
Des villageois rassemblés devant une fosse commune où gisent des victimes de la tuerie perpétrée le 7 mars dans le village de Dogo Nahawa. (Source: Reuters / Akintunde Akinleye)
Après le massacre de centaines de chrétiens par des musulmans dimanche dernier, le président par interim du Nigeria Goodluck JONATHAN a mis hier le centre du pays en alerte maximum. Quelles sont les raisons de ces heurts sanglants? Le Nigeria, qui est le pays le plus peuplé d’Afrique, avec 150 millions d’habitants, est-il menacé d’une guerre de religions?
L’engrenage des représailles dans la région de Jos

Dans la nuit du samedi 6 au dimanche 7 mars, trois villages de l’ethnie Berom ont été attaqués par des groupes armés. Le bilan donné par les autorités locales, sans doute exagéré, fait état de 500 morts. Ces violences, qui ont majoritairement touché des femmes et des enfants, ont eu lieu au sud de Jos, la capitale de l’Etat central du Plateau. Un témoin cité par l’ONG Human Rights Watch raconte: «Ils sont venus avec des fusils et des machettes. J’ai vu beaucoup de villageois, des femmes, des enfants et quelques hommes, tués à la machette. J’ai perdu ma fille, qui avait 7 ans.»
Les survivants ont décrit les agresseurs comme des "bergers fulanis", car ils parlaient hausa. Les Fulanis sont des nomades majoritairement musulmans qui vivent dans le nord du Nigeria mais qui sont également très présents dans la région de Jos. Les témoignages rapportés par le quotidien nigérian The Nation montrent que les attaques étaient préparées et ciblées, ce que Shamaki GAD PETER, responsable de la Ligue des droits de l’homme à Jos, a confirmé sur RFI: "Selon les témoignages que nous avons recueillis sur place, vers deux-trois heures du matin, des tirs ont retenti un peu partout, des maisons ont été brûlées. Les villageois sont alors sortis de chez eux. Les assaillants qui étaient de l’ethnie Fulani leur ont tiré dessus et les ont découpés à coup de machette. Beaucoup de femmes, d’enfant et même de bébés ont été massacrés ainsi. Il y a eu beaucoup de victimes. Personnellement, j’en ai compté 80. Mais je pense que sur l’ensemble des villages, il y a à peu près 200 morts. Tous sont de l’ethnie Berom. Ce sont des chrétiens à 90 pour cent». Comment expliquer cette violence?
La région de Jos est en fait régulièrement secouée par de telles flambées de violences. Selon Human Rights Watch, plus de 13 500 personnes sont mortes dans des massacres alternés depuis la fin de la dictature militaire en 1999. En janvier dernier, plus de 300 personnes avaient été tuées dans des affrontements entre Chrétiens et Musulmans, à Kuru Kuruma. Les victimes étaient surtout musulmanes. Mardi, sur RFI, l’Imam Muhammad ASHAFA expliquait les mécanismes de cette violence à Sarah TISSER:
“Cette nouvelle attaque s’est faite en représailles de celle que les Fulanis ont subi en janvier. C’est comme ça depuis longtemps : il y a une attaque, puis des représailles. C’est vraiment interethnique, mais il se trouve qu’une ethnie est majoritaire musulmane et l’autre, chrétienne.”
