
Sur les Champs Elysées, des attroupements se sont formés avec drapeaux, pétards et cris de joie. Des jeunes gens sont montés dans les arbres, sur les capots des voitures ou sur des pylônes électriques, tirant pétards et feux d'artifice. AFP
Ces derniers jours, on a beaucoup parlé de football… Mercredi soir, alors que la qualification de l’équipe de France de football ne semblait faire plaisir à personne, ce sont les drapeaux algériens qui ont envahi les Champs-Élysées, après la victoire de l’Algérie face à l’Égypte dans un match joué au Soudan. Au moment où le président de la République et son gouvernement croient urgent de lancer un grand débat sur l’identité nationale, c’est comme si on assistait à un retournement des sentiments nationaux véhiculés par le football: les patriotes de l’extérieur sont à l’intérieur et les patriotes de l’intérieur, comme atteints d’une certaine étrangeté, se retrouvent extérieurs aux scènes de liesse. Voyons un peu ce que cela signifie.
Le jeu du hasard.
La faute de main de Thierry HENRY, qui a permis de qualifier l’équipe de France de football pour le Mondial 2010 aux dépens de l’Eire, a fait la une des journaux. Jeudi 19 novembre, le journal télévisé de France 2 a consacré plus de 8 minutes à cette faute de main: David PUJADAS annonce que “les politiques, les intellectuels prennent position” et l’on voit le Premier Ministre déclarer que “ce n’est ni au gouvernement français ni au gouvernement irlandais de s’immiscer dans les règles de football“. Dans les jours qui suivent, tous les politiques, sollicités par la presse, ont donné leur avis sur cette qualification de l’équipe de France. Des voix s’élèvent pour que le match France-Eire soit rejoué. Et c’est une véritable tempête médiatique qui s’est déchainée.
Passons sur la prestation médiocre de l’équipe de France. Quant à la faute de main de Thierry Henry, dans le feu de l’action, n’est-elle pas involontaire, de l’ordre du réflexe? L’attaquant de l’équipe de France n’est évidemment pas entré sur la pelouse du Stade de France avec l’intention de commettre cette main. Mais voilà: à travers la presse, il est traité de tricheur, comme si soudain la moralité du football reposait sur ses seules épaules.
On invoque le fair-play: Thierry Henry n’aurait-il pas dû aller voir l’arbitre pour lui dire qu’il fallait annuler le but de Gallas parce qu’il était entaché d’une faute de main? Ben voyons. A-t-on seulement déjà vu un footballeur se dénoncer après avoir simulé une faute pour obtenir un pénalty? Combien de buts sont validés alors qu’ils ont été marqués sur une position de hors-jeu? Combien de joueurs commettent un faute sur un corner en retenant leur adversaire par le maillot? Pourquoi n’a-t-on pas rejoué cette demie-finale honteusement volée à Séville en 1982?
Laurent BLANC, injustement expulsé lors de la demie-finale France-Croatie en 1998 après la simulation d’un joueur croate, résume bien la situation: “Il y a eu un fait de jeu qui nous a été favorable. Dans le passé il y a eu des faits de jeu qui nous ont été défavorables“. Car le football, c’est finalement cela: une succession de faits de jeu favorables ou défavorables! Pas la peine d’épiloguer: comme l’a démontré le physicien anglais John WESSON dans La science du football [1], à partir du moment où l’on ne marque pas beaucoup de buts, un match de football se joue toujours à peu de choses et le hasard, qui peut évidemment se manifester sous la forme d’une erreur d’arbitrage, est déterminant.
La décision de la FIFA de ne pas faire rejouer France-Eire confirme en quelque sorte que le hasard fait partie du jeu. Et si l’on considère qu’il y a eu tricherie, la FIFA, en ne revenant jamais sur une décision arbitrale, cautionne l’injustice et l’impunité. Elle refuse l’usage de la vidéo: cette conception archaïque de l’arbitrage ne permet-elle pas de cultiver un flou bien pratique lorsqu’il s’agit d’arranger le résultat d’un match? Dans le football, la tricherie est donc en quelque sorte institutionnalisée et c’est tout un système, des sponsors aux télévisions, des équipes aux fédérations, qui en profite. Les élites ne donnent pas l’exemple: comment ne pas s’étonner ensuite qu’il y ait du hooliganisme parmi les supporters?
L’amour du drapeau.
