
De nombreux Indiens manifestent, en juillet 2007, non loin de la Cour suprême de Lago Agrio. Crédits photo : ASSOCIATED PRESS
La presse généraliste parle rarement des peuples autochtones. Aussi convient-il de mentionner cet article intéressant de Frédéric FAUX publié le 11 novembre par Le Figaro. Trente mille Indiens ont porté plainte contre la compagnie pétrolière américaine Texaco. J’avais déjà évoqué ici les conséquences désastreuses de l’exploitation pétrolière en Amazonie. Après des années de procédure, le procès arrive à son terme:
Ils ont bravé Texaco au cœur de l’Amazonie
Lorsque Toribio quitte sa forêt pour manifester dans les rues de Lago Agrio, vêtu d’une tunique en coton et la tête parée d’un toupet de plumes, il ne peut s’empêcher de rêver à ce qu’était la capitale pétrolière de l’Amazonie équatorienne, il y a encore quarante ans. «Pas un immeuble, pas une route, se rappelle-t-il en désignant la frénésie urbaine qui nous entoure. C’était notre territoire de chasse jusqu’à l’arrivée des Américains de Texaco. Ils sont venus avec leurs hélicoptères, ils ont exploité le pétrole pendant vingt ans, et ils sont partis sans rien nettoyer. Aujourd’hui, nos rivières sont polluées, nos enfants, malades… Texaco doit payer.»
Autour de lui, ils sont plusieurs centaines de manifestants à conspuer la major américaine, absorbée entre-temps par Chevron. Les Cofanes, comme Toribio, ont vu 95 % de leur territoire accaparés par les compagnies pétrolières. Considérés comme les sages de l’Amazonie, ils ne sont plus qu’un millier dans tout l’Équateur. Les ethnies Sionas, Wuaoranis et Secoyas arpentent également le bitume, accompagnées par une foule de colons, paysans pauvres attirés par les mirages du pétrole.
Sur les trottoirs, les habitants de Lago Agrio, qui vivent des richesses de leur sous-sol, regardent passer le cortège avec indifférence. Depuis l’arrivée de Texaco en Amazonie, en 1964, ce village coupé de Quito et du reste du monde est devenu une ville prospère. En 1992, quand les Américains ont vendu leurs parts à la compagnie nationale Petroecuador, les torchères ont continué de brûler. Et depuis 1993, date à laquelle les premières poursuites ont été engagées contre Chevron-Texaco, devant un tribunal de New York, les manifestations se sont succédé, sans que l’or noir ne cesse de couler.
«Les preuves sont partout»
Mais, depuis quelques mois, les magnats du pétrole ont appris à se méfier de cet assemblage hétéroclite d’Indiens et de métis, qui défile parfois pieds nus dans les rues de Lago Agrio. Ces 30 000 gueux de l’Amazonie ont bravé la deuxième compagnie pétrolière américaine et ont obtenu une estimation de leur préjudice – 27 milliards de dollars – qui fait de cette affaire le plus grand procès environnemental de l’histoire. «Nous sommes à la fin d’un processus, estime Pablo Fajardo, avocat des plaignants. Toutes les preuves ont été réunies, et la culpabilité de Chevron-Texaco est évidente. Nous n’attendons plus que la décision du juge», dit-il en désignant les bureaux du tribunal, à l’étage d’un centre commercial gardé par des policiers anti-émeute.
Debout sur une estrade, Luis Yanza, qui coordonne l’Assemblée des victimes, répète ce message d’espoir aux manifestants. Comme Pablo Fajardo, il est arrivé dans la région avec les colons, dans les années 1970, quand des kilomètres de pistes ont été ouverts dans la forêt. Et comme lui, il dénonce la «double morale» de Texaco : «Il ne s’agit pas d’une marée noire accidentelle. En Équateur, Texaco a utilisé une technologie obsolète pour économiser de l’argent, c’est une pollution délibérée.»
Les preuves ? «Elles sont partout», assure-t-il en montant dans sa camionnette. Deux kilomètres plus loin, dans un faubourg, Luis sort sa pelle devant un ancien puits, le numéro 5, exploité de 1973 à 1976. Les voisins le guident vers un champ mitoyen, et commencent à creuser. «Regardez, on tombe déjà sur du pétrole», s’exclament-ils au bout de quelques minutes. «Nous sommes en fait sur une ancienne piscine où l’on a déversé les résidus de l’exploitation pétrolière, lâche Luis Yanza. Texaco devait la nettoyer avant de partir… Ils ont préféré enterrer la pollution.»
Lago Agrio, pour Texaco, a longtemps été considéré comme une arrière-cour, un domaine familial. Le nom donné à cette nouvelle ville, qui signifie lac aigre, est d’ailleurs le même que Sour Lake, la bourgade texane où le pétrolier américain a fait ses premiers pas. Mais la comparaison entre les deux sites s’arrête là : «Aux États-Unis, le fond des piscines était protégé par un revêtement, pour éviter les infiltrations, alors qu’en Équateur on s’est contenté d’un trou dans la terre. Quant à l’eau de formation qui sort en même temps que le pétrole, salée et pleine de produits chimiques, elle n’a pas été réinjectée dans le sol, mais déversée dans les rivières.»
Aujourd’hui, sur une surface de 4 400 km², soit la moitié de la Corse, Lago Agrio est un cloaque : un millier de piscines, comme celle qui jouxte le puits numéro 5, auraient été laissées en plan par Texaco ; plus de 1 million de mètres cubes de brut a été déversé dans les rivières, sans compter les fuites d’oléoducs. Un constat qu’il est difficile de nier lorsque l’on patauge dans les marécages nauséabonds et irisés d’huiles qui entourent la ville, mais sur lequel tout le monde se déchire lorsqu’il s’agit d’établir des responsabilités.
Cernés par les puits de pétrole
«Les Américains ont été les opérateurs du champ de pétrole jusqu’en 1992, même si la compagnie nationale équatorienne était partenaire du consortium, affirme Pablo Fajardo. C’est donc Chevron-Texaco qui est responsable.» «Cette pollution, ce n’est pas la nôtre», rétorque John Watson, tout nouveau président de Chevron pour qui cette affaire est close depuis 1998, date à laquelle Texaco a reçu un blanc-seing du gouvernement équatorien après avoir effectué un «nettoyage» de ses piscines évalué à 40 millions de dollars.
Dans le bus qui ramène Toribio au village, les passagers épuisés par la manifestation ont déjà fermé les yeux sur cette controverse qui dure depuis seize ans. Dehors, le paysage ne laisse aucun doute sur la nouvelle vocation de la région : les premières torchères et le damier des citernes apparaissent dès la sortie de Lago Agrio ; les canalisations, interminables, serpentent au bord de la route, se dédoublent dans la forêt, frôlent les maisons… Et servent de sèche-linge aux mères de famille.
Les Cofanes ne vont sortir de leur torpeur qu’à l’arrêt de leur autocar, face à un panneau couvert de mousse annonçant le village de Dureno. Quelques minutes de marche, et le petit groupe se retrouve au bord du fleuve Agua Rico, qu’il faut traverser en pirogue. «Avant, quand un chaman mourait au village, on changeait son emplacement, pour le reconstruire ailleurs, raconte Toribio. Mais depuis l’installation de Texaco et des colons, il ne nous reste plus que ça, ajoute-t-il en désignant la rive opposée. Cinquante-deux familles cernées par les puits de pétrole, notre dernier campement…»
Les cabanes sur pilotis, cachées sous les frondaisons de la berge, sont entourées de jardins où l’on cultive la banane, le yucca, le maïs. Celle de Toribio, pas très loin de l’école, abrite son fils, son épouse et le père de cette dernière. Sa belle-mère, elle, a été fauchée par le cancer, comme cinq autres voisins. «Texaco avait un puits, Dureno 1, où les fuites vers le fleuve étaient quotidiennes, explique Toribio. On nous disait de ne pas nous inquiéter, que le brut était naturel, alors on s’est baigné sans protection, on a bu l’eau, on a continué à cuire le poisson qui puait le pétrole, et les gens sont tombés malades.»
«Il n’y a que Dieu qui sache la vérité»
Cette histoire, autour de Lago Agrio, ne se répète pas seulement dans les villages indiens. Sur la route qui mène à la frontière colombienne, les maisons des colons, construites tous les 250 mètres, cachent derrière leurs murs des cancers terminaux, des leucémies, des avortements répétés, ou des maladies rares.
