dit «la vision de ces femmes emprisonnées nous est déjà intolérable lorsqu’elle nous vient d’Iran, d’Afghanistan, d’Arabie Saoudite… Elle est totalement inacceptable sur le sol de la République française. [...] Si l’on caractérise le port de la burqa comme une atteinte aux libertés des femmes, il y aurait alors possibilité de légiférer pour l’interdire dans les espaces publics». On peut raisonnablement douter des bienfaits d’une interdiction. La loi doit-elle protéger contre leur gré les femmes qui portent la burqa? De plus, la loi de 2004 sur la laïcité et le port du voile semblait suffisante. En réalité, ce qui inquiète ici, c’est le fondamentalisme: on devine derrière la burqa un rejet de l’Occident et de sa laïcité. N’oublions pas que les Talibans d’Afghanistan, issus du mouvement fondamentaliste sunnite pakistanais des Déoband, avaient fait de la burqa leur signe de reconnaissance. La burqa est gênante, tout comme une croix gammée, car elle représente un extrémisme qui remet en question nos valeurs occidentales de démocratie et de liberté. Gardons-nous de tout amalgame: la burqa ne représente donc que les musulmans les plus radicaux et les plus sectaires, les mêmes qui, par exemple, défendent la lapidation des femmes adultères.

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Le signe du fondamentalisme.

Mais quel est ce mouvement salafiste que Dounia Bouzar assimile à une secte? Un article de Wendy KRISTIANASEN paru en février 2008 dans Le Monde Diplomatique nous apporte quelques éléments de réponse:

Qu’est-ce que le salafisme ?

Le salafisme plonge ses racines dans la renaissance de l’islam qu’impulsent, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, des penseurs comme Sayyid Jamal Al-Din Al-Afghani, Mohammed Abdouh et Rachid Rida. Ceux-ci appelaient à un retour aux pratiques de Mahomet et de la première génération (salaf, en arabe, signifie « ancêtre »). Selon eux, les musulmans avaient permis à l’Occident de monopoliser des principes appartenant au véritable islam : d’où leur retard et leur faiblesse. A leurs yeux, l’islam relève non seulement du spirituel, mais aussi du social et du politique.

Ces idées, les islamistes politiques les revendiquent. C’est le cas des Frères musulmans, nés en Egypte en 1928 et influencés par les premiers salafistes. Ils devinrent un puissant mouvement populaire, social et politique, comptant des centaines de milliers de membres à travers le monde arabe. Leur fondateur, Hassan Al-Banna, ne voulait pas seulement que les musulmans reviennent à la vraie foi ; il s’opposait vigoureusement au colonialisme britannique et défendait la cause palestinienne. Ses membres prirent part à la guerre israélo-arabe de 1948-1949 et créèrent des branches dans les pays arabes voisins : en Palestine, le Djihad islamique et le Hamas en sont les héritiers.

Ceux qui se définissent comme salafistes ne sont pas tous membres de groupes organisés. Influencés par les wahhabites saoudiens, ils se préoccupent d’abord de ce que l’islam autorise ou interdit. Les wahhabites interprètent le mot ijtihad (examen personnel des sources religieuses fondé sur le Coran et la Sunna) de manière restrictive. Conservateurs par leur comportement et leur pratique de l’ijtihad, les salafistes sont socialement actifs, avec pour objectif d’islamiser la société. Ils sont souvent en pointe en matière de science et de technologie.

Les premiers membres des réseaux d’Al-Qaida venaient de la sphère d’influence salafiste, au Proche-Orient comme en Europe. A leur tête figuraient des hommes ayant combattu avec les moudjahidins afghans contre les Soviétiques : leur hostilité à l’Occident leur fait adopter une position sans complaisance dans les pays où ils vivent.

Parallèlement à cette tendance djihadiste, un nombre croissant de salafistes affirment une orientation « modérée » et pacifiste, évitant le terrain politique et s’efforçant surtout de mener une vie pure du point de vue musulman. Ils ont gagné en influence – en Occident, au Proche-Orient et dans le Maghreb – parmi les jeunes fidèles qui redoutent de perdre leurs traditions et leurs racines. On les reconnaît à leur apparence : pour les hommes, de longues barbes broussailleuses et des tuniques au-dessus de pantalons portés courts ; pour les femmes, une longue tunique, un foulard et un niqab cachant le visage, qui cohabitent parfois avec jeans et baskets…

Au Royaume-Uni, une troisième tendance fait son apparition : les salafistes réformistes descendent dans l’arène politique, accusant les djihadistes salafistes de prendre le mouvement en otage et participant au combat contre sa radicalisation. Reste à savoir si cette nouvelle mouvance s’imposera.

