Pétrole en Amazonie: les ambiguïtés du gouvernement équatorien

Alors que l’écoulement de pétrole n’est toujours pas enrayé au large du Golfe du Mexique, trois semaines après le naufrage de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon, et que les côtes américaines sont touchées par une marée noire sans précédent, on ne doit pas oublier que l’exploitation du pétrole est également dommageable sur terre, notamment en Amazonie où les ressources en pétrole sont à l’origine de conflits importants entre gouvernements et peuples autochtones. Nous en avons déjà parlé: les Indiens sont souvent confrontés à de lourds problèmes environnementaux, sanitaires et sociaux causés par les compagnies pétrolières.

La lutte du peuple kichwa.

En Équateur, le peuple Kichwa de Sarayaku lutte depuis plus de 20 ans pour préserver son territoire contre les intrusions des compagnies pétrolières, notamment les entreprises CGC et Burlington. Il était sorti victorieux, en 2003, d’une confrontation avec une compagnie tentant de s’implanter sur son territoire. Malgré les intimidations, les 1200 habitants de Sarayaku ont développé des projets alternatifs de développement économique respectueux de l’environnement et des traditions, comme par exemple cette «Frontera de Vida». Or, le 8 mai 2009, le Ministère des Mines et du Pétrole avait décidé avec Petroecuador (résolution n°080-CAD-2009-04-20) de reprendre les «opérations stipulées dans les contrats de participation pour l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures dans les blocs 23 et 24 de la Région amazonienne». Aussitôt, des colons sont venus s’installer sur le territoire de Sarayaku, à proximité d’un ancien puits de pétrole dans le but de le remettre en exploitation.
La situation s’est aggravée le 29 avril dernier avec l’intrusion brutale d’hommes armés qui ont tiré sur les habitants de Sarayaku, faisant trois blessés graves. On peut signer la pétition de soutien au peuple de Sarayaku et demander ainsi au président de l’Équateur, Rafael CORREA de:

-Respecter les droits du Peuple Originaire Kichwa de Sarayaku;
-Respecter les limites du territoire du Peuple Kichwa de Sarayaku accordé par l’Institut équatorien de réforme Agraire (IERAC) le 26 mai 1992;
-Soutenir concrètement, par l’intervention des autorités équatoriennes compétentes, la demande formulée par les autorités ancestrales du peuple kichwa de Sarayaku, de procéder à l’expulsion légitime et constitutionnelle des personnes qui prétendent démanteler le territoire collectif et sacré du Peuple de Sarayaku avec la création illégale d’une communauté dans la zone de Chuyayaku/ Landayaku.

La politique du président Correa n’est pas dénuée d’ambiguïté: d’un côté, il permet d’ouvrir les blocs 23 et 24 de la région amazonienne à l’exploitation pétrolière, et de l’autre, il propose de ne pas exploiter le sous-sol du parc national du Yasuni. C’est un projet qu’il défend depuis quelques années déjà.

Le projet du Yasuni.

L’économie de l’Équateur est dépendante des revenus générés par le  pétrole:  en 2008, le pétrole représentait en effet 22% du PIB, 63% des exportations et 47% du Budget Général de l’État. En pleine forêt amazonienne, dans le parc national du Yasuni, qui contient l’une des plus importantes biodiversités du monde et qui est habité par des communautés indigènes Tagaeri, Taromenane et Oñamenane, le gisement de l’ITT (sigle venant du nom des trois forages d’exploration qui se trouvent dans la zone: Ishpingo-Tambococha-Tiputini) représente environ 20% des réserves d’hydrocarbures de l’Équateur, c’est-à-dire 850 millions de barils. Autant dire que cela représente beaucoup d’argent: on estime que l’exploitation de ce pétrole pourrait rapporter à l’État jusqu’à 7 milliards de dollars.  Pourtant, le gouvernement équatorien serait prêt  à renoncer à l’exploitation de ce fabuleux gisