
Les migrations internationales (Source: PNUD)
Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) veut ouvrir les frontières aux migrants. Il vient de publier son Rapport qui est consacré cette année à la mobilité humaine. Son titre, Lever les barrières : mobilité et développement humains, est sans équivoque: pour le PNUD, les migrations internationales doivent être encouragées car elles permettent aux migrants d’améliorer leurs revenus tout en leur garantissant un meilleur accès aux services de santé et, pour leurs enfants, à l’éducation. «La migration est une force sur laquelle il faut compter, qui peut contribuer de manière significative au développement humain», a résumé Helen CLARK, l’administratrice du PNUD. Un bel exemple de discours immigrationniste.
Le Rapport du PNUD, qui invoque la liberté de pouvoir vivre là où l’on souhaite, préconise la suppression de tout ce qui peut entraver la mobilité humaine. Il tente de nous démontrer que la migration peut améliorer le développement humain pour les personnes migrantes, pour les communautés d’accueil et celles de départ.
En fait, en intégrant la migration dans les stratégies de développement des pays d’origine, ce rapport est un aveu d’échec. Il signifie que le PNUD n’a pas réussi, depuis sa création en 1966, à éradiquer le sous-développement. Finalement, pour les habitants des pays sous-développés, migrer serait donc la seule perspective de développement! Il suffisait d’y penser: on renonce aux politiques locales de développement, on déplace les pauvres vers les pays riches et, comme par enchantement, les problèmes des pays pauvres seront réglés… Sans voir que cela ne fait que déplacer le problème: déplacer les populations vers l’Europe, c’est accroître les besoins en matières premières de celle-ci et augmenter la pression de celle-ci sur le reste du monde.
À la mise en place de véritables politiques de développement, on préfère donc encourager la migration des pauvres vers les pays riches en espérant qu’ils enverront de l’argent à ceux qui sont restés. L’Institut de Recherche pour le Développement avait déjà abordé cette thématique en juin dernier. Chaque année, les 200 millions de migrants internationaux envoient plus de 160 milliards de dollars vers les pays du sud: c’est un montant trois fois supérieur à l’aide publique au développement. L’IRD semble émettre des réserves sur la réelle efficacité de ces transferts d’argent:
Ces transferts d’argent constituent une importante ressource pour bon nombre de pays, comme la Turquie, l’Egypte ou encore le Maroc où ils sont supérieurs aux revenus du tourisme. Mais ces financements depuis l’étranger mettent sous perfusion la société d’origine sans véritablement créer de dynamique interne. Les observateurs affirment souvent que cet argent ne contribue pas à la croissance économique et qu’il est dilapidé en dépenses somptuaires.
Dès la présentation du rapport du PNUD, les médias ont essayé de nous convaincre de son bien-fondé, en soulignant qu’il s’agit d’un véritable réquisitoire contre les politiques anti-immigratoires. Ainsi, Le Monde a publié une interview de Catherine WIHTOL DE WENDEN, directrice de recherche au Centre d’études et de recherches internationales, qui vient de publier La Globalisation humaine (PUF) et qui estime que les gouvernements font fausse route en privilégiant une approche sécuritaire de l’immigration:
“L’Europe s’accepte mal comme terre d’immigration”
Pourquoi peut-on parler de globalisation des migrations ?
Presque toutes les régions du monde sont désormais concernées soit par le départ, soit par l’accueil, soit par le transit. C’est une révolution considérable. Depuis moins de vingt ans, le monde est entré en mouvement. Mais cette période de mobilité généralisée ne traduit pas nécessairement une migration de peuplement. Beaucoup de migrants aspirent à s’installer dans la mobilité comme mode de vie. La mobilité est valorisée pour les plus qualifiés, les plus riches, mais les pauvres y aspirent aussi. Les gens n’acceptent plus la fatalité d’être nés dans un pays pauvre, mal gouverné, soumis à des aléas climatiques…
En quoi cela oblige-t-il les sociétés à évoluer ?
Ce phénomène touche au vivre ensemble, c’est-à-dire à la définition même de la citoyenneté. Les pays européens font depuis peu l’expérience de ce multiculturalisme, qui a conduit les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie à redéfinir leur citoyenneté dans les années 1960. Le vivre ensemble est une des grandes questions du XXIe siècle : toutes les sociétés vont être concernées par la migration.
C’est vrai aussi au Sud : le Maroc, le Mexique, la Turquie sont toujours des pays de départ mais sont aussi devenus des pays d’accueil et de transit. Il y a un brouillage du statut des pays, mais aussi des catégories de migrants. Au cours de sa vie, une même personne peut être sans-papiers, travailleur qualifié, réfugié…
Pourquoi cette évolution est-elle si douloureuse en Europe ?
L’Europe a du mal à s’accepter comme continent d’immigration. Elle n’a toujours pas intégré qu’elle est devenue une région d’accueil, parce qu’elle a été longtemps une région de départ. Tout d’un coup, elle devient une terre non seulement d’immigration – elle l’a été depuis la seconde guerre mondiale -, mais de peuplement. Les immigrés deviennent constitutifs de la population des pays européens. Il y a un sentiment dans certaines franges de l’opinion que l’Europe perd son identité. L’immigration est vécue de façon défensive, d’où la crispation sur le contrôle des frontières, les clandestins, etc.
Pourtant, le PNUD affirme que la migration profite aux Etats…
Oui, c’est ce que toutes les études montrent. Mais les pays ne sont gagnants qu’à condition que les migrants aient un statut, qu’ils payent des cotisations sociales, consomment, envoient de l’argent à leurs proches… et non qu’ils se cachent toute la journée. Or actuellement, dans la plupart des pays développés, les moins qualifiés, ceux qui ont les métiers les plus pénibles, sont des sans-papiers.
Il est urgent de développer un statut du migrant. Cela manque terriblement dans le monde d’aujourd’hui. Les mobilités ne sont pas accompagnées, elles sont entravées. En matière de santé, d’environnement, les gouvernements écoutent l’avis des spécialistes. Les migrations sont le seul domaine où les Etats font systématiquement le contraire de ce que préconisent tous les experts !
Un droit universel à la mobilité est-il possible ?
Cela progresse. C’est une diplomatie parallèle, menée par les Nations unies à travers le forum mondial sur la migration et le développement, qui se réunira pour la troisième fois à Athènes en novembre. On met autour de la table les pays d’accueil, jusqu’ici seuls décideurs des politiques migratoires, mais aussi les pays de départ, le patronat, les syndicats, les ONG… La convention des Nations unies sur les droits des travailleurs migrants n’a été signée que par quarante Etats, tous du tiers-monde. Les pays d’accueil ont beaucoup de mal à accepter qu’un socle commun s’impose à eux, comme en matière de climat.
N’est-ce pas parce que ce droit à la mobilité remet en cause le modèle de l’Etat nation ?
Si, tout à fait. Le grand perdant de cette mobilité, c’est l’Etat, dans sa tentative d’imposer sa souveraineté sur le contrôle des frontières, sur la définition de l’identité nationale. Les gouvernements résistent très fortement, confortés par leurs opinions publiques les plus conservatrices. Dans le durcissement récent des politiques migratoires, il y a l’effet de la crise économique, bien sûr, mais aussi le fait qu’on considère les migrations d’abord comme une question sécuritaire. On criminalise la migration, au détriment de l’approche économique et sociale qui prévalait auparavant.
Propos recueillis par Grégoire ALLIX

Affiche de mai 68
Passons sur le fait que ces “experts” qui prônent l’ouverture des frontières oublient que les pays européens sont des démocraties et que c’est finalement le peuple qui décide. La logique qui est défendue, qui nie les frontières et les particularités culturelles, est clairement économique. Le modèle de l’État-nation est ici remis en cause par l’idéologie immigrationniste, ce qui n’est pas d’ailleurs sans rappeler certaines affiches de mai-68: «Travailleurs français/immigrés : Unis» ou encore «Frontière=répression». Paradoxalement, ce discours se fait pour le plus grand profit du capitalisme et des multinationales! L’immigration est en effet une aubaine: les industriels y trouveront une main-d’œuvre bon marché leur permettant de pratiquer une «délocalisation à domicile»; les bourgeoises, telles Helen Clark ou Catherine Wihtol de Wenden, y trouveront du personnel de maison à bas coût (sans parler de leurs époux qui disposeront de chair toujours fraîche à rémunérer en échange de services sexuels).
