Le football, le jeu de l’amour et du hasard

Sur les Champs Elysées, des attroupements se sont formés avec drapeaux, pétards et cris de joie. Des jeunes gens sont montés dans les arbres, sur les capots des voitures ou sur des pylônes électriques, tirant pétards et feux d'artifice. AFP

Ces derniers jours, on a beaucoup parlé de football… Mercredi soir,  alors que la qualification de l’équipe de France de football ne semblait faire plaisir à personne, ce sont les drapeaux algériens qui ont envahi les Champs-Élysées, après la victoire de l’Algérie face à l’Égypte dans un match joué au Soudan. Au moment où le président de la République et son gouvernement croient urgent de lancer un grand débat sur l’identité nationale, c’est comme si on assistait à un retournement des sentiments nationaux véhiculés par le football: les patriotes de l’extérieur sont à l’intérieur et les patriotes de l’intérieur, comme atteints d’une certaine étrangeté, se retrouvent extérieurs aux scènes de liesse. Voyons un peu ce que cela signifie.

Le jeu du hasard.

La faute de main de Thierry HENRY, qui a permis de qualifier l’équipe de France de football pour le Mondial 2010 aux dépens de l’Eire, a fait la une des journaux. Jeudi 19 novembre, le journal télévisé de France 2 a consacré plus de 8 minutes à cette faute de main: David PUJADAS annonce que “les politiques, les intellectuels prennent position” et l’on voit le Premier Ministre déclarer que “ce n’est ni au gouvernement français ni au gouvernement irlandais de s’immiscer dans les règles de football“. Dans les jours qui suivent, tous les politiques, sollicités par la presse, ont donné leur avis sur cette qualification de l’équipe de France. Des voix s’élèvent pour que le match France-Eire soit rejoué. Et c’est une véritable tempête médiatique qui s’est déchainée.

Passons sur la prestation médiocre de l’équipe de France. Quant à la faute de main de Thierry Henry, dans le feu de l’action, n’est-elle pas involontaire, de l’ordre du réflexe? L’attaquant de l’équipe de France n’est évidemment pas entré sur la pelouse du Stade de France avec l’intention de commettre cette main. Mais voilà: à travers la presse, il est traité de tricheur, comme si soudain la moralité du football reposait sur ses seules épaules.

On invoque le fair-play: Thierry Henry n’aurait-il pas dû aller voir l’arbitre pour lui dire qu’il fallait annuler le but de Gallas parce qu’il était entaché d’une faute de main? Ben voyons. A-t-on seulement déjà vu un footballeur se dénoncer après avoir simulé une faute pour obtenir un pénalty? Combien de buts sont validés alors qu’ils ont été marqués sur une position de hors-jeu? Combien de joueurs commettent un faute sur un corner en retenant leur adversaire par le maillot? Pourquoi n’a-t-on pas rejoué cette demie-finale honteusement volée à Séville en 1982?

Laurent BLANC, injustement expulsé lors de la demie-finale France-Croatie en 1998 après la simulation d’un joueur croate, résume bien la situation: “Il y a eu un fait de jeu qui nous a été favorable. Dans le passé il y a eu des faits de jeu qui nous ont été défavorables“. Car le football, c’est finalement cela: une succession de faits de jeu favorables ou défavorables! Pas la peine d’épiloguer: comme l’a démontré le physicien anglais John WESSON dans La science du football [1], à partir du moment où l’on ne marque pas beaucoup de buts, un match de football se joue toujours à peu de choses et le hasard, qui peut évidemment se manifester sous la forme d’une erreur d’arbitrage, est déterminant.

La décision de la FIFA de ne pas faire rejouer France-Eire confirme en quelque sorte que le hasard fait partie du jeu. Et si l’on considère qu’il y a eu tricherie, la FIFA, en ne revenant jamais sur une décision arbitrale, cautionne l’injustice et l’impunité. Elle refuse l’usage de la vidéo: cette conception archaïque de l’arbitrage ne permet-elle pas de cultiver un flou bien pratique lorsqu’il s’agit d’arranger le résultat d’un match? Dans le football, la tricherie est donc en quelque sorte institutionnalisée et c’est tout un système, des sponsors aux télévisions, des équipes aux fédérations, qui en profite. Les élites ne donnent pas l’exemple: comment ne pas s’étonner ensuite qu’il y ait du hooliganisme parmi les supporters?

L’amour du drapeau.

Et si cette polémique autour de Thierry Henry, qui a les allures d’une grande séance de masochisme national, était un rideau de fumée? N’a-t-elle pas permis d’occulter les incidents occasionnés par la victoire et la qualification de l’équipe d’Algérie? Ce jeudi, le journal de France 2 consacrait en effet à peine 29 secondes pour nous dire “la joie des très nombreux supporters de l’Algérie en France après la qualification de leur équipe… Une soirée ternie malheureusement par ces images désolantes à Paris sur les Champs-Élysées mais aussi en Seine-Saint-Denis où une cinquantaine de voitures ont brulé“. Aucun politique n’a été interrogé.

Le samedi précédent, la défaite de l’Algérie au Caire avait été le prétexte de débordements de supporters marseillais sur le Vieux-Port de Marseille. Mercredi, la victoire de l’Algérie face à l’Égypte n’a pas empêché des vio­lences dans de nombreuses villes. Le Parisien, qui a dressé un bilan de la soirée à l’échelle du pays (200 véhicules brûlés, 150 personnes interpelées), relate les incidents sur les Champs-Élysées:

 

Peu après 23 heures, de petits groupes de supporteurs de l’équipe algérienne, rassemblés sur les Champs-Elysées, ont commencé à jeter des projectiles, surtout des bouteilles, sur les forces de l’ordre, qui ont répliqué en faisant usage de gaz lacrymogènes puis en chargeant par endroits. La vitrine d’un restaurant, «Chez Clément», celle d’un magasin de vêtements «Hugo Boss» et du bijoutier Omega ont été brisées, ainsi que le magasin MontBlanc qui a été pillé. Fermés à la circulation dans un premier temps, les Champs-Elysées étaient transformées en piste de rodéo.

En général, la presse nationale a préféré taire ces débordements. Dans Marianne, hier, Philippe COHEN reprochait à Libération de les avoir passés sous silence: “Ces violences se sont déroulées dans plusieurs villes : Roubaix, Grenoble, Paris. Partout, la victoire de l’équipe de football d’Algérie a été le prétexte d’agressions violentes qui n’ont que peu de rapport avec les difficultés de l’Algérie ou le colonialisme que son peuple subit autrefois. Mais ces incidents n’ont pas mérité davantage que quelques articulets dans le quotidien comme dans toute la presse de gauche d’ailleurs.” Il fallait lire La Dépêche pour découvrir que le drapeau français avait été arraché à Toulouse de la façade du Capitole pour être remplacé par un drapeau algérien. Quel dommage: alors que l’on est censé débattre de l’identité nationale, les journalistes ont soigneusement évité de demander aux politiques ce qu’ils pensaient de ces manifestations! Cette façon de faire l’autruche laisse le champ libre à Jean-Marie LE PEN qui n’a pas manqué l’occasion d’ironiser: “La contribution, d’un enthousiasme débridé, qu’apportent ces jours-ci des milliers de jeunes au débat sur l’identité nationale, dans les rues de nombreuses villes de France, mérite d’être prise en considération. Ces jeunes gens revendiquent avec fougue leur identité nationale. Les pouvoirs publics doivent satisfaire cette revendication, en leur permettant d’abandonner l’identité française qui leur a été imposée contre leur gré et en les aidant à s’installer dans le pays qui correspond à leur drapeau”.