Dimanche, les agresseurs ont donc voulu se venger des massacres perpétrés en janvier. Cette nouvelle tuerie s’isncrit donc dans le cycle des représailles. Le conflit entre les deux ethnies est ancien. Aux divisions ethniques se superposent des différences religieuses: les habitants des trois villages attaqués dimanche sont des agriculteurs de l’ethnie Berom et sont chrétiens, et leurs agresseurs, des nomades Haoussa-Fulani, sont musulmans. D’après une source officielle, citée par le quotidien algérien La Tribune, de récents rapports de sécurité laissent penser que «des intégristes islamistes» ont encouragé l’attaque contre les Berom. Cependant, le problème est-il vraiment religieux? On pourrait voir dans ces massacres le signe de ce choc des civilisations que Samuel HUNTINGTON assimile à un choc des religions. Or on peut observer que les responsables religieux locaux travaillent sans relâche en faveur de la paix, comme le Pasteur James WUYE et l’Imam Muhammad ASHAFA qui ont reçu en 2009 le Prix de la fondation Chirac pour la prévention des conflits. L’archevêque de la capitale Abuja, Mgr John ONAIYEKAN, rejoint d’ailleurs l’imam Ashafa lorsqu’il explique au Figaro que ces massacres n’ont pas de motivations religieuses: «On ne tue pas à cause de la religion, mais pour des revendications sociales, économiques, tribales et culturelles.» En réalité, les clivages religieux viennent se greffer sur d’autre tensions.
Le Nigeria, un pays multi-ethnique.
La nature du conflit n’est donc pas religieuse: elle est ethnique. Le Nigeria est un état multi-ethnique: il forme une véritable mosaïque de peuples avec 389 groupes ethniques différents. Chaque groupe possède sa langue, si bien que l’on parle au Nigeria plus de 300 langues. Les deux tiers de la population se répartissent cependant entre trois principales ethnies: les Haoussa (29% de la population) que l’on trouve au Nord; les Yoruba (21%) au Sud-Ouest; et les Ibo (18%) au Sud, qui tentèrent entre 1967 et 1970 de fonder un État séparé, le Biafra, avec les Ijaw (10%) présents dans le Delta du Niger. On trouve ensuite, comme on peut le voir ci-dessous sur la carte des ethnies du Nigeria, disponible sur le site de l’Université d’Austin (Texas), l’ethnie Kanouri (4% de la population) au Nord-Est; l’ethnie Tiv (2,5%) au Sud-Est; au centre, l’ethnie Berom (1%). Ces ethnies se partagent entre 3 religions. La moitié de la population est musulmane, en majorité sunnite, et ce sont essentiellement les ethnies du Nord: les Haussa, les Fulani, les Peul ou encore les Kanouri. Leur part dans la population nigériane ne cesse d’augmenter au détriment des Chrétiens qui représentent aujourd’hui 48% de la population. Les Ibos sont pour la plupart chrétiens et majoritairement catholiques, et les Yorubas, dans le Sud-Ouest, se partagent entre islam et christianisme. Enfin, la religion traditionnelle animiste est pratiquée par seulement 2 % des Nigérians.
L’indigénéité.
À l’origine des tensions entre ethnies, on a bien sûr le caractère multi-ethnique du Nigeria et aussi un concept particulier: l’indigénéité. Dans chacun des 36 états fédérés qui composent le Nigeria, les gouvernements locaux déterminent en effet quels sont les habitants originels en distribuant des "certificats d’indigénéité" à un ou plusieurs groupes ethniques. Ces certificats, qui opposent les "indigènes" aux "non-indigènes", permettent aux membres de l’ethnie bénéficiaire d’obtenir des privilèges refusés aux autres citoyens, comme des emplois dans l’administration ou des places à l’université. Interrogé par Marion BRUNET, Daniel BACH, spécialiste du Nigeria et directeur de recherche au CNRS, explique pour Le Figaro que la violence est liée à ce concept quelque peu artificiel d’indigénéité:![]()
Daniel Bach : [...] On ne connaît pas l’élément déclencheur de ces affrontements, mais ce sont souvent des incidents bénins qui dégénèrent. Ainsi, au début de l’année, les violences ont éclaté parce qu’un musulman voulait reconstruire sa maison à la limite d’un territoire chrétien… Cela montre à quel point la situation est électrique entre les indigènes originaires de la région du Plateau et les non-indigènes. Si ces derniers sont bien des Nigérians, ils sont malgré tout perçus comme des étrangers à Jos, la capitale du Plateau, puisqu’ils sont nés dans une autre région. Dans un pays divisé en 36 Etats, chaque Nigérian d’un Etat est considéré comme un étranger dans les 35 autres secteurs du pays.