Et si cette polémique autour de Thierry Henry, qui a les allures d’une grande séance de masochisme national, était un rideau de fumée? N’a-t-elle pas permis d’occulter les incidents occasionnés par la victoire et la qualification de l’équipe d’Algérie? Ce jeudi, le journal de France 2 consacrait en effet à peine 29 secondes pour nous dire “la joie des très nombreux supporters de l’Algérie en France après la qualification de leur équipe… Une soirée ternie malheureusement par ces images désolantes à Paris sur les Champs-Élysées mais aussi en Seine-Saint-Denis où une cinquantaine de voitures ont brulé“. Aucun politique n’a été interrogé.
Le samedi précédent, la défaite de l’Algérie au Caire avait été le prétexte de débordements de supporters marseillais sur le Vieux-Port de Marseille. Mercredi, la victoire de l’Algérie face à l’Égypte n’a pas empêché des violences dans de nombreuses villes. Le Parisien, qui a dressé un bilan de la soirée à l’échelle du pays (200 véhicules brûlés, 150 personnes interpelées), relate les incidents sur les Champs-Élysées:
Peu après 23 heures, de petits groupes de supporteurs de l’équipe algérienne, rassemblés sur les Champs-Elysées, ont commencé à jeter des projectiles, surtout des bouteilles, sur les forces de l’ordre, qui ont répliqué en faisant usage de gaz lacrymogènes puis en chargeant par endroits. La vitrine d’un restaurant, «Chez Clément», celle d’un magasin de vêtements «Hugo Boss» et du bijoutier Omega ont été brisées, ainsi que le magasin MontBlanc qui a été pillé. Fermés à la circulation dans un premier temps, les Champs-Elysées étaient transformées en piste de rodéo.
En général, la presse nationale a préféré taire ces débordements. Dans Marianne, hier, Philippe COHEN reprochait à Libération de les avoir passés sous silence: “Ces violences se sont déroulées dans plusieurs villes : Roubaix, Grenoble, Paris. Partout, la victoire de l’équipe de football d’Algérie a été le prétexte d’agressions violentes qui n’ont que peu de rapport avec les difficultés de l’Algérie ou le colonialisme que son peuple subit autrefois. Mais ces incidents n’ont pas mérité davantage que quelques articulets dans le quotidien comme dans toute la presse de gauche d’ailleurs.” Il fallait lire La Dépêche pour découvrir que le drapeau français avait été arraché à Toulouse de la façade du Capitole pour être remplacé par un drapeau algérien. Quel dommage: alors que l’on est censé débattre de l’identité nationale, les journalistes ont soigneusement évité de demander aux politiques ce qu’ils pensaient de ces manifestations! Cette façon de faire l’autruche laisse le champ libre à Jean-Marie LE PEN qui n’a pas manqué l’occasion d’ironiser: “La contribution, d’un enthousiasme débridé, qu’apportent ces jours-ci des milliers de jeunes au débat sur l’identité nationale, dans les rues de nombreuses villes de France, mérite d’être prise en considération. Ces jeunes gens revendiquent avec fougue leur identité nationale. Les pouvoirs publics doivent satisfaire cette revendication, en leur permettant d’abandonner l’identité française qui leur a été imposée contre leur gré et en les aidant à s’installer dans le pays qui correspond à leur drapeau”.
Brusquement, avec ces qualifications pour la coupe du monde, le football vient interférer avec le débat sur l’identité nationale. Or ce débat est très controversé et de nombreux politiques refusent d’y participer, au prétexte qu’il a été lancé par Nicolas Sarkozy et Éric Besson. Dans son blog, Malika SOREL se demande si c’est une raison suffisante pour le boycotter:
Le plus souvent, le refus de participer à ce débat national sur notre projet collectif masque un manque flagrant de courage, ou bien un désir de se voiler la face qui conduit à nier la réalité. [...] Cette attitude ne rend service à personne, et surtout pas aux enfants issus de l’immigration.
Doit-on se voiler la face? Les manifestations des supporters de l’Algérie en France expriment un malaise puisque, comme l’écrit Malika SOREL: “si l’Algérie gagne, la France se trouve violentée; si l’Algérie perd, la France se trouve violentée“. Comment expliquer cela?
On sait que le football est un révélateur de sentiments identitaires: j’en ai parlé au moment de la finale de la Coupe du Roi, en Espagne, qui opposait Bilbao à Barcelone. Ceci dit, l’identité nationale ne se résume pas à l’identification à une équipe de foot! Mais en France, le football apparaît chaque fois davantage comme un terrain propice au communautarisme: on l’a vu récemment avec ce match annulé parce qu’une équipe composée de musulmans refusait de jouer contre une équipe d’homosexuels! À l’occasion des compétitions internationales, chaque communauté prend l’habitude de fêter dans la rue la victoire de son équipe, comme si coexistaient en France une quantité d’identités nationales.
Samedi soir, en brandissant des drapeaux algériens, des Français célèbrent la patrie de leurs aïeux et rappellent ainsi leur condition de Français issus de l’immigration. À l’inverse, les Français dits de souche, craignant d’être chauvins ou nationalistes, alors que le débat sur l’identité nationale fait polémique, se sentaient obligés de remettre en question la qualification de leur équipe… Et à la vue des drapeaux algériens, c’est comme s’ils étaient déracinés chez eux. Il fallait lire des témoignages, comme ce billet chez Koztoujours, pour découvrir que les manifestations des supporters de l’Algérie n’étaient pas seulement festives: elles pouvaient être chargées d’agressivité à l’égard de la France et les Français qui y assistaient pouvaient avoir, au mieux, un sentiment d’étrangeté.
Le 19 novembre, dans l’émission “Ce soir ou jamais”, Alain FINKIELKRAUT revenait sur ces évènements au cours d’un entretien avec Frédéric TADDÉÏ:
Marc BLOCH disait «c’est un pauvre cœur que celui auquel il est interdit d’enfermer plus d’une tendresse». On peut avoir plusieurs allégeances, plusieurs patries, des patries plus ou moins secrètes. Mais ce qu’ont bien senti les gens, devant ces manifestations, avec les débordements auxquels elles ont donné lieu, c’est que ceux qui montraient leur joie, enveloppés dans le drapeau Algérien, n’avaient qu’une seule tendresse à faire valoir. D’une certaine manière, ils disaient : “La France c’est notre carte d’identité, ce n’est pas notre identité. Ce n’est pas notre patrie”. “Être Français, c’est vivre en France, et rien de plus” a dit, je crois, un rappeur de “la Rumeur” dans un article. [...]
Les philosophes, comme un seul homme, qui dénoncent le refus de l’autre, le problème c’est qu’ils sont en retard d’une génitif, ce n’est pas l’autre en l’occurrence qui est refusé. C’est l’autre, ou certains des autres, qui sont refusant. Et c’est ce refus qui crée un sentiment d’étrangeté, un sentiment de panique, et qui explique le succès du thème, le succès angoissé de l’identité nationale aujourd’hui en France.
Pour Alain Finkielkraut, ces drapeaux algériens, sur les Champs-Élysées ou sur la façade du Capitole, expriment une identité nationale extérieure. C’est d’ailleurs cette extériorité qui s’exprime également quand on parle de Français de souche, au lieu de dire tout simplement Français, comme si on refusait de s’assimiler à ces Français. Pourtant, comme le disait Marc BLOCH, cité par Alain Finkielkraut, il n’est pas impossible d’aimer deux drapeaux à la fois!
Après la victoire au mondial de 1998, les médias et les politiques nous avaient vanté une équipe de France “black blanc beur” censée représenter la France dans sa diversité. Cependant, certains Français issus de l’immigration ne s’y reconnaissaient pas et trois ans plus tard, une rencontre amicale entre la France et l’Algérie au Stade de France se transformait en fiasco: la Marseillaise fut sifflée et le match interrompu après l’envahissement du terrain par des supporters de l’Algérie. Thierry HENRY avait alors déclaré, non sans une certaine ironie: “finalement, on menait 4-1, c’est pas mal pour un match joué à l’extérieur”. Comme si l’extériorité et l’intériorité étaient inversées.
Ces Français issus de l’immigration qui revendiquent une identité extérieure nous montrent finalement que la nationalité, quand elle est acquise automatiquement, est déconnectée d’un sentiment national. En brandissant ainsi le drapeau algérien, ils privilégient les liens du sang. Et remettent en question, l’air de rien, le caractère systématique du droit du sol. On aurait envie de détourner ici la la phrase de MARIVAUX: «le mérite vaut bien la naissance»: sans aller jusqu’à dire qu’elle se mérite, la nationalité ne s’acquiert pas seulement par la naissance. Elle doit être désirée. Cela nous ramène à l’idée d’une nation élective, née du rassemblement volontaire de ses membres, telle qu’Ernest RENAN l’a définie dans sa conférence du 11 mars 1882: “Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours“.
Football et identité nationale… Pour étoffer notre réflexion sur le sujet, attendons le Mondial 2010 et espérons que les équipes de France et l’Algérie se rencontreront. Cela pourrait être intéressant.
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[1] John WESSON, La science du football, Paris, Belin, 2004. 178 pages.