Le Festival punk de Mont-de-Marsan

Depuis quelques semaines, l’extrait d’un film que l’on croyait avoir perdu circule sur internet. L’image, en noir et blanc, est de piètre qualité mais il ne fait aucun doute: c’est un extrait du concert des Damned au festival punk de Mont-de-Marsan en 1977.


On fête les quarante ans du festival de Woodstock qui, du 15 au 17 août 1969, rassembla plus de 500000 hippies venus pour “trois jours de paix et de musique“. En réalité, comme le souligne Sylvain SICLIER dans un article paru dans Le Monde, ce weekend à la campagne ne fut pas si cool: l’organisation fut vite dépassée par l’afflux de spectateurs, la météo défavorable, les conditions sanitaires douteuses et les concerts plus que moyens.  Malgré cela, Woodstock est devenu un mythe, au point qu’on a oublié que le festival a eu lieu en réalité à Bethel, et ceux qui y participèrent jouent les anciens combattants, avec le sentiment d’être entrés dans l’histoire. Sauf Pete Townshend, guitariste des Who : «J’ai détesté chaque instant. Tous ces crétins d’Amerloques défoncés me vantant le nouvel âge qui naissait!».

Toujours est-il que Woodstock figure dans les livres d’histoire et a servi de modèle à bon nombre de festivals de rock où la musique est réduite un objet de consommation de masse.  À l’inverse, en France, les deux éditions du festival punk de Mont-de-Marsan, en 1976 et 1977, ont laissé nettement moins de trace dans notre mémoire collective. Elles sont pourtant une référence incontournable pour les punks du monde entier.

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1976.

Marc ZERMATI,  dont le magasin de disques, l’Open Market, rue des Lombards, à Paris, fut au début des années soixante-dix l’épicentre de la scène rock parisienne, organisa ce premier festival punk, dans les arènes de Mont-de-Marsan. Alors que les Sex Pistols avaient été retirés de l’affiche, les Damned, qui n’étaient pas annoncés, acceptèrent au dernier moment de jouer en ouverture, à midi, le samedi 21 août 1976. On le leur reprocha, comme l’explique Jon SAVAGE dans England’s Dreaming [1]:

«En août, les Damned jouèrent au “Premier Festival de Punk Rock Européen”. Organisé à Mont-de-Marsan dans le sud-ouest de la France, l’événement était une tentative de réaffirmation de la primauté de la France en tant qu’arbitre du punk européen. Comme d’habitude, la politique était toute-puissante : les têtes d’affiche étaient Eddie & the Hot Rods, déjà ennemis avérés des Sex Pistols après les événements du Marquee (le 12 février, les Pistols avaient détruit le matériel des Rods). Après l’altercation au 100 Club entre Sid Vicious et Nick Kent (attaqué à coups de chaîne de vélo pendant un concert), les Sex Pistols furent bannis du festival pour “être allés trop loin”, et les Clash se rétractèrent par solidarité. Les Damned n’avaient pas de tels scrupules.

Ce 21 août, les Damned donnent le cinquième concert de leur existence: ils  jouent «One Of The Two», «New Rose», leur reprise des Beatles «Help», «Fan Club», «1970» des Stooges, «Feel The Pain», «Fish», «See Her Tonite», «I Fall» et «So Messed Up». C’est à cette occasion qu’ils prennent conscience de leur potentiel en tant que groupe et ils entreront en studio quelques semaines plus tard pour enregistrer leur premier album.

Les Damned à Mont-de-Marsan, 21 août 1976 (source: Sud Ouest)

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1977.

Mont-de-Marsan-affiche1977

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Si la première édition du festival fut un semi-échec, la seconde édition attira l’année suivante plus de 4000 personnes. L’affiche, alléchante, était dominée par la rivalité entre les Clash et les Damned, mais l’on trouvait aussi la première mouture de Police, avec Henry Padovani à la guitare, ou encore les français d’Asphalt Jungle menés par Patrick Eudeline. À cette occasion, le journal télévisé français diffusa ce reportage avec une courte interview de Rat Scabies:

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Au début de l’été 1977, alors qu’il écrivait les chansons du nouvel album des Damned, Brian James avait décidé de recruter un second guitariste. Une petite annonce fut publiée et c’est ainsi que Lu, qui n’avait aucune expérience, rejoignit les Damned début août. Le festival de Mont-de-Marsan fut pour lui le baptême du feu.