D’un revers de main, on évacue les problèmes qui se posent aux migrants dans leur pays d’accueil: la difficulté de s’intégrer, de trouver un travail, mais aussi le logement dans des quartiers dégradés, l’économie souterraine et tous les trafics que cela suppose, enfin le sentiment d’être déraciné et de ne pas être accepté. De plus, comme Malika SOREL l’explique dans Le puzzle de l’intégration [1], les flux migratoires, s’ils ne sont pas maîtrisés, compromettent tout espoir d’insertion des populations issues de l’immigration qui sont déjà en France.
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Les migrations internationales en 2000 (Source: Science Po)
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Alors? Abolir les frontières à seules fins de satisfaire le pouvoir économique? On l’a compris: le PNUD se situe ici dans une logique que l’on pourrait qualifier d’ultra-libérale! Il défend cette mondialisation qui encourage la libre circulation des capitaux, des marchandises, des services mais aussi de l’homme. La négation des frontières n’est-elle pas en effet un préalable au grand marché mondial? Le rapport du PNUD réjouira donc les partisans de la mondialisation à marche forcée et les adeptes du libre-échange généralisé. Enfin, en encourageant les flux migratoires, ce discours ne sera-il pas jugé par nos descendants aussi sévèrement que les discours jadis des esclavagistes et des colonialistes? Comme pour les Traites Négrières, c’est la logique économique qui nous amène à vider les pays en développement de leurs forces vives, les condamnant ainsi à rester sous-développés. Comme pour la colonisation, ces déplacements de population, qui ont les mêmes objectifs que Jules Ferry décrit dans son discours du 28 juillet 1885, à savoir trouver des débouchés économiques, vont entraîner leur acculturation. Cela rejoint ce que Claude LÉVI-STRAUSS, soucieux de préserver la diversité culturelle du monde, avait expliqué à l’UNESCO dès 1971 dans le texte Race et culture [2]: dans le contexte d’une explosion démographique à l’échelle mondiale, si l’on veut éviter une uniformisation culturelle, il est nécessaire de limiter les échanges et de maintenir des barrières.
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Pour conclure, j’ai bien conscience qu’il est difficile d’aborder la problématique des flux migratoires, surtout si l’on remet en question le discours immigrationniste qui prétend que l’immigration est un phénomène à la fois inéluctable et positif: on marche alors sur des charbons ardents. Comme l’a écrit le directeur de recherche au CNRS Pierre-André TAGUIEFF dans un article publié en 2006 dans Le Figaro [3], le débat est d’avance biaisé: «Si vous refusez l’ouverture totale des frontières et la régularisation de tous les sans-papiers qui en font la demande, alors vous êtes mû par la peur de l’autre, vous êtes atteint par le virus de la xénophobie ou du racisme». En effet, sur le thème de l’immigration, toute voix discordante est vite diabolisée par les bien-pensants. L’amalgame avec l’extrême-droite est automatique et l’on essaiera de vous disqualifier en brandissant le soupçon de racisme . On tombe alors dans ce manichéisme qui empêche tout débat raisonnable en France depuis trente ans, comme s’il fallait absolument choisir entre l’angélisme immigrationniste prônant le «tout-immigration» et la xénophobie anti-immigrés réclamant une «immigration-zéro». Pour Pierre-André TAGUIEFF, “le grand chantage des bien-pensants interdit de poser correctement les problèmes liés à «l’immigration» et pousse à la fuite dans l’utopisme aux mains pures“.
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[1] Malika SOREL, Le puzzle de l’immigration, Paris, Mille et une nuits, 2007, 272 pages.
[2] Claude LÉVI-STRAUSS. Race et histoire, Race et culture, Paris, Albin Michel, 2002, 182 pages.
[3] Pierre-André TAGUIEFF, “L’immigrationnisme, dernière utopie des bien-pensants”, in Le Figaro, 9 mai 2006. La version complète de cette tribune est disponible ici.