Brusquement, avec ces qualifications pour la coupe du monde, le football vient interférer avec le débat sur l’identité nationale. Or ce débat est très controversé et de nombreux politiques refusent d’y participer, au prétexte qu’il a été lancé par Nicolas Sarkozy et Éric Besson. Dans son blog, Malika SOREL se demande si c’est une raison suffisante pour le boycotter:

Le plus souvent, le refus de participer à ce débat national sur notre projet collectif masque un manque flagrant de courage, ou bien un désir de se voiler la face qui conduit à nier la réalité. [...] Cette attitude ne rend service à personne, et surtout pas aux enfants issus de l’immigration.

Doit-on se voiler la face? Les manifestations des supporters de l’Algérie en France expriment un malaise puisque, comme l’écrit Malika SOREL: si l’Algérie gagne, la France se trouve violentée; si l’Algérie perd, la France se trouve violentée“. Comment expliquer cela?

On sait que le football est un révélateur de sentiments identitaires: j’en ai parlé au moment de la finale de la Coupe du Roi, en Espagne, qui opposait Bilbao à Barcelone. Ceci dit, l’identité nationale ne se résume pas à l’identification à une équipe de foot! Mais en France, le football apparaît chaque fois davantage comme un terrain propice au communautarisme: on l’a vu récemment avec ce match annulé parce qu’une équipe composée de musulmans refusait de jouer contre une équipe d’homosexuels! À l’occasion des compétitions internationales, chaque communauté prend l’habitude de fêter dans la rue la victoire de son équipe, comme si coexistaient en France une quantité d’identités nationales.

Samedi soir, en brandissant des drapeaux algériens, des Français célèbrent la patrie de leurs aïeux et rappellent ainsi leur condition de  Français issus de l’immigration. À l’inverse, les Français dits de souche, craignant d’être chauvins ou nationalistes, alors que le débat sur l’identité nationale fait polémique, se sentaient obligés de remettre en question la qualification de leur équipe… Et à la vue des drapeaux algériens, c’est comme s’ils étaient déracinés chez eux. Il fallait lire des témoignages, comme ce billet chez Koztoujours, pour découvrir que les manifestations des supporters de l’Algérie n’étaient pas seulement festives: elles pouvaient être chargées d’agressivité à l’égard de la France et les Français qui y assistaient pouvaient avoir, au mieux, un sentiment d’étrangeté.

Le 19 novembre, dans l’émission “Ce soir ou jamais”, Alain FINKIELKRAUT revenait sur ces évènements au cours d’un entretien  avec Frédéric TADDÉÏ:

Marc BLOCH disait «c’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit d’enfermer plus d’une tendresse». On peut avoir plusieurs allégeances, plusieurs patries, des patries plus ou moins secrètes. Mais ce qu’ont bien senti les gens, devant ces manifestations, avec les débordements auxquels elles ont donné lieu, c’est que ceux qui montraient leur joie, enveloppés dans le drapeau Algérien, n’avaient qu’une seule tendresse à faire valoir.  D’une certaine manière, ils disaient : “La France c’est notre carte d’identité, ce n’est pas notre identité. Ce n’est pas notre patrie”. “Être Français, c’est vivre en France, et rien de plus” a dit, je crois, un rappeur de “la Rumeur” dans un article. [...]

Les philosophes, comme un seul homme, qui dénoncent le refus de l’autre, le problème c’est qu’ils sont en retard d’une génitif, ce n’est pas l’autre en l’occurrence qui est refusé. C’est l’autre, ou certains des autres, qui sont refusant. Et c’est ce refus qui crée un sentiment d’étrangeté, un sentiment de panique, et qui explique le succès du thème, le succès angoissé de l’identité nationale aujourd’hui en France.

Pour Alain Finkielkraut, ces drapeaux algériens, sur les Champs-Élysées ou sur la façade du Capitole, expriment une identité nationale extérieure. C’est d’ailleurs cette extériorité qui s’exprime également quand on parle de Français de souche, au lieu de dire tout simplement Français, comme si on refusait de s’assimiler à ces Français. Pourtant, comme le disait Marc BLOCH, cité par Alain Finkielkraut, il n’est pas impossible d’aimer deux drapeaux à la fois!

Après la victoire au mondial de 1998, les médias et les politiques nous avaient vanté une équipe de France “black blanc beur” censée représenter la France dans sa diversité. Cependant, certains Français issus de l’immigration ne s’y reconnaissaient pas et trois ans plus tard, une rencontre amicale entre la France et l’Algérie au Stade de France se transformait en fiasco: la Marseillaise fut sifflée et le match interrompu après l’envahissement du terrain par des supporters de l’Algérie. Thierry HENRY avait alors déclaré, non sans une certaine ironie: “finalement, on menait 4-1, c’est pas mal pour un match joué à l’extérieur”. Comme si l’extériorité et l’intériorité étaient inversées.

Ces Français issus de l’immigration qui revendiquent une identité extérieure nous montrent finalement que la nationalité, quand elle est acquise automatiquement, est déconnectée d’un sentiment national.  En brandissant ainsi le drapeau algérien, ils privilégient les liens du sang. Et remettent en question, l’air de rien, le caractère systématique du droit du sol. On aurait envie de détourner ici la la phrase de MARIVAUX: «le mérite vaut bien la naissance»: sans aller jusqu’à dire qu’elle se mérite, la nationalité ne s’acquiert pas seulement par la naissance. Elle doit être désirée. Cela nous ramène à l’idée d’une nation élective, née du rassemblement volontaire de ses membres, telle qu’Ernest RENAN l’a définie dans sa conférence du 11 mars 1882: “Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours“.

Football et identité nationale… Pour étoffer notre réflexion sur le sujet, attendons le Mondial 2010 et espérons que les équipes de France et l’Algérie se rencontreront. Cela pourrait être intéressant.

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[1] John WESSON, La science du football, Paris, Belin, 2004. 178 pages.

Les hydrocarbures menacent-ils les peuples autochtones ?

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Une torchère à Ughelli ouest (État du Delta, Nigeria), 26 janvier 2008. © Kadir van Lohuizen/NOOR

Avec la mondialisation, de nombreux peuples autochtones sont en voie de disparition ou d’acculturation: quand ils ne sont pas expulsés de leurs propres terres, ils sont victimes de maladies, de guerres ou encore de massacres. Parmi les menaces qui pèsent sur ces peuples, l’exploitation des hydrocarbures, gaz ou pétrole, bafoue les droits qu’ils ont sur leurs terres et entraîne une destruction irréversible de leur environnement. Ainsi, les ressources naturelles constituent un enjeu important en Amazonie qui voit s’affronter gouvernements et peuples autochtones. On a vu récemment au Pérou qu’il a fallu des affrontements violents et plusieurs dizaines de morts pour que le gouvernement abroge les décrets qui facilitaient l’exploitation des ressources pétrolières sur le territoire des Indiens. Pour certains pays du Sud, les exportations d’hydrocarbures peuvent en effet correspondre à une stratégie de développement. Mais cette politique, qui n’a pas automatiquement d’effet d’entraînement sur le reste de l’économie, a des conséquences souvent dramatiques pour les peuples autochtones.

