Petite leçon d’ethno-mycologie

Octobre2009

Mon beau-père est en train de m’initier aux joies de la cueillette des champignons. Je dois avouer que je n’y connaissais rien. En une matinée, dans ces forêts de chênes qui couvrent les reliefs marquant la frontière entre le Gipuzkoa et l’Alava, nous avons ramassé plusieurs kilos de bolets. L’occasion de relire ensuite ce court article de Claude LÉVI-STRAUSS qui date 1958 et que L’Express a publié en 2003:

À la chasse aux champignons

Par Claude Lévi-Strauss, le 15/05/2003

Nous croyons tous, ou presque, être amateurs de champignons. Paris a donné son nom à la seule espèce européenne cultivée, le champignon figure à nos menus, c’est une «garniture» prescrite de la cuisine d’apparat. Pourtant, interrogez autour de vous, demandez à vos amis le nombre d’espèces connues et consommées par eux: ils vous parleront du champignon de Paris, du cèpe, de la girolle, de la morille, de la truffe. Bien rares ceux qui iront au-delà.

Cette attitude timorée envers les champignons n’est pas seulement, comme on pourrait croire, l’effet d’une sage prudence. Les spécialistes estiment qu’une seule espèce de champignon – l’amanite phalloïde – est mortelle. La méfiance pour des espèces qui nous sont inconnues, le fait même que celles-ci soient infiniment plus nombreuses que les autres, avec quelle satisfaction l’ethnologue reconnaîtrait là, solidement implanté dans l’inconscient de ses contemporains et justifié par toutes sortes d’arguments prétendus rationnels, un tabou du même type que ceux dont il va faire à grands frais l’étude, chez les indigènes d’Australie ou de Nouvelle-Guinée!

Telle est, justement, la thèse soutenue par V. P. et R. G. Wasson, dans un monumental ouvrage, somptueusement présenté et illustré, tiré à quelques centaines d’exemplaires, et dans lequel ils posent les fondements d’une nouvelle étude anthropologique: l’ethno-mycologie (1).

M. Wasson est un Américain de vieille souche; sa femme est russe de naissance. C’est donc au sein de leur ménage qu’ils ont découvert la ligne de démarcation qui divise, selon eux, l’humanité tout entière; car – pour employer leur langage – si les Slaves sont mycophiles, les Anglo-Saxons, eux, sont mycophobes. Plusieurs chapitres de leur ouvrage sont consacrés aux champignons dans la littérature russe et anglaise. Les enfants russes apprennent des poèmes sur les champignons; une des plus touchantes scènes d’Anna Karénine se situe pendant une cueillette de champignons; Lénine lui-même manqua un train, à cause de cèpes trouvés en chemin. Quel contraste avec Darwin, cité par nos auteurs, qui semble avoir remarqué pour la première fois, en visitant la Terre de Feu, que les champignons pouvaient jouer un rôle dans l’alimentation humaine! Mais aussi, c’est une fille de Darwin qui avait les champignons en telle exécration qu’elle revêtait un uniforme spécial pour chasser (à l’odorat, car ils sentent fort) certains d’entre eux – de l’espèce Phallus impudicus – et les incinérer dans le foyer de son salon, portes closes: «Afin, disait-elle, de ménager la vertu des servantes.»

Voilà de quoi réjouir l’esthète. Quant au moraliste, il s’interrogera sur l’étrange coïncidence entre pays mycophiles et pays mycophobes d’une part, ceux du pacte Atlantique et du pacte de Varsovie de l’autre. N’est-il pas curieux, de ce point de vue, que les deux pays les plus mycophiles d’Europe occidentale (bien que très loin derrière la Russie) soient la France et l’Italie, où l’extrême gauche est particulièrement puissante? Qu’en Espagne même, la forteresse de la mycophilie soit justement la Catalogne? Quel beau rêve, pour l’ethnologue et le préhistorien, d’imaginer que les frontières politiques et idéologiques du monde moderne se modèlent encore sur le contour de failles, recoupant les civilisations depuis des millénaires! Gobineau serait comblé; mais Marx aussi pourrait y trouver son compte, puisque le parti des hommes, pour ou contre les champignons (qui subsistent dans l’économie moderne, comme un des derniers produis sauvages objet de collecte et de ramassage), n’est pour l’humanité qu’une des façons, moins insignifiante qu’il ne semble, de choisir et d’exprimer le type de rapports qu’elle entretient avec la nature, et le monde.

(1) Mushrooms, Russia and History, par V. P. Wasson et R. G. Wasson: 2 vol., Pantheon Books, New York, 1957.

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