Le site One Chord Wonders reproduit un article paru dans Libération, dont voici un extrait où l’on évoque les prestations des Damned et des Clash:

The Damned, Dave Vanian se jeta sur la scène, rugit tel un fauve et éructe «I’m Feelin’ Allright» des Stooges, «Neat, Neat, Neat», «Fan Club», «New Rose», «Help» des Beatles, «Fish», «Born To Kill», ils s’inspirent des Stooges, des Ramones pour créer une musique originale au comble de la violence ; «I’m a fallin’ Angel/Fallin’ down/Be a fallin’ Angel, come on round. Don’t be scared to follow, it’s no crime/You’re a fallin’ Angel, before your time!» («I Fall», The Damned).
La journée se terminera par The Clash, le seul groupe radical et politisé de la New Wave qui a déjà pris la tête du mouvement en Grande-Bretagne. Joe, Mick, Paul et Terry sont les Clash, Bernard est le manager, il y a deux roadies, c’est « The Clash Organization », sept personnes très liées, qui prêchent la violence et la révolution en armes. Derrière la scène, une immense photo : des flics anglais poursuivent des manifestants et au-dessus, bombé en rouge : « This is Joe Strummer public speaking ! », le message révolutionnaire de Joe Strummer, « White riot, I wanna riot/ White riot, a riot of me own/Black man have got a lotta problems/But they don’t care throwing a brick/But white man have got too much school/ Where they teach you how to be thick ! » (« White Riot », The Clash).

De notre envoyé spécial aux arènes :
Alain « No Future » PACADIS

Libération, 11 août 1977.

Lors de cette seconde édition, même si  Dave Vanian commence par «éructer» les paroles de «I Feel Alright», des Stooges, sans se rendre compte que le micro n’est pas branché, [2] le concert des Damned est impressionnant de hargne et de chaos, à tel point que Francis DORDOR parlera de «météorite culturelle» mais aussi de «show catastrophe» dans le compte-rendu du festival publié dans le numéro de Best du mois de septembre 1977 (reproduit ci-dessous):  pendant  «New Rose», Dave Vanian se jeta dans la foule et fut comme «happé par les disciples d’un épuisant et retentissant sabbat» et sur «Neat Neat Neat», après un «solo névrosé, incohérent» Rat Scabies renversa sa batterie, la piétina et lui mit le feu, provoquant la panique chez les pompiers.  Vinrent ensuite les Clash, imposés par CBS comme tête d’affiche. La rivalité qui les opposait aux Damned, que j’ai déjà évoquée ici, les obligea à se surpasser et à donner l’un de leurs meilleurs concerts, quoique perturbé par les facéties de Captain Sensible [3]:

Captain: “Someone gave me some stuff. I think it was angel dust. I went bersek. I let stinkbombs off while the Clash were palying and instead of running offstage, I just stayed there and hovered about -I’m enjoying this, sodding their gig up. So I started pulling plugs out of amps while they were playing songs”.

Allan Jones, Melody Maker editor: “It was the best Clash set I ever saw for that reason”.

Comme on peut l’entendre sur cet enregistrement, la plaisanterie n’était pas du goût de Joe Strummer qui accusa les Damned d’être jaloux… Il existe en effet plusieurs enregistrements de cette soirée, des documents audios et vidéos forcément recherchés par les amateurs, tels ce double album pirate des Clash simplement appelé “Mont-de-Marsan” ou ce fameux film tourné en vidéo qui rend compte de la fantastique performance des Damned et qui commence à refaire surface: Hot Cuts from Mont-de-Marsan, réalisé par Jean-François ROUX.

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Au retour du festival, les Damned travaillèrent à leur second album, Music For Pleasure, sous la houlette de Nick Mason, le batteur de Pink Floyd. À l’origine, ils avaient espéré que Syd Barrett sortirait de sa retraite pour produire cet album. L’idée était de s’orienter vers un son plus psychédélique. En fait, Nick Mason se révéla incapable de saisir l’énergie du groupe: sa production fut paresseuse et terne et, malgré les renforts du second guitariste et du saxophoniste jazz Lol Coxhill, l’album fut décevant.

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[1] Jon SAVAGE. England’s dreaming. Les Sex Pistols et le mouvement punk, Paris, Allia, 2002, 640 pages.