Régions agressées par l'industrie pétrolière

Régions agressées par l'industrie pétrolière

Le pétrole, produit emblématique de la mondialisation.

La société occidentale s’est largement développée en fondant son économie sur l’utilisation massive des hydrocarbures en tant que combustible. Les hydrocarbures représentent encore plus du tiers des énergies utilisées dans le monde. La dépendance de l’Europe dans ce domaine a dépassé 50% en 2000, celle des États-Unis est de 45%.

Les flux de pétrole dans le monde en 2005

La carte des flux ci-dessus montre bien l’interdépendance à l’échelle mondiale entre les zones de production (pays exportateurs, dont l’OPEP) et les zones de consommation (pays importateurs). C’est cela, la mondialisation: des flux qui mettent en relation différents territoires de la planète. Localement, ces flux contribuent à modifier l’espace: le réseau des oléoducs marque les espaces de production, les ports des pays en voie de développement producteurs se spécialisent dans le chargement et ceux des pays développés dans le déchargement des matières premières.

Plus de 80% des réserves de pétrole et de gaz sont concentrées sur une trentaine de pays: en Amérique latine, Afrique de l’Ouest, Afrique du Nord, Moyen-Orient, Asie centrale, Russie, Indonésie.

Après avoir vécu pendant deux siècles dans un monde où l’énergie était abondante et bon marché, certains signes laissent présager que nous pourrions entrer dans une phase d’énergie plus rare et plus chère. En effet, depuis qu’elles ont atteint leur pic mondial en 1964, les découvertes de pétrole ont nettement diminué et l’humanité a commencé dans les années quatre-vingt à consommer plus de pétrole qu’elle n’en découvrait. Le pic de production de pétrole conventionnel a été dépassé en 2005, et celui de toutes les catégories de pétrole (sables bitumeux, pétrole lourd, en eaux profondes ou polaire) interviendra vers 2010: cela signifie que l’on va voir le déclin des hydrocarbures et la transition sera assurément mouvementée.

L’épuisement des réserves de pétrole et de gaz accroît les tensions géopolitiques liées à ces ressources. La sécurité des approvisionnements énergétiques est en effet vitale pour les pays développés et les pays émergents comme la Chine et l’Inde, qui dépendent de zones de production parfois politiquement instables. L’importance des réserves du Moyen-Orient en fait notamment un enjeu stratégique important.

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Les droits des peuples autochtones sacrifiés sur l’autel du développement économique.

À l’instar du Vénézuela avec le pétrole, de nombreux pays du Sud se concentrent sur l’exploitation des hydrocarbures pour financer leur développement, si bien que l’on parle parfois d’économie de rente: les recettes d’exportation proviennent d’un seul produit dont ils ne maîtrisent cependant pas les cours. Dans ce cas, on recherche à tout prix de nouveaux gisements à exploiter.

En Amazonie, l’exploitation du pétrole a évidemment des conséquences sur l’environnement et sur les populations locales. En Équateur, l’activité pendant 25 ans de la compagnie pétrolière Texaco a entraîné son lot d’accidents, de pollutions et de maladies, comme nous le montre Las palabras de la Selva, un livre publié par HEGOA (l’Institut des Études sur le Développement et la Coopération Internationale de l’Université du Pays basque). Au Pérou, les Indiens se sont mobilisés contre l’exploitation de leurs terres par la compagnie pétrolière franco-britannique Perenco. Le développement de l’Amazonie, qui ne peut pas reposer seulement sur l’exploitation pétrolière, ne peut pas se faire au détriment des peuples qui l’habitent. Les droits fondamentaux des peuples autochtones doivent en effet être respectés et la voie d’un développement réellement durable doit être privilégiée.

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ARCHIVES:

En Amazonie

En Sibérie

En Afrique

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LIENS:

http://www.oilwatch.org/

L’actualité des peuples autochtones est rarement souriante

De nombreux Indiens manifestent, en juillet 2007, non loin de la Cour suprême de Lago Agrio. Crédits photo : ASSOCIATED PRESS

La presse généraliste parle rarement des peuples autochtones. Aussi convient-il de mentionner cet article intéressant de Frédéric FAUX publié le 11 novembre par Le Figaro. Trente mille Indiens ont porté plainte contre la compagnie pétrolière américaine Texaco. J’avais déjà évoqué ici les conséquences désastreuses de l’exploitation pétrolière en Amazonie. Après des années de procédure, le procès arrive à son terme:

Ils ont bravé Texaco au cœur de l’Amazonie

Lorsque Toribio quitte sa forêt pour manifester dans les rues de Lago Agrio, vêtu d’une tunique en coton et la tête parée d’un toupet de plumes, il ne peut s’empêcher de rêver à ce qu’était la capitale pétrolière de l’Amazonie équatorienne, il y a encore quarante ans. «Pas un immeuble, pas une route, se rappelle-t-il en désignant la frénésie urbaine qui nous entoure. C’était notre territoire de chasse jusqu’à l’arrivée des Américains de Texaco. Ils sont venus avec leurs hélicoptères, ils ont exploité le pétrole pendant vingt ans, et ils sont partis sans rien nettoyer. Aujourd’hui, nos rivières sont polluées, nos enfants, malades… Texaco doit payer.»

Autour de lui, ils sont plusieurs centaines de manifestants à conspuer la major américaine, absorbée entre-temps par Chevron. Les Cofanes, comme Toribio, ont vu 95 % de leur territoire accaparés par les compagnies pétrolières. Considérés comme les sages de l’Amazonie, ils ne sont plus qu’un millier dans tout l’Équateur. Les ethnies Sionas, Wuaoranis et Secoyas arpentent également le bitume, accompagnées par une foule de colons, paysans pauvres attirés par les mirages du pétrole.

Sur les trottoirs, les habitants de Lago Agrio, qui vivent des richesses de leur sous-sol, regardent passer le cortège avec indifférence. Depuis l’arrivée de Texaco en Amazonie, en 1964, ce village coupé de Quito et du reste du monde est devenu une ville prospère. En 1992, quand les Américains ont vendu leurs parts à la compagnie nationale Petroecuador, les torchères ont continué de brûler. Et depuis 1993, date à laquelle les premières poursuites ont été engagées contre Chevron-Texaco, devant un tribunal de New York, les manifestations se sont succédé, sans que l’or noir ne cesse de couler.

«Les preuves sont partout»

Mais, depuis quelques mois, les magnats du pétrole ont appris à se méfier de cet assemblage hétéroclite d’Indiens et de métis, qui défile parfois pieds nus dans les rues de Lago Agrio. Ces 30 000 gueux de l’Amazonie ont bravé la deuxième compagnie pétrolière américaine et ont obtenu une estimation de leur préjudice – 27 milliards de dollars – qui fait de cette affaire le plus grand procès environnemental de l’histoire. «Nous sommes à la fin d’un processus, estime Pablo Fajardo, avocat des plaignants. Toutes les preuves ont été réunies, et la culpabilité de Chevron-Texaco est évidente. Nous n’attendons plus que la décision du juge», dit-il en désignant les bureaux du tribunal, à l’étage d’un centre commercial gardé par des policiers anti-émeute.