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Dans les années cinquante, Claude Lévi-Strauss ne précise pas si les Musulmans de la région de Peshawar étaient salafistes. Il ne fait pas de différence entre musulmans modérés et musulmans intégristes et il est très critique avec l’Islam en général. Ainsi, quand il dit qu’il lui a «fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française» et qu’il est obligé de constater «combien la France est en train de devenir musulmane», on a l’impression qu’il annonce cette islamisation de la société française qui semble inquiéter aujourd’hui certains députés français. Il poursuit:

L’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite.

Cette intolérance, que Lévi-Strauss observe chez les Pakistanais des années cinquante, semble plutôt être la marque des islamistes, tels ces salafistes qui appellent à purifier l’Islam de toute influence culturelle étrangère. Ceci dit, le salafisme était-il déjà implanté dans le Pakistan fraîchement décolonisé? Quant au «salafisme jihadiste», et ses liens avec le mouvement taliban, Alexandre DEL VALLE, géopolitologue, nous explique dans un article très complet qu’il s’est surtout développé dans le contexte de la guerre froide, dans les années 1980, sur fond de guerre en Afghanistan:

Directement victime de la stratégie islamiste extérieure de l’Armée et des services spéciaux pakistanais, au départ dans un contexte de guerre froide et d’alliance américano-saoudo-pakistanaise aux côtés des moujahidines afghans contre l’Union soviétique, l’Afghanistan connaîtra une recrudescence du fanatisme islamiste, avec l’arrivée au pouvoir des Talibans, et deviendra la plaque tournante, l’un des épicentres de l’islamisme sunnite (salafiste et «jihadiste») dans le monde, ce qui explique pourquoi le réseau terroriste de Bin Laden est abrité, en échange d’un important soutien financier, par l’Afghanistan, où il dispose de plusieurs camps d’entraînements terroristes, notamment à Kandahar.

Ainsi, l’Afghanistan et le Pakistan constituent l’une des zones clés de la nébuleuse salafiste, voire même d’une «Internationale islamiste» sunnite dont l’organisation d’Oussama Bin Laden, al Qaïda, semble être le cœur idéologique et opérationnel. Que la France interdise la burqa et les communiqués vengeurs d’al-Qaeda ne tarderont pas à tomber.

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Une image de la mort?

Il est temps de conclure cet article qui nous a emmené jusqu’en Afghanistan et au Pakistan. Revenons en France: la burqa dérange car elle est hors-contexte. Enfin, au-delà du fondamentalisme religieux et de l’asservissement des femmes, la dimension symbolique de la burqa suscite un autre malaise. Cette pièce de tissu nous renverrait-elle à nos peurs enfantines, quand on suivait à la télévision les méfaits de Belphégor, le fameux fantôme du Louvre? Pourquoi a-t-on peur de la burqa? Sans doute parce qu’elle exclut: elle érige une frontière infranchissable entre celles qui la portent, et qui sont dedans, et les autres, ceux qui sont dehors. Un peu comme cette frontière entre le monde des vivants et celui des morts. En dissimulant les visages, la burqa non seulement exclut l’individu mais le néantise. Et ces êtres humains sans visage, déshumanisés, nous renvoient à une certaine image de la mort. Pour Emmanuel LÉVINAS, [2] le visage est à la fois un appel au meurtre et l’injection de ne pas tuer: «le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps le visage est ce qui nous interdit de tuer». Ceux qui prônent la burqa ont-ils peur de cette vulnérabilité du visage qui pourrait les amener au meurtre? Ou, au contraire, en dissimulant le visage et en le néantisant, la burqa ne lève-t-elle pas l’interdiction de tuer? Toujours est-il que l’on peut, dans les deux cas, relier la burqa, et son image, à des pulsions violentes et morbides et à une certaine culture de la mort que la psychiatre d’origine syrienne Wafa SULTAN a décelée dans les mouvements radicaux islamistes.

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[1] LÉVI-STRAUSS Claude. Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, 504 pages.

[2] LÉVINAS Emmanuel. Éthique et infini, Paris, Le Livre de poche, 1984, 120 pages.


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