Un fort séisme (7,1 sur l’échelle de Richter) a ravagé Haïti mardi soir. La capitale Port-au-Prince, dévastée, est plongée dans le chaos. La province est également touchée. Samedi, l’ONU a annoncé que 80 à 90 % des bâtiments de la ville de Léogane, à l’ouest de la capitale, avaient été endommagés. Une autre ville, Jacmel, à une quarantaine de kilomètres sur la côte sud, est à moitié détruite et attend toujours les secours. Alors qu’on évoque au moins 100000 victimes, les survivants tentent de s’organiser au milieu des ruines et des morts, craignant autant les répliques que la violence des pillards. On estime qu’un million et demi de personnes sont sans-abri et c’est dans cette atmosphère de fin du monde, alors que les autorités haïtiennes sont complètement désemparées, que l’aide internationale tente de se déployer.
Après une telle catastrophe, journalistes et politiques n’ont pas hésité à faire de Haïti une île maudite. Dans son blog, Pierre ROUSSELIN, directeur adjoint de la rédaction du Figaro, nous parle de malédiction:
Avec le tremblement de terre en Haïti, la nature semble s’acharner avec une terrible cruauté sur l’un des pays les plus pauvres et les plus vulnérables de la planète.
Il est trop tôt pour connaître l’ampleur du désastre mais il est malheureusement certain que la misère va en décupler les effets. Déjà en temps normal, survivre est un exploit quotidien pour des millions de Haïtiens, dont près de 80 % vivent au dessous du seuil de pauvreté.
Comble de malédiction, le séisme, dont l’épicentre se situe à quelques kilomètres de la capitale, a frappé l’endroit le plus sensible de l’île. À Port au Prince, comme dans les autres grandes villes du monde en développement, l’explosion démographique s’est traduite par une urbanisation anarchique au mépris des conditions élémentaires de sécurité. Aux morts qui auraient pu être évités si des normes de construction étaient respectées risquent de s’ajouter bientôt les ravages d’une catastrophe sanitaire due à la surpopulation des zones sinistrées.
Dans Libération, Jean-Claude BAJEUX, directeur du Centre Œcuménique des Droits Humains, à Port-au-Prince, évoque une puissance souterraine qui aurait décidé de rayer Haïti de la carte du monde:
La quantité de cadavres est confondante. Ils sont alignés partout le long des rues. La liste de ceux que nous connaissons qui, hier encore, participaient à nos réunions s’allonge. Dans notre voisinage, plus d’une trentaine de cadavres attendent qu’on les ramasse. Et la liste continue, continue… L’eau se fait rare. Il y a partout des blessés. Comment nourrir et soigner tout ce monde, qui organisera de tels services ?
Tous les grands immeubles, à commencer par le palais national, les administrations de l’Etat, les églises, les banques, les hôtels, les écoles, tous se sont écroulés. Comme s’ils s’asseyaient sur leurs étages inférieurs. Cela s’est passé en quelques minutes. Laissant des milliers de personnes sous les gravats dont certains meurent parce que personne n’était là pour les libérer. Cela fait 10 ans que nous accumulons des catastrophes mais celle-ci a l’air d’un coup de grâce comme si une puissance souterraine avait décidé de nous rayer de la carte du monde.»
Mais la palme revient au télévangéliste américain Pat ROBERTSON qui, sur sa propre chaîne, Christian Broadcasting Network (CBN), a affirmé le 13 janvier que le séisme était un châtiment, en réponse à un pacte conclu entre les Haïtiens et le diable:
“They were under the heel of the French. You know, Napoleon III, or whatever. And they got together and swore a pact to the devil. They said, we will serve you if you’ll get us free from the French. True story. And so, the devil said, okay it’s a deal. And they kicked the French out. The Haitians revolted and got something themselves free. But ever since they have been cursed by one thing after another.” [1]
Alors? Doit-on parler de malédiction? Quelle est la part de responsabilité de l’homme dans cette malédiction?
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Des risques naturels majeurs.
Depuis toujours, les sociétés humaines doivent composer avec les violences de la nature. Chaque année, des millions de personnes sont victimes d’inondations, de tempêtes, de tremblements de terre, d’éruptions volcaniques, de sécheresses.
Comme le rappelle la géographe Marie-Sophie BOCK-DIGNE dans son excellent blog, “par sa situation géographique dans les Caraïbes, Haïti est fortement exposée à de nombreux risques naturels amplifiés par une situation socio-économique chaotique“. En effet, et cela semble accréditer a priori la thèse de la malédiction, les habitants d’Haïti, régulièrement frappés par le malheur, sont particulièrement exposés aux aléas de la nature.