Debout sur une estrade, Luis Yanza, qui coordonne l’Assemblée des victimes, répète ce message d’espoir aux manifestants. Comme Pablo Fajardo, il est arrivé dans la région avec les colons, dans les années 1970, quand des kilomètres de pistes ont été ouverts dans la forêt. Et comme lui, il dénonce la «double morale» de Texaco : «Il ne s’agit pas d’une marée noire accidentelle. En Équateur, Texaco a utilisé une technologie obsolète pour économiser de l’argent, c’est une pollution délibérée.»

Les preuves ? «Elles sont partout», assure-t-il en montant dans sa camionnette. Deux kilomètres plus loin, dans un faubourg, Luis sort sa pelle devant un ancien puits, le numéro 5, exploité de 1973 à 1976. Les voisins le guident vers un champ mitoyen, et commencent à creuser. «Regardez, on tombe déjà sur du pétrole», s’exclament-ils au bout de quelques minutes. «Nous sommes en fait sur une ancienne piscine où l’on a déversé les résidus de l’exploitation pétrolière, lâche Luis Yanza. Texaco devait la nettoyer avant de partir… Ils ont préféré enterrer la pollution.»

Lago Agrio, pour Texaco, a longtemps été considéré comme une arrière-cour, un domaine familial. Le nom donné à cette nouvelle ville, qui signifie lac aigre, est d’ailleurs le même que Sour Lake, la bourgade texane où le pétrolier américain a fait ses premiers pas. Mais la comparaison entre les deux sites s’arrête là : «Aux États-Unis, le fond des piscines était protégé par un revêtement, pour éviter les infiltrations, alors qu’en Équateur on s’est contenté d’un trou dans la terre. Quant à l’eau de formation qui sort en même temps que le pétrole, salée et pleine de produits chimiques, elle n’a pas été réinjectée dans le sol, mais déversée dans les rivières.»

Aujourd’hui, sur une surface de 4 400 km², soit la moitié de la Corse, Lago Agrio est un cloaque : un millier de piscines, comme celle qui jouxte le puits numéro 5, auraient été laissées en plan par Texaco ; plus de 1 million de mètres cubes de brut a été déversé dans les rivières, sans compter les fuites d’oléoducs. Un constat qu’il est difficile de nier lorsque l’on patauge dans les marécages nauséabonds et irisés d’huiles qui entourent la ville, mais sur lequel tout le monde se déchire lorsqu’il s’agit d’établir des responsabilités.

Cernés par les puits de pétrole

«Les Américains ont été les opérateurs du champ de pétrole jusqu’en 1992, même si la compagnie nationale équatorienne était partenaire du consortium, affirme Pablo Fajardo. C’est donc Chevron-Texaco qui est responsable.» «Cette pollution, ce n’est pas la nôtre», rétorque John Watson, tout nouveau président de Chevron pour qui cette affaire est close depuis 1998, date à laquelle Texaco a reçu un blanc-seing du gouvernement équatorien après avoir effectué un «nettoyage» de ses piscines évalué à 40 millions de dollars.

Dans le bus qui ramène Toribio au village, les passagers épuisés par la manifestation ont déjà fermé les yeux sur cette controverse qui dure depuis seize ans. Dehors, le paysage ne laisse aucun doute sur la nouvelle vocation de la région : les premières torchères et le damier des citernes apparaissent dès la sortie de Lago Agrio ; les canalisations, interminables, serpentent au bord de la route, se dédoublent dans la forêt, frôlent les maisons… Et servent de sèche-linge aux mères de famille.

Les Cofanes ne vont sortir de leur torpeur qu’à l’arrêt de leur autocar, face à un panneau couvert de mousse annonçant le village de Dureno. Quelques minutes de marche, et le petit groupe se retrouve au bord du fleuve Agua Rico, qu’il faut traverser en pirogue. «Avant, quand un chaman mourait au village, on changeait son emplacement, pour le reconstruire ailleurs, raconte Toribio. Mais depuis l’installation de Texaco et des colons, il ne nous reste plus que ça, ajoute-t-il en désignant la rive opposée. Cinquante-deux familles cernées par les puits de pétrole, notre dernier campement…»

Les cabanes sur pilotis, cachées sous les frondaisons de la berge, sont entourées de jardins où l’on cultive la banane, le yucca, le maïs. Celle de Toribio, pas très loin de l’école, abrite son fils, son épouse et le père de cette dernière. Sa belle-mère, elle, a été fauchée par le cancer, comme cinq autres voisins. «Texaco avait un puits, Dureno 1, où les fuites vers le fleuve étaient quotidiennes, explique Toribio. On nous disait de ne pas nous inquiéter, que le brut était naturel, alors on s’est baigné sans protection, on a bu l’eau, on a continué à cuire le poisson qui puait le pétrole, et les gens sont tombés malades.»

«Il n’y a que Dieu qui sache la vérité»

Cette histoire, autour de Lago Agrio, ne se répète pas seulement dans les villages indiens. Sur la route qui mène à la frontière colombienne, les maisons des colons, construites tous les 250 mètres, cachent derrière leurs murs des cancers terminaux, des leucémies, des avortements répétés, ou des maladies rares.

«Les premières années, pourtant, ont été heureuses», se souvient Maria, arrivée en 1974 de sa province misérable pour s’établir sur ces nouvelles terres, avec l’aide du gouvernement. L’Amazonie, avec ses pluies abondantes, peut être un paradis pour un agriculteur habile. Un paradis, jusqu’à la naissance de Daisy. «Elle a 30 ans, et elle n’a plus sa tête, explique Maria en présentant une jeune fille au regard fixe, étrangement douloureux. Je ne peux pas la laisser seule, à cause de ses crises.» La cadette n’a pas été épargnée. La tête baissée, elle cache un bec-de-lièvre et un œil mort, remplacé par une prothèse quelques jours après sa naissance.

Comme beaucoup de colons établis en bord de route, Maria a hérité d’une vieille piscine de déchets sur son terrain. Lorsqu’Emilio, son mari, propose de la visiter, il peut à peine y marcher tant le sol est meuble et gorgé de pétrole. «En saison des pluies, c’est encore pire, commente-t-il en plongeant sa machette dans la terre goudronnée, ça déborde dans la rivière. Les arbres ne donnent plus de fruits, les animaux sont rachitiques, mes enfants anormaux… Mais on ne peut pas enquêter, on ne peut rien prouver. Il n’y a que Dieu qui sache la vérité.»

Dieu et peut-être la justice équatorienne, qui depuis six ans s’est déplacée dans cinquante-cinq lieux d’inspection avec une cohorte de scientifiques, d’avocats, de villageois et de journalistes. Un procès hors norme qui a vécu son ultime rebondissement avec la diffusion par Chevron d’une série de films qui prouverait la corruption du juge et la partialité du président équatorien Rafael Correa, qui ne cache pas son antiaméricanisme. Quelques jours plus tard, on apprenait que ces vidéos avaient été tournées en caméra cachée par un employé équatorien de Texaco et un Américain déjà condamné pour trafic de drogue, mais le scandale a suffi pour provoquer le dessaisissement du juge au profit d’un autre magistrat de Lago Agrio, Nicolas Zambrano.

Alors que la manifestation des victimes se dispersait, il a ouvert son bureau à quelques journalistes. Réajustant sa cravate, le juge le plus sollicité du pays nous emmène dans une pièce aux murs écaillés où s’entassent 1 488 dossiers remplis de fiches statistiques, d’analyses chimiques, de querelles d’experts… Le procès Texaco, pour lui, ne fait que commencer.