[2] Alain PACADIS. Un jeune homme chic, Paris, Denoël, 2002, 348 pages.

[3] Carol CLERK. The light at the end of the Tunnel, London, Omnibus Press, 1987, 96 pages.

18 réponses à Le Festival punk de Mont-de-Marsan

  1. Bon site. Pour moi c’est ma jeunesse et j’aime à revoir des images qui sont autant de souvenirs.

    J’aimerais participer à la mise à disposition d’enregistrement. Pour ma part j’avais enregistré en 1977 The Clash et Police. Le son est moyen , mais l’énergie est palpable.. Je suis prêt à fournir ces enregistrements avec une condition: qu’ils soient mis à disposition gratuitement pour tous.

    Salut.

    • Bonjour Jean-François et merci pour le commentaire.

      1977… Toute une époque, n’est-ce pas? Quelle chance d’avoir ainsi pu enregistrer The Clash et de Police à leurs débuts! Et c’est sympa de vouloir les partager. J’imagine qu’il s’agit d’enregistrements analogiques: pour les mettre à disposition des internautes, il faut les numériser. Ensuite, il s’agit d’ouvrir un compte chez MySpace ou YouTube et d’y ajouter les enregistrements. Par exemple, sur YouTube, on peut déjà trouver le concert de Police à Mont-de-Marsan sur la chaîne de MrPorgyTirebiter ainsi que celui des Clash sur la chaîne de RottenAndVicious. Après, si le son est parfois moyen pour ce genre d’enregistrement, il est vrai que c’est l’énergie qu’ils dégagent qui en fait tout l’intérêt!

    • Un régal ce site effectivement. Jean-François, ton message me redonne le sourire en cette période de crise ;-)
      Je suis fan inconditionnel de The Police depuis plusieurs années maintenant er accessoirement collectionneur à mes heures perdues. Je recherche des enregistrements originaux principalement (un enregistrement “master” donnera forcément un meilleur rendu qu’un enregistrement passé de mains en mains et ainsi compressé et recompressé à outrance) et ta proposition m’intéresse grandement (un enregistrement de ce concert existe déjà, mais toute nouvelle source est intéressante pour un fan comme moi). Je suis en mesure de transférer ta cassette pour en extraire le meilleur son possible (en fonction de la qualité de départ bien évidemment, le miracle n’existe malheureusement pas) et te transmettre par retour l’extraction sur CD. Tu seras alors en mesure selon ton souhait de le mettre à disposition de qui tu veux. Si le deal t’intéresse, merci de me contacter par email à: maisquefaitlapolice@yahoo.fr. Merci d’avance de ta réponse, qu’elle soit positive ou négative. Cordialement. Fabien

    • Bonjour Jean-françois,
      Es-tu la personne qui était à la CSEE dans les années 95 ?
      Merci de ta réponse,

      Nicolas ROGER

  2. je suis allé au festival en stop depuis paris. je fis une rencontre qui me fit partir de France en avril 1978 pour ne plus y revenir. J evis de recupérer mon passeport francais. Je recherche Christophe.
    nous nous sommes connus au fectival. nous avons ouvert le supermarche, nous sommes separes a san francisco une annee plus tard ??

  3. Dominique Barte présent au festival recherche Christophe rencontré au festival pendant le casse du supermarché. et perdu trace à San Francisco dans le quartier chinois un an après.

  4. Merci pour cette superbe page d’Histoire….
    Trop jeune à l’époque pour être présent mais j’ai rencontré Béatrice qui était présente aux 2 festivals. Je l’ai perdu de vue. J’ai aussi rencontré Eric, 17 ans à l’époque qui est allé en 1977 à Mont de Marsan en mob’ depuis sa Normandie natale.
    Bravo!!!!

  5. Merci de reparler de ces moments historiques, j’avais 26 ans à l’époque, et quand mes enfants ont étés adolescent, et que je leur racontais les débuts de Police, des Clash, à Mont De Marsan, ils n’en croyaient pas leurs oreilles. Je viens de voir le concert anniversaire de Bijou, que du bonheur.

  6. Bonjour Messieurs. Je suis étudiante à l’école de cinéma de Mont De Marsan et il se trouve que cette année je dois faire un documentaire. Mon choix s’est arrêté sur les 2 festivals punk de Mont de Marsan et je cherche des témoins à interviewer, des images de l’époque, des billets, des badges ou encore des enregistrements en tous genres. Voilà je tente le coup, on ne sait jamais, avec un peu de chance…
    En espérant des réponses, merci.