Un aléa se caractérise par sa fréquence et par sa force. La fréquence conditionne la conscience du danger. Par exemple, les cyclones sont fréquents dans la région d’Haïti: en 1998, l’ouragan George tue 200 haïtiens. En 2004, le bilan du passage de Jeanne et des inondations qu’elle a provoquées s’élève à plus de 3000 morts et cent fois plus de sinistrés. En 2008, quatre ouragans se succèdent, dont le terrible Ike, laissant 800 morts et un million de sinistrés. À l’inverse, quand l’aléa se réalise rarement, la population perd conscience du danger. Les aléas d’origine tellurique, tels que les éruptions volcaniques ou les séismes, sont liés aux mouvements des plaques lithosphériques à la surface du globe. Les régions exposées à ce type de risques sont bien identifiées: autour de l’océan Pacifique, en Asie orientale, en Californie et en Amérique, mais également autour de la Méditerranée et au Moyen-Orient. Près d’un milliard d’êtres humains sont concernés. En revanche, ces aléas, qui peuvent être d’intensité variable, sont aussi rapides qu’imprévisibles. L’être humain est alors démuni. Il doit donc anticiper le déclenchement de la menace par une série de mesures de prévention: information des populations sur les conduites à tenir et construction aux normes parasismiques.
L’île d’Hispaniola se trouve sur une zone de faille tectonique majeure: les plaques Caraïbe et Amérique du Nord coulissent l’une par rapport à l’autre à une vitesse de 2 cm/an. Les mouvements de ces plaques provoquent dans toutes les Antilles des tensions et des déformations de la croûte terrestre qui se traduisent non seulement par des séismes mais aussi par des éruptions volcaniques. Cependant, les séismes majeurs ne sont pas fréquents en Hispaniola: on en compte en moyenne un par siècle. Le dernier en date était celui du 7 mai 1832 qui, d’une magnitude 8,1 sur l’échelle de Richter, avait complètement détruit Cap-Haïtien. Par la suite, deux autres séismes notables ont secoué Haïti: en 1954 (5,7 sur l’échelle de Richter) et en 1994 (5,4). Plus récemment, en 2005, un séisme de magnitude 4,3 a endommagé le réseau électrique de la capitale. Et, en 2008, l’île a également connu trois secousses (de 4,3 sur l’échelle de Richter) en deux semaines.
Le séisme qui a frappé Haïti ce mardi n’a pas surpris les spécialistes. À Port-au-Prince en 2002, lors d’un cours portant sur l’histoire de l’aléa sismique en Haïti (carte ci-dessus), le professeur Eric CALAIS concluait en disant «Il y a eu des gros séismes, il y aura de gros séismes». Depuis plusieurs années, en effet, les scientifiques alertaient les pouvoirs publics du risque pour qu’ils prennent les dispositions nécessaires. En vain.
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Les sociétés face aux risques.
Globalement, en raison de la croissance démographique, mais aussi de la multiplication des activités et des déplacements, les sociétés humaines sont de plus en plus confrontées aux risques. Par exemple, en Haïti, la déforestation encouragée depuis des décennies par le gouvernement a favorisé les inondations et autres glissements de terrain lors du passage des ouragans en 2004 et 2008. Lorsqu’une région exposée est densément peuplée, le risque est bien sûr majeur. La concentration urbaine, comme à Port-au Prince, peut aggraver le bilan humain et matériel des catastrophes naturelles. Ainsi, le séisme de mardi a détruit ou endommagé plus de 4000 structures à Port-au-Prince, selon la carte ci-dessous, publiée le 15 janvier par le European Commission Joint Research Center:
Quand elles sont exposées à des aléas naturels, les sociétés humaines doivent s’adapter pour assurer leur survie. Elles ont en effet leur part de responsabilité dans leur vulnérabilité. Les sociétés modernes ont pris conscience du risque: elles le refusent et cherchent à s’en prémunir, en confiant aux États la responsabilité de leur protection. En Haïti, l’État est déficient, fragilisé par la corruption et par une instabilité politique irrémédiable depuis vingt ans [2]. Dans ce contexte, les pouvoirs publics, informés du risque de séisme, n’ont mis en place aucune politique de prévention susceptible de limiter les dégâts, que ce soit par des constructions anti-sismiques, un entrainement des forces de sécurité civile ou la préparation des populations. On semble accepter les risques avec fatalisme, comme si on avait intégré cette idée de malédiction.
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Les inégalités de développement expliquent les différences de vulnérabilité des sociétés face aux risques.
Ouragans, inondations, tremblements de terre: en théorie, les deux pays qui se partagent l’île d’Hispaniola, la République dominicaine à l’est et Haïti à l’ouest, sont exposés de la même façon aux aléas naturels. Pourtant, on a l’impression que le sort s’acharne sur Haïti. Mardi, c’est un fait, le séisme a uniquement touché Haïti. Cependant, dans le passé, la République dominicaine a également été atteinte: en 1946, le nord-est du pays fut dévasté par un tremblement de terre qui déclencha un tsunami dans la région de Nagua. Comme on peut le lire sur le site du BME, le Bureau haïtien des Mines et de l’Energie, cité par le journaliste Sylvestre HUET dans son blog consacré aux sciences, les deux principales zones de faille d’Hispaniola se prolongent en effet des deux côtés de la frontière:
« Les études géologiques en Haïti ont permis d’identifier deux principales zones de failles susceptibles de générer des séismes. Une première se trouve en mer le long de la côte nord. Il s’agit d’une faille de direction est-ouest, qui se prolonge à terre dans la vallée du Cibao en République Dominicaine. Une seconde traverse la Presqu’île du Sud d’Haïti de Tiburon à l’ouest jusqu’au Port-au-Prince, qu’elle traverse, et se poursuit vers l’est dans la vallée d’Enriquillo en République Dominicaine.»