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Cet article résume bien les problèmes auxquels sont confrontés les peuples autochtones dès lors qu’ils vivent sur des territoires qui regorgent de matières premières. En l’occurence, ici, les différentes conséquences sur la forêt amazonienne et ses habitants de l’exploitation pétrolière, depuis 25 ans par la multinationale Texaco, ont été analysées dans Las palabras de la Selva, un livre de Carlos MARTÍN BERISTAIN, Darío PÁEZ ROVIRA et Itziar FERNÁNDEZ dont j’avais parlé ici en mai dernier.

L’actualité des peuples autochtones est rarement souriante. Elle est faite le plus souvent de conflits et de drames. Comme la presse généraliste s’en désintéresse, il faut aller chercher les informations sur les sites de Survival France, ICRA, Cultural Survival ou encore Minority Rights Group International. Passons en revue cette actualité: comme on va le voir, la plupart du temps, les peuples autochtones subissent les effets de la mondialisation et ils sont d’abord menacés d’être expulsés de leurs propres terres sous prétexte qu’elles recèlent des ressources, énergétiques, minières ou agricoles.

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Pour commencer, et c’est un thème que l’on a abondamment traité ici, la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures touche les territoires de nombreux peuples autochtones.

D’abord, au Kenya, où les Samburu sont violemmement chassés de leurs terres par l’armée. Ces attaques, qui ont fait des victimes mortelles, coïncident avec le projet d’exploiter le pétrole qui se trouve aux alentours d’Isiolo, en territoire Samburu. En effet, le 12 octobre, la presse locale révélait que le gouvernement kenyan avait signé une série de contrats avec une compagnie chinoise pour qu’elle exploite le pétrole de cette région.

Ensuite, le 30 octobre, en Amazonie péruvienne, deux cents Indiens ont menacé d’expulser la compagnie nord-américaine Hunt Oil qui cherche du pétrole sur leur terre ancestrale. La FENAMAD, qui soutient l’action des Indiens, a annoncé qu’elle entamait une procédure judiciaire à l’encontre des compagnies Hunt Oil et Repsol-YPF dont les concessions empiètent sur la terre des Yine, des Matsiguenga et des Harakmbut qui constitue la Réserve communale Amarakaeri. Cette réserve, la seule source d’approvisionnement en eau douce de la région, est utilisée par de nombreuses communautés indigènes pour y chasser et y pêcher.

On se souvient qu’en mai et juin derniers, les Indiens du Pérou, soutenus par l’AIDESEP, la principale organisation indigène nationale, avaient manifesté contre des décrets permettant l’installation de compagnies pétrolières sur leur territoire. Il y avait eu 45 morts lors d’une charge policière contre les manifestants en juin. Le 24 octobre, Le gouvernement péruvien a annoncé son intention de dissoudre l’AIDESEP. Ce projet de dissolution a été condamné par les leaders indigènes du monde entier.

L’exploitation pétrolière sur les terres des peuples autochtones n’est pas la seule conséquence de l’augmentation constante des besoins énergétiques. Le 28 octobre, les Indiens Kayapó ont manifesté contre le projet du barrage hydroélectrique géant Belo Monte sur le Xingu, l’un des principaux affluents de l’Amazone. Le barrage, censé détourner plus de 80% des eaux du Xingu, aura un impact majeur sur le stock de poissons et les forêts sur une étendue de 100 km le long de la rivière où vivent les Indiens.

Au Panama, les représentants des communautés Ngöbe, Buglé et Naso, partis de leur région, à la frontière du Costa Rica, ont entamé le 28 octobre une marche de plusieurs jours jusqu’à la capitale pour demander l’annulation des projets miniers et hydro-électriques dans leur région. La Commission inter-américaine des droits de l’Homme a condamné le gouvernement panaméen car elle estime que la construction du barrage viole les droits du peuple Ngöbe.

Aux États-Unis, le projet Cape Wind, qui prévoit l’installation de 150 éoliennes à Nantucket Sound (Massachusetts), a été stoppé début novembre suite à la plainte des Indiens Wampanoag qui ont argué que les éoliennes se trouvent sur un territoire où ils enterrent leurs morts et que leurs cérémonies spirituelles nécessitent une vue dégagée en direction du soleil levant.

En Inde, début octobre, des milliers de manifestants se sont rassemblés pour protester contre la compagnie minière Vedanta Resources, qui projette d’exploiter la bauxite dans leur montagne sacrée.

Aux Philippines, la police nationale est intervenue violemment contre les Didipio qui s’opposaient à la destruction de leurs maisons par la compagnie minière OceanaGold Philippines, Inc (OGPI).

Au Brésil, début octobre, des bulldozers ont été repérés par satellite alors qu’ils pénétraient sur le territoire d’Indiens isolés de la tribu Ayoreo-Totobiegosode, dans l’une des régions les plus reculées de l’Amazonie. Ces bulldozers ont été affrétés par la compagnie brésilienne Yaguarate Pora S.A pour défricher la forêt afin de la convertir en pâturages d’élevage bovin.

Toujours au Brésil, début novembre, le cadavre d’un Indien guarani présentant de nombreuses blessures a été retrouvé dans une rivière à proximité de son territoire ancestral, à la suite d’une agression armée sur la communauté de Ypo’i le 30 octobre.

Encore et toujours en Amazonie, des tribus sont menacées de disparaître, comme celle des Indiens akuntsu qui, après le décès de leur doyenne, Ururú, ne compte désormais plus que cinq membres. Au Vénézuela, sept Indiens yanomami sont mortsfin octobre d’une maladie qui pourrait être la grippe A/H1N1. Un millier d’autres Yanomami seraient atteints du virus.

Au Kenya, le 26 octobre, le gouvernement kenyan a confirmé l’expulsion des Ogiek de leur terre ancestrale pour la fin de l’année. En effet, dans le but de restaurer la forêt de Mau, le gouvernement kenyan a ordonné l’expulsion de tous ses résidents, ne faisant aucune distinction entre les récents colons, souvent installés illégalement et responsables de la déforestation, et les Ogiek qui y vivent depuis des siècles. Pour les autorités, en abandonnant leur mode de vie traditionnel de chasseurs-cueilleurs et en adoptant des activités agraires, les Ogiek ont contribué à la dégradation de la forêt Mau. Minority Rights Group a demandé l’intervention des Nations Unies pour empêcher l’expulsion des Ogiek.

Les émeutes, fissures du monde globalisé

À plusieurs reprises, j’ai déjà parlé ici d’émeutes, qui avaient souvent une caractère identitaire, notamment par rapport à certains effets de la mondialisation: au Pérou, en  Colombie, au Xinjiang, mais aussi au Pays basque ou encore la semaine dernière en France après la défaite de l’équipe algérienne de football.  Il est intéressant de voir que ces affrontements ne constituent pas un phénomène isolé: ils touchent des pays et des régimes politiques fort différents et suivent partout le même mode opératoire. Quel sens peut-on leur donner? Depuis plusieurs années, l’anthropologue Alain BERTHO recense patiemment sur son blog les différentes émeutes ayant eu lieu dans le monde: émeutes de la faim dans les pays sous-développés, mais aussi émeutes dans les banlieues françaises, à Athènes, à Téhéran ou encore au Tibet. Il vient de publier un livre, Le Temps des émeutes [1], où il dresse la carte mondiale de ces émeutes. Comme il nous l’explique dans l’interview ci-dessous, accordée le 15 novembre dernier aux Inrockuptibles, ces mouvements de révolte et de protestation sont “les multiples fissures du monde globalisé“. Ils correspondent à une remise en question de l’État, notamment par la jeunesse, dans le contexte de la mondialisation:

Les temps actuels sont les temps des émeutes”, écrivez-vous dans votre nouveau livre. En quoi cette grille de lecture centrée sur l’émeute nous dit quelque chose de notre monde, de notre époque ?