«Les premières années, pourtant, ont été heureuses», se souvient Maria, arrivée en 1974 de sa province misérable pour s’établir sur ces nouvelles terres, avec l’aide du gouvernement. L’Amazonie, avec ses pluies abondantes, peut être un paradis pour un agriculteur habile. Un paradis, jusqu’à la naissance de Daisy. «Elle a 30 ans, et elle n’a plus sa tête, explique Maria en présentant une jeune fille au regard fixe, étrangement douloureux. Je ne peux pas la laisser seule, à cause de ses crises.» La cadette n’a pas été épargnée. La tête baissée, elle cache un bec-de-lièvre et un œil mort, remplacé par une prothèse quelques jours après sa naissance.
Comme beaucoup de colons établis en bord de route, Maria a hérité d’une vieille piscine de déchets sur son terrain. Lorsqu’Emilio, son mari, propose de la visiter, il peut à peine y marcher tant le sol est meuble et gorgé de pétrole. «En saison des pluies, c’est encore pire, commente-t-il en plongeant sa machette dans la terre goudronnée, ça déborde dans la rivière. Les arbres ne donnent plus de fruits, les animaux sont rachitiques, mes enfants anormaux… Mais on ne peut pas enquêter, on ne peut rien prouver. Il n’y a que Dieu qui sache la vérité.»
Dieu et peut-être la justice équatorienne, qui depuis six ans s’est déplacée dans cinquante-cinq lieux d’inspection avec une cohorte de scientifiques, d’avocats, de villageois et de journalistes. Un procès hors norme qui a vécu son ultime rebondissement avec la diffusion par Chevron d’une série de films qui prouverait la corruption du juge et la partialité du président équatorien Rafael Correa, qui ne cache pas son antiaméricanisme. Quelques jours plus tard, on apprenait que ces vidéos avaient été tournées en caméra cachée par un employé équatorien de Texaco et un Américain déjà condamné pour trafic de drogue, mais le scandale a suffi pour provoquer le dessaisissement du juge au profit d’un autre magistrat de Lago Agrio, Nicolas Zambrano.
Alors que la manifestation des victimes se dispersait, il a ouvert son bureau à quelques journalistes. Réajustant sa cravate, le juge le plus sollicité du pays nous emmène dans une pièce aux murs écaillés où s’entassent 1 488 dossiers remplis de fiches statistiques, d’analyses chimiques, de querelles d’experts… Le procès Texaco, pour lui, ne fait que commencer.
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Cet article résume bien les problèmes auxquels sont confrontés les peuples autochtones dès lors qu’ils vivent sur des territoires qui regorgent de matières premières. En l’occurence, ici, les différentes conséquences sur la forêt amazonienne et ses habitants de l’exploitation pétrolière, depuis 25 ans par la multinationale Texaco, ont été analysées dans Las palabras de la Selva, un livre de Carlos MARTÍN BERISTAIN, Darío PÁEZ ROVIRA et Itziar FERNÁNDEZ dont j’avais parlé ici en mai dernier.
L’actualité des peuples autochtones est rarement souriante. Elle est faite le plus souvent de conflits et de drames. Comme la presse généraliste s’en désintéresse, il faut aller chercher les informations sur les sites de Survival France, ICRA, Cultural Survival ou encore Minority Rights Group International. Passons en revue cette actualité: comme on va le voir, la plupart du temps, les peuples autochtones subissent les effets de la mondialisation et ils sont d’abord menacés d’être expulsés de leurs propres terres sous prétexte qu’elles recèlent des ressources, énergétiques, minières ou agricoles.
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Pour commencer, et c’est un thème que l’on a abondamment traité ici, la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures touche les territoires de nombreux peuples autochtones.
D’abord, au Kenya, où les Samburu sont violemmement chassés de leurs terres par l’armée. Ces attaques, qui ont fait des victimes mortelles, coïncident avec le projet d’exploiter le pétrole qui se trouve aux alentours d’Isiolo, en territoire Samburu. En effet, le 12 octobre, la presse locale révélait que le gouvernement kenyan avait signé une série de contrats avec une compagnie chinoise pour qu’elle exploite le pétrole de cette région.
Ensuite, le 30 octobre, en Amazonie péruvienne, deux cents Indiens ont menacé d’expulser la compagnie nord-américaine Hunt Oil qui cherche du pétrole sur leur terre ancestrale. La FENAMAD, qui soutient l’action des Indiens, a annoncé qu’elle entamait une procédure judiciaire à l’encontre des compagnies Hunt Oil et Repsol-YPF dont les concessions empiètent sur la terre des Yine, des Matsiguenga et des Harakmbut qui constitue la Réserve communale Amarakaeri. Cette réserve, la seule source d’approvisionnement en eau douce de la région, est utilisée par de nombreuses communautés indigènes pour y chasser et y pêcher.
On se souvient qu’en mai et juin derniers, les Indiens du Pérou, soutenus par l’AIDESEP, la principale organisation indigène nationale, avaient manifesté contre des décrets permettant l’installation de compagnies pétrolières sur leur territoire. Il y avait eu 45 morts lors d’une charge policière contre les manifestants en juin. Le 24 octobre, Le gouvernement péruvien a annoncé son intention de dissoudre l’AIDESEP. Ce projet de dissolution a été condamné par les leaders indigènes du monde entier.
L’exploitation pétrolière sur les terres des peuples autochtones n’est pas la seule conséquence de l’augmentation constante des besoins énergétiques. Le 28 octobre, les Indiens Kayapó ont manifesté contre le projet du barrage hydroélectrique géant Belo Monte sur le Xingu, l’un des principaux affluents de l’Amazone. Le barrage, censé détourner plus de 80% des eaux du Xingu, aura un impact majeur sur le stock de poissons et les forêts sur une étendue de 100 km le long de la rivière où vivent les Indiens.
Au Panama, les représentants des communautés Ngöbe, Buglé et Naso, partis de leur région, à la frontière du Costa Rica, ont entamé le 28 octobre une marche de plusieurs jours jusqu’à la capitale pour demander l’annulation des projets miniers et hydro-électriques dans leur région. La Commission inter-américaine des droits de l’Homme a condamné le gouvernement panaméen car elle estime que la construction du barrage viole les droits du peuple Ngöbe.
Aux États-Unis, le projet Cape Wind, qui prévoit l’installation de 150 éoliennes à Nantucket Sound (Massachusetts), a été stoppé début novembre suite à la plainte des Indiens Wampanoag qui ont argué que les éoliennes se trouvent sur un territoire où ils enterrent leurs morts et que leurs cérémonies spirituelles nécessitent une vue dégagée en direction du soleil levant.
En Inde, début octobre, des milliers de manifestants se sont rassemblés pour protester contre la compagnie minière Vedanta Resources, qui projette d’exploiter la bauxite dans leur montagne sacrée.
Aux Philippines, la police nationale est intervenue violemment contre les Didipio qui s’opposaient à la destruction de leurs maisons par la compagnie minière OceanaGold Philippines, Inc (OGPI).
Au Brésil, début octobre, des bulldozers ont été repérés par satellite alors qu’ils pénétraient sur le territoire d’Indiens isolés de la tribu Ayoreo-Totobiegosode, dans l’une des régions les plus reculées de l’Amazonie. Ces bulldozers ont été affrétés par la compagnie brésilienne Yaguarate Pora S.A pour défricher la forêt afin de la convertir en pâturages d’élevage bovin.
Toujours au Brésil, début novembre, le cadavre d’un Indien guarani présentant de nombreuses blessures a été retrouvé dans une rivière à proximité de son territoire ancestral, à la suite d’une agression armée sur la communauté de Ypo’i le 30 octobre.
Encore et toujours en Amazonie, des tribus sont menacées de disparaître, comme celle des Indiens akuntsu qui, après le décès de leur doyenne, Ururú, ne compte désormais plus que cinq membres. Au Vénézuela, sept Indiens yanomami sont mortsfin octobre d’une maladie qui pourrait être la grippe A/H1N1. Un millier d’autres Yanomami seraient atteints du virus.
Au Kenya, le 26 octobre, le gouvernement kenyan a confirmé l’expulsion des Ogiek de leur terre ancestrale pour la fin de l’année. En effet, dans le but de restaurer la forêt de Mau, le gouvernement kenyan a ordonné l’expulsion de tous ses résidents, ne faisant aucune distinction entre les récents colons, souvent installés illégalement et responsables de la déforestation, et les Ogiek qui y vivent depuis des siècles. Pour les autorités, en abandonnant leur mode de vie traditionnel de chasseurs-cueilleurs et en adoptant des activités agraires, les Ogiek ont contribué à la dégradation de la forêt Mau. Minority Rights Group a demandé l’intervention des Nations Unies pour empêcher l’expulsion des Ogiek.