Pourtant, personne ne dit qu’une malédiction plane sur la République dominicaine. Pourquoi? Un simple survol de la frontière entre les deux États, en utilisant Google Earth, nous permet de comprendre la situation: sur l’image ci-dessus, au nord de la petite ville dominicaine de Banica, d’un côté de la frontière, en République dominicaine, on reconnaît des infrastructures et des aménagements tels que des routes, des zones de peuplement et des terres cultivées. À l’ouest, l’autre côté, en Haïti, semble laissé à l’abandon.
À l’aide de quelques indicateurs humains et économiques, comparons les niveaux de développement de Haïti et de la République dominicaine [3]:
Haïti |
République dominicaine |
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| Population | 10 072 492 habitants | 9 742 374 habitants |
| Densité | 363 hab./km2 | 200 hab./km2 |
| PNB/habitant | 711 $USD | 3 539 $USD |
| Croissance du PNB | 13 % | 14 % |
| PIB/habitant | 790 $USD | 5 122 $USD |
| Croissance du PIB | 2,30 % | 8,50 % |
| Espérance de vie | 61 ans | 74 ans |
| Taux de natalité | 28,70 ‰ | 22,39 ‰ |
| Indice de fécondité | 3,72 enfants/femme | 2,75 enfants/femme |
| Taux de mortalité | 8,39 ‰ | 5,28 ‰ |
| Taux de mortalité infantile | 58,07 ‰ | 25,96 ‰ |
| Taux d’alphabétisation | 52,90 % | 89,10 % |
| Indice de développement humain (IDH) | 0,532/1,0 (rang : 150/185) | 0,777/1,0 (rang : 90/185) |
Les critères du sous-développement sont plus forts en Haïti qu’en République dominicaine. Ils sont démographiques (la fécondité est élevée et l’espérance de vie plus courte), économiques (les revenus par habitants sont faibles et l’agriculture reste prépondérante avec 44% des actifs) et sociaux (l’alphabétisation est insuffisante et l’IDH est faible). Haïti est en effet le pays le plus pauvre des Amériques: le taux de chômage atteint plus de 65% de la population active, 78 % de la population vit sous le seuil de pauvreté de deux dollars par jour et 54 % dans un état de pauvreté extrême (moins d’un dollar par jour). En novembre 2009, un rapport publié par Oxfam expliquait que les Haïtiens étaient largement dépendants de l’aide humanitaire et que cette insécurité alimentaire risquait d’être aggravée par le changement climatique.
On l’a compris: il n’y a pas de malédiction sur Haïti. C’est l’extrême pauvreté qui rend ce pays plus vulnérable aux risques. Les populations pauvres sont mal préparées et souvent démunies face aux séismes. L’impact des risques sur les sociétés humaines apparaît comme un indicateur des inégalités socio-économiques à l’échelle de la planète, entre les pays du “Sud” et les pays du “Nord”. À intensité égale, les catastrophes sont toujours plus meurtrières dans les pays pauvres. Une étude de la Banque mondiale datant de 2006 et intitulée «Natural Disaster Hotspots» l’avait clairement exprimé:
Haïti est l’un des pays les plus vulnérables aux catastrophes naturelles. Son extrême vulnérabilité face à ces événements résulte de niveaux de pauvreté élevés, d’une infrastructure inadaptée, d’un environnement dégradé et d’une série de gouvernements inefficaces confrontés à de graves problèmes fiscaux. La convergence de ces différents facteurs amplifie souvent l’impact et la portée d’une catastrophe naturelle [...]
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Le séisme de mardi n’est donc pas le résultat d’une malédiction. Il n’y a pas de fatalité ici: les effets de cette catastrophe sont aggravés par la misère et le sous-développement. Cela nous rappelle que nous ne vivons pas “dans le meilleur des mondes possibles“, comme Voltaire le souligna après le tremblement de terre de Lisbonne de 1755. Espérons malgré tout que ce malheur permettra la prise de conscience qu’il fait aider Haïti, notamment maintenant à se reconstruire sur de nouvelles bases.
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[1] Rappelons au passage que Saint-Domingue est devenue indépendante le 1er janvier 1804 au terme d’une longue et meurtrière guerre de libération. C’est-à-dire bien avant Napoléon III.
[2] Jean Bertrand ARISTIDE, élu en 1990 lors de la première élection libre au suffrage universel, est renversé l’année suivante par un coup d’Etat militaire et contraint de s’exiler. Il revient au pouvoir en 2001 mais, sous la pression des États-Unis, de la France, du Canada et d’une insurrection armée, il démissionne en 2004 et s’exile à nouveau. Depuis, plus de 7000 casques bleus tentent de stabiliser le pays.
[3] Ces chiffres sont extraits du site PopulationData. Selon les indicateurs, les chiffres datent de 2003 à 2009.