Il y a eu, au cours des deux derniers siècles, trois séquences de mobilisations politiques violentes simultanées en Europe ou dans le monde : le Printemps des peuples de 1848, les mouvements insurrectionnels qui ont suivi Octobre 1917, les années 60-70 restées comme “les années 68”. Nous sommes incontestablement entrés dans une période de ce type, il y a quelques années. La singularité de ce que nous vivons est double : géographiquement plus étendue, cette séquence semble aussi plus durable que les précédentes et elle est d’une certaine façon “invisible”, car il n’y a pas de sens politique commun et clair à ces innombrables accès de colère populaire. Aucune révolution mondiale ne s’y prépare d’évidence, qu’elle soit politique, sociale ou culturelle.

Pourquoi les émeutes dans les banlieues françaises, en Guadeloupe, à Athènes, Karachi, Lhassa, Téhéran… nous disent toutes quelque chose de commun sur notre temps, en dépit de leurs histoires localisées dans des contextes politiques différents ?

Il y a quelque chose de grave dans ce passage à l’acte pour les individus concernés. Ils mettent en danger leur corps, leur vie, avec la quasicertitude de perdre. La répétition du phénomène doit nous interroger. Il nous dit avec évidence l’effondrement général, mondial, de l’espace politique comme espace de représentation des souffrances et des espoirs populaires. C’est ce fil rouge qui rend si semblables les colères, les gestes, les images mises en ligne sur internet. Les émeutes sont les multiples fissures du monde globalisé. Chaque fissure a son histoire, mais c’est toute la maison qui tremble.

Vous travaillez depuis des années sur le sujet, consignant sur votre site toutes les émeutes qui surgissent dans l’actualité. Ces dernières semaines, des échauffourées à Chanteloup-les-Vignes, des émeutes étudiantes à Jakarta, des affrontements meurtriers au Congo, des émeutes d’après-match à Rostock… Comment opérez-vous pour dresser ce tableau complet que vous définissez pourtant comme un objet “flottant et insaisissable” ?

Ce tableau n’est certainement pas complet. Mais les émeutes de la globalisation sont visibles sur la scène même de la globalisation. Internet est une source sans précédent, parfois de première main, quand les protago-nistes eux-mêmes mettent des images sur YouTube ou Dailymotion. La veille en ligne est devenue un nouveau terrain de l’ethnologie. Et la mise en ligne des résultats de cette veille ouvre des possibilités d’effet “retour” tout à fait passionnantes. Internet est une source d’information vivante et réactive, une sorte de baromètre des fièvres du monde.

Peut-on établir une typologie de l’émeute ? Affrontements avec la police, émeutes de la faim, révoltes urbaines, paysannes… ? Quels sont les divers répertoires d’actions utilisés par les émeutiers ?

Il y a à travers le monde des fils directeurs très forts. Celui de la jeunesse assassinée en est un qui touche aussi bien le Sénégal, le Portugal, la Chine, la Grèce, le Brésil que la France. Le fil rouge de la colère contre les logiques financières en est un autre qui prend des formes variées : émeutes contre la vie chère, contre les coupures d’électricité, contre la spéculation foncière… Le mode opératoire, le répertoire pratique si on veut, est, lui, assez général. Fini la barricade d’antan. Nous sommes à l’heure des cagoules, du blocage, du feu, du harcèlement mobile et de la mise en ligne des images.

L’émeute est-elle un symptôme du rapport de la jeunesse à la politique, le “signe criant de son absence” ?

C’est surtout un symptôme du rapport du monde contemporain à sa jeunesse. L’échec des révolutions du XXe siècle et la menace écologique ont aboli l’idée moderne de progrès historique, qu’il soit politique ou social. La jeunesse n’est plus considérée comme l’avenir du monde, mais comme une menace pour l’ordre au présent. Il n’y a plus, vis-à-vis de la jeunesse, qu’un discours politique disciplinaire. Elle réagit en conséquence. Dans le monde entier, les mobilisations étudiantes (ou lycéennes), comme les manifestations festives et sportives, tournent à l’affrontement de plus en plus violent avec les pouvoirs. Les mêmes gestes et la même rage se retrouvent sur tous les continents.

L’émeute menace-t-elle profondément l’Etat moderne ? Ou ses techniques de contrôle social et de répression le préservent-elles de toute instabilité ?

L’émeute est le miroir de l’Etat contemporain. Elle est son produit, parfois son double lorsqu’elle prend pour cible le voisin, l’autre, l’étranger. Par-delà les régimes et les traditions nationales, les nouveaux dispositifs dits de “gouvernance” qui se mettent en place dans la globalisation sont des dispositifs de “gouvernement à distance”. Ils combinent bureaucratie, autoritarisme, mépris des gens et procédures diverses de discrimination. L’Etat y perd beaucoup de légitimité. Face à la dissidence souvent silencieuse des populations, il répond partout et de plus en plus par une logique de contrôle sécuritaire. L’exaspération populaire est à la hauteur de l’arrogance des pouvoirs étaticofinanciers et de l’autisme des organisations politiques. Aujourd’hui, les conditions sont réunies pour que la séquence de l’affrontement soit durable. Et face à la révolte, c’est une logique militaire qui l’emporte à São Paolo comme à Urumqi, à Athènes comme à Villiers-le-Bel, à Alger comme à Dakar. Quand la guerre devient d’une certaine façon un mode de gouvernement, on peut craindre l’escalade. De part et d’autre.

[1] Alain BERTHO, Le Temps des émeutes, Paris, Bayard, 2009, 271 pages.

Incidents à Marseille après la défaite de l’Algérie

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Des incidents ont éclaté samedi soir dans le centre-ville de Marseille après la victoire de l’Egypte sur l’Algérie (2-0) en éliminatoires de la coupe du Monde de football. Au moment où l’on parle de ce grand débat sur l’identité nationale, que voulez-vous, moi, cette dépêche de l’AFP reprise par Le Figaro me fait bien rire:

La tension entourant la rencontre Egypte-Algérie, comptant pour la qualification au Mondial de foot 2010, a franchi la Méditerranée. Des échauffourées (voir la vidéo de La Provence) ont éclaté dans les rues de Marseille samedi soir dès la fin du match, qui a vu la défaite de l’équipe algérienne 2 à 0. Une centaine de supporters algériens a descendu la Canebière et s’en est pris aux forces de l’ordre rassemblées sur le Vieux port et les quartiers environnants. La foule a jeté des cannettes, des pétards et des fumigènes sur les policiers, qui ont riposté par des tirs de grenades lacrymogènes.

Six embarcations qui mouillaient dans le Vieux port ont été incendiées par les fumigènes des supporters déçus et deux d’entre elles ont même coulé. Derrière la Canebière, dans le quartier Belsunce, la bibliothèque de l’Alcazar a vu quelques-unes de ses vitres voler en éclat, un fast-food situé près de la porte d’Aix a lui aussi été dégradé. Plusieurs véhicules ont été endommagés et des poubelles enflammées. « Les dégâts sont importants », a confié au Parisien le directeur départemental de la sécurité publique des Bouches-du-Rhône.

Claude Lévi-Strauss et l’UNESCO: débat sur la diversité culturelle

Claude LÉVI-STRAUSS vient de nous quitter et les hommages se multiplient. Cependant aucun d’entre eux n’évoque la controverse sur la diversité culturelle qui opposa l’ethnologue à l’UNESCO. Réparons cet oubli. Claude Lévi-Strauss mena une réflexion extrêmement intéressante, et parfois mal comprise, sur la diversité des cultures humaines. Il était arrivé à la conclusion que les flux qui caractérisent la mondialisation entraînaient un appauvrissement accéléré des diversités culturelles. En 2005, lors des célébrations du soixantième anniversaire de l’UNESCO, il fit un discours où il précisait sa pensée et, évoquant sa collaboration avec l’UNESCO, il rappela d’abord que la première mission de l’anthropologie était d’appréhender les différences culturelles:

L’ethnologie – ou l’anthropologie, comme on dit plutôt à présent – s’assigne l’homme pour objet d’étude, mais diffère des autres sciences humaines en ceci qu’elle aspire à saisir son objet dans ses manifestations les plus diverses. C’est pourquoi la notion de condition humaine reste marquée pour elle d’une certaine ambiguïté : par sa généralité, le terme semble réduire des différences que l’ethnologie a pour but essentiel de repérer et d’isoler, non sans postuler un critère implicite – celui même de condition humaine – qui peut seul lui permettre de circonscrire les limites externes de son objet.
Toutes les traditions intellectuelles, y compris la nôtre, ont été confrontées à cette difficulté. Les peuples qu’étudient les ethnologues n’accordent parfois la dignité d’une condition véritablement humaine qu’à leurs seuls membres. On rencontre cet usage, non seulement chez les peuples dits autochtones, mais aussi dans la Grèce antique, l’ancienne Chine et l’ancien Japon où, par un curieux rapprochement, les langues des peuples qualifiés de barbares étaient pareillement assimilées au gazouillement des oiseaux.
Même l’ethnologie encore à ses débuts n’hésitait pas à ranger les peuples qu’elle étudiait dans des catégories séparées de la nôtre au plus près de la nature, comme l’implique l’étymologie du terme « sauvage » et, de façon plus explicite, l’expression allemande Naturvölker ; ou bien hors de l’histoire, quand elle les dénommait « primitifs » ou «archaïques », autre façon de leur refuser un attribut constitutif de la condition humaine.
Depuis ses débuts jusqu’à la première moitié du XXème siècle, la réflexion ethnologique s’est largement consacrée à découvrir comment concilier l’unité postulée de son objet avec la diversité, et souvent l’incomparabilité de ses manifestations particulières. Il fallut pour cela que la notion de civilisation, connotant un ensemble d’aptitudes générales, universelles et transmissibles, fît sa place à celle de culture, prise dans une nouvelle acception, car elle dénote autant de styles de vie particuliers, non transmissibles, saisissables sous forme de productions concrètes – techniques, moeurs, coutumes, institutions, croyances – plutôt que de capacités virtuelles, et correspondant à des valeurs observables au lieu de vérités ou supposées telles.
Or, la notion de culture pose immédiatement des problèmes qui sont, si j’ose dire, ceux de son emploi au singulier et au pluriel. Si la culture – au singulier et même, éventuellement, avec une majuscule – est l’attribut distinctif de la condition humaine, quels traits universels inclut-elle, et comment définira-t-on sa nature ? Mais si la culture se manifeste seulement sous des formes prodigieusement diverses qu’illustrent, chacune à sa façon, les milliers de sociétés qui existent ou ont existé sur la terre, ces formes sont-elles toutes équivalentes ou sont-elles passibles de jugements de valeur qui, dans l’affirmative, retentiront inévitablement sur le sens de la notion elle-même?
Surmonter l’antinomie apparente entre l’unicité de la condition humaine et la pluralité inépuisable des formes sous lesquelles nous l’appréhendons, tel est le but essentiel que  s’assigne l’anthropologie. Présent dès l’origine dans les préoccupations de l’UNESCO, il a pris chez elle aussi une importance croissante.

levi-strauss_unesco1971Entre Claude Lévi-Strauss et l’UNESCO, c’était une vieille histoire. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, sous le coup de l’horreur qu’inspiraient les camps d’extermination nazis, l’UNESCO fut chargée de condamner scientifiquement le racisme et de promouvoir  l’idée de l’unité de l’espèce humaine. C’est dans ce contexte que Claude LÉVI-STRAUSS participa à la commission internationale de savants chargés de rédiger la première déclaration de l’UNESCO sur la race, parue en 1950. Dans la foulée, il rédigea en 1952 Race et histoire. En 1971, alors que l’UNESCO célébrait  l’Année internationale de la lutte contre le racisme, il donna une conférence intitulée Race et culture où il défendait l’idée que chaque culture avait le droit de rester sourde aux valeurs des autres, de façon à protéger son identité:

Sans doute nous berçons-nous du rêve que l’égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l’humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu’elle a su créer dans le passé (…), elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l’autre, s’identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité.

Cette intervention fit scandale car elle ne correspondait pas à la doctrine de l’UNESCO. Cependant, dans le contexte de la mondialisation, elle prend aujourd’hui tout son sens. Claude Lévi-Strauss enfonça le clou avec son discours de 2005 à l’UNESCO:

La reconnaissance de la diversité culturelle et la protection des identités culturelles menacées forment le second volet de cette mission de l’UNESCO en laquelle l’anthropologie se reconnaît aussi. L’UNESCO l’a d’abord conçue sous l’angle du patrimoine mondial, où cette diversité se manifeste en quelque sorte déployée dans le temps. Elle a entrepris plus récemment de l’envisager aussi dans l’espace, en y incluant toutes ses modalités répandues dans le monde et qui, parce qu’immatérielles, privées de réalité tangible, risquent de disparaître sans qu’en subsistent les traces. [...]

L’UNESCO le souligne dans tous ses textes : ces craintes ne sont malheureusement que trop justifiées par l’appauvrissement accéléré des diversités culturelles dû à cette conjonction redoutable de phénomènes qu’on appelle la mondialisation. Occurrence sans équivalent dans l’histoire de l’humanité, cette mondialisation résulte en grande partie de l’explosion démographique qui, en moins d’un siècle, a quadruplé l’effectif de notre espèce et où nous devrions voir la vraie catastrophe. [...]

Il me semble en effet que pour développer des différences, pour que les seuils permettant de distinguer une culture de ses voisines deviennent suffisamment tranchés, les conditions sont grosso modo les mêmes que celles qui favorisent la différenciation biologique : isolement relatif pendant un temps prolongé, échanges limités, qu’ils soient d’ordre culturel ou génétique.