    • Il y avait le punk anglais, et le punk de la frime parisienne. Et puis il y avait nous les loubards de la banlieue parisienne. Nous n avions pas de déguisements ,pas de voiture ,pas de tickets pour le train. Pas d argent pour manger, pas d argent pour boire. Etc etc. Donc il y plusieurs histoires à racontées.

  7. Bonjour
    Je bosse actuellement pour sortir un fanzine consacré aux 2 festivals rock de Mont de Marsan et je recherche toutes infos, photos, anecdotes, témoignages,… susceptibles de nous présenter un peu ce qui s est réellement passé.

    Donc, si vous avez encore des choses à dire, je suis preneur. Rappelez vous que tout ce que vous direz pourra être retenu !!
    Adishatz, atz e amor !

    xxx

  8. J’étais à l’édition 76. Je me souviens de quelques anecdotes : le service d’ordre, composé de Hell’s, avait décidé de porter des sandales (!) pour être plus cool…
    Plus tard, à la fin de la prestation des Damned, Rat Scabies saute à pieds joints dans la grosse caisse de la batterie et achève le reste à coup de tatanes. Mais ce n’est pas sa batterie, c’est celle du groupe précédent, un groupe français (Shakin’Street ?), qui vont les pourchasser backstage toute la nuit durant…
    Je me souviens aussi des Gorillas, groupe aujourd’hui oublié, et de leurs tenues de clowns et leurs coiffures à la Hunky Dory. Je me souviens surtout de l’incroyable energie qui se dégage de la scène et de l’ambiance euphorique et bravache, de ce lieu décalé et du sentiment qu’une partie de l’histoire du rock est en train de s’écrire sous nos yeux. Merci Marc Zermati et toute l’équipe Skydog !

    • Et bien voilà une bonne nouvelle. Et puis merci aussi d’avoir répondu à mon appel.
      Est ce que tu serais d’accord de m’en dire plus si je te posais des questions ? Mais si tu as juste envie de prendre ton clavier par la main pour disserter sur le sujet, je suis bien sur preneur. Et puis s il y en a parmi tes ami-e-s qui ont envie d’en parler (à condition qu’ils y soient allés), je suis bien sur preneur.
      didier

  9. Bonjour,
    au hasard de mes recherches je suis tombé sur cette page qui donne de très bonnes infos sur le festival punk de Mont-de-Marsan. Mais comme je ne suis pas très calé sur le sujet et que je souhaiterais en apprendre davantage.
    Je suis actuellement en M1 Ingénierie du Développement Territorial et je réalise un mémoire sur la musique et son impact sur l’image des territoires. Je traite de l’exemple du punk en particulier dans la région de Manchester mais tout info extérieure est la bienvenue.
    Voilà pour les présentations j’aimerais savoir si quelqu’un peut répondre à mon interrogation : pourquoi ce festival a-t-il disparu après 2 ans seulement ? est-ce que quelqu’un serait au courant de la(des) raison(s) ? Ça m’aiderait pour comprendre peut-être des limites à l’aménagement de conditions musicales dans le but d’amener un développement des territoires.
    En tout cas bonne cuvée en 77, moi qui adore The Police découvrir leurs origines punk au travers du concert qu’ils ont donné à ce festival est tout juste une perle. Et pour la petite histoire un certain Ian Curtis a participé à l’édition 77 mais en tant que spectateur ! (Joy Division est pour moi un autre groupe qui me laisse admiratif même si l’étiquette punk est plus difficile à leur coller et tient une place importante dans mon mémoire).
    Merci en tout cas du temps prise par la personne qui me répondra.

    Kévin

    • Hello
      A mon tour de poser une petite question :
      Ou avez vous lu que ce festival rock avait disparu après seulement 2 éditions ?

      • Bonsoir,

        non bah je n’ai pas spécialement de sources qui spécifient la disparition du festival, mais au hasard de mes recherches sur internet je trouve que des infos sur les éditions 76 et 77 et après nada… donc c’est juste une déduction. Et il me semble pas qu’il y ait autre chose qui l’ai remplacée. D’où mon interrogation aussi. A moins qu’il soit devenu un festival de rock mais plus uniquement de punk… Mais je trouve pas non plus d’infos là-dessus.

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