L’«indigénéité» est une question très sensible puisqu’elle constitue le pilier du fédéralisme nigérian. Mais ce système, mis en place pour assurer une représentation équitable des différentes ethnies, favorise au contraire le communautarisme.
Pourquoi l’opposition entre les chrétiens et les musulmans est-elle plus vive dans l’Etat du Plateau ?
Cette région est en effet devenue le lieu emblématique des problèmes d’«indigénéité» du Nigeria. La plupart des violences qui y sont commises implique des musulmans et des chrétiens, ces derniers étant plus nombreux qu’ailleurs. Les musulmans, pour la plupart non-indigènes, sont victimes de discrimination de la part des chrétiens indigènes. Ils se voient par exemple refuser de s’installer dans tel quartier de Jos ou ne sont pas représentés aux élections locales. Une opposition qui remonte au XIXème siècle, lorsque la région a résisté au mouvement de revitalisation de l’islam. Depuis, le Plateau a toujours lutté face à l’islamisation. [...]
Ainsi, les problèmes liés à l’indigénéité sont particulièrement aigus dans l’État du Plateau, qui fut créé en 1976 pour quelques ethnies, en majorité chrétienne, dont les Berom. Les éleveurs Haoussa-Fulani, pourtant présents depuis le XIXème siècle, réclament en vain le certificat d’indigénéité: les Berom, qui s’accrochent à leurs avantages, font pression pour qu’on le leur refuse.
La terre, enjeu majeur.
Au delà des appartenances religieuses, les revendications identitaires apparaissent comme les véritables causes des massacres qui ensanglantent la région du Plateau. Quels en sont les enjeux?
L’État du Plateau, qui se trouve au centre du pays, est un État où cohabitent 52 groupes ethniques différents, si bien qu’il n’est pas rare d’entendre parfois 10 langues différentes dans un rayon de 20 kilomètres. C’est une zone de contact, c’est-à-dire une interface qui met en relation le Nord, à majorité musulmane, et le Sud, à majorité chrétienne. C’est également une région qui accueille les migrations internes: depuis plus d’un siècle, des habitants de tout le Nigeria sont en effet venus s’y établir, car les terres y sont particulièrement fertiles. Par ailleurs, l’exploitation et le commerce de l’étain a également rendu cette région attractive. La capitale, Joss, qui compte aujourd’hui plus de 500000 habitants, a été une destination de choix pour les migrants. Les éleveurs des ethnies Haoussa et Fulani, venus pour chercher de bonnes terres, sont considérés par les agriculteurs chrétiens comme des colons, voire des envahisseurs. Le fait de ne pas être considérés comme des indigènes, les exclut de certains postes, d’aides sociales ou leurs enfants du système éducatif. Derrière la religion, on a donc un conflit ethnique, social et politique. La terre est un enjeu essentiel.
Par ailleurs, il y a au Nigeria une autre révolte endémique, au sud, dans le delta du Niger, où les rebelles réclament de l’argent en compensation de la destruction de leur environnement par les compagnies pétrolières. Le delta du fleuve Niger, qui concentre les gisements d’hydrocarbures du pays, est en effet exploité par de grandes compagnies occidentales pour le compte du gouvernement. Les ethnies du delta, qui se sentent dépossédées, multiplient les actions.
Le Nigeria, qui est le 1er pays pétrolier et le plus peuplé d’Afrique, a tout ce qu’il faut pour être riche et développé: une agriculture riche, du pétrole, des minerais et une main-d’oeuvre abondante. Mais il n’a jamais réussi à surmonter ses divisions: le multi-ethnisme a évolué en un communautarisme exacerbé par le concept d’indigénéité, si bien que l’on peut craindre que la spirale de la vengeance continue et que les violences interethniques se multiplient.
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Lire également le compte-rendu du quotidien nigérian Next ainsi que l’excellente synthèse d’Abdelkrim GHEZALI publiée le 9 mars dans le journal algérien La Tribune.