Dans un article paru dans le Courrier de l’UNESCO en 2008, Wiktor STOCZKOWSKI, maître de conférence à l’EHESS, nous explique comment la vision particulière de Claude Lévi-Strauss, critiquée dans les années quatre-vingts, injustement taxée de xénophobe, acquiert aujourd’hui une légitimité nouvelle:

Claude Lévi-Strauss et l’UNESCO: controverse sur la diversité culturelle

En 1952, à la demande de l’UNESCO, Claude Lévi-Strauss rédigea «Race et histoire», promis à devenir un classique de la littérature antiraciste. En 1971, invité à inaugurer l’Année internationale de la lutte contre le racisme, Lévi-Strauss donna la conférence intitulée «Race et culture». Peu conforme à la doctrine de l’Organisation, cette intervention provoqua une rupture.
Cependant, les dernières années virent une réconciliation, dont atteste la présence de Claude Lévi-Strauss lors des célébrations du soixantième anniversaire de l’UNESCO en 2005. [...]

Après le désastre provoqué par le nazisme, l’une des priorités était de délégitimer l’idéologie de l’inégalité des races. L’UNESCO tenait à promouvoir les idées auparavant contestées par le nazisme : l’unité de l’espèce humaine ; le caractère arbitraire des classifications raciales ; l’égalité des humains ; les effets anodins du métissage ; l’instinct de coopération comme propriété essentielle de l’homme. Tel était le message principal de la première déclaration de l’UNESCO sur la race (1950).

Race et histoire constituait la contribution de Claude Lévi-Strauss. Son intérêt tenait à offrir un argument capable de remédier à une imperfection importante de la doctrine antiraciste de l’UNESCO. À quoi sert en effet – remarquait Lévi- Strauss – de constater qu’aucune donnée biologique ne corrobore l’idée de l’inégalité des « races », si l’on laisse perdurer la croyance à l’inégalité dans sa dimension culturelle, où reste intacte la conviction que les sociétés ne sont pas capables d’apporter des contributions équivalentes au patrimoine commun de la civilisation ? La solution proposée par Lévi-Strauss consiste à montrer que la capacité à accomplir des progrès culturels ne tient pas à une supériorité de telle ou telle société comparée aux autres, mais plutôt à l’aptitude de chacune à établir des échanges mutuels avec les autres. Ainsi, faisant des échanges la condition fondamentale du progrès, Race et histoire était en parfaite harmonie avec l’idéologie de la coopération, dont l’UNESCO souhaitait favoriser la propagation.

Dix-neuf ans plus tard, lorsqu’il fut invité à prononcer la conférence inaugurale de l’Année internationale de la lutte contre le racisme, Claude Lévi-Strauss portait sur la doctrine de l’UNESCO un regard bien plus critique qu’en 1952. Il avoua douter que « la diffusion du savoir et le développement de la communication entre les hommes réussiront un jour à les faire vivre en bonne harmonie, dans l’acceptation et le respect de leur diversité ».
La lutte contre le racisme s’est révélée peu efficace – concluait-il –, parce que le diagnostic initial, à l’origine du programme de l’Organisation, était erroné jusque dans ses principes fondamentaux : la forme raciale prise par l’intolérance ne tient pas à des idées fausses sur la race ; elle possède une assise beaucoup plus profonde, dont ces idées ne sont qu’un travestissement idéologique, déployé pour occulter les conflits qui découlent, selon Lévi-Strauss, de la saturation démographique de notre planète.
Le paradoxe est que Lévi-Strauss conçut cette vision de l’impact néfaste de la croissance démographique lorsqu’il fut amené à s’intéresser aux questions démographiques au Conseil international des sciences sociales, où il avait pris l’initiative d’organiser plusieurs colloques sur le sujet. A la suite de cette conférence, le désaccord avec la doctrine de l’UNESCO devint manifeste. Lévi- Strauss estimait que l’UNESCO s’égarait en voulant réconcilier deux tendances antinomiques : le progrès civilisateur mène à la croissance de la population, ce qui favorise les échanges culturels, mais ces derniers conduisent à l’effacement de la diversité culturelle, en même temps que la saturation démographique entraîne son lot inévitable d’intolérance et d’hostilité à l’égard de peuples devenus rivaux.
Dans cette situation, Lévi-Strauss en vint à affirmer le droit de chaque culture à rester sourde aux valeurs de l’Autre, voire à les contester. Cela revenait à remplacer la conception – défendue par l’UNESCO – de l’homme spontanément ouvert à l’Autre et porté à coopérer avec ses congénères, par une conception de l’homme naturellement enclin à être sinon hostile, du moins réservé envers l’Autre.
La xénophobie –sous la forme très modérée que Lévi-Strauss lui donne, celle d’une insensibilité aux valeurs de l’Autre– se transforme ici d’un fait de culture modifiable en un fait de nature indéracinable. Par conséquent, le projet de l’UNESCO devient en partie caduc aux yeux de Lévi-Strauss, car on ne peut espérer changer l’inaltérable nature humaine par une action exercée sur sa composante sociale, au travers de l’éducation et de la lutte contre les préjugés.
Ces propos choquèrent. On imagine aisément le trouble des employés de l’UNESCO qui, croisés au détour d’un couloir après la conférence, firent part à Lévi-Strauss de leur dépit de voir remis en question les articles de foi institutionnels auxquels ils pensaient avoir eu le mérite d’adhérer. René Maheu, directeur général de l’UNESCO, qui avait invité Lévi-Strauss à donner cette conférence, semblait contrarié. «Ce fut un assez joli scandale» – devait dire Lévi-Strauss en commentant l’incident et les réactions qu’il suscita, dans la préface du Regard éloigné où le texte de « Race et culture » fut repris et publié en 1983 par les Éditions Plon.

Et pourtant, vingt-quatre ans plus tard, Claude Lévi-Strauss monta à nouveau sur l’estrade du grand auditorium de la Maison de l’UNESCO, invité à prononcer une allocution à l’occasion du soixantième anniversaire de l’Organisation. Cette fois-ci, la conférence suscita une réaction diamétralement opposée à la précédente : le public se leva pour une longue et enthousiaste ovation. Paradoxalement, Lévi-Strauss dit en 2005 à peu près la même chose qu’en 1971. Il répéta que l’explosion démographique est une catastrophe responsable de nos maux ; qu’elle conduit à un appauvrissement de la diversité culturelle ; que, pour maintenir cette dernière, il est nécessaire que les peuples limitent leurs échanges et gardent leurs distances les uns par rapport aux autres. Le projet fondateur de l’UNESCO prévoyait de déployer une action éducative à l’échelle planétaire, avec l’intention d’accomplir un progrès social et d’édifier une « nouvelle unité humaine », pour reprendre une formule de l’ouvrage L’Éducation de base, fonds commun de l’humanité (1947) : en fait, ce programme consistait à vouloir imposer partout le même modèle culturel, conçu essentiellement par des Occidentaux. À la fin des années 1940, un tel mouvement unificateur était tenu pour révolutionnaire, progressiste et salvateur. En 2005, la perspective de l’UNESCO se trouvait inversée par rapport à cette conception initiale. L’unification portait désormais le nom lugubre de « mondialisation » et on voyait en elle une menace contre la diversité perçue non plus comme un obstacle au progrès, mais comme un précieux patrimoine à préserver.
Claude Lévi-Strauss défendait ce point de vue depuis des décennies. À l’orée du vingt-et-unième siècle, il pouvait constater que l’UNESCO l’avait rejoint dans cette conviction. Le combat humaniste de l’anthropologue et celui de l’UNESCO ont trouvé une nouvelle consonance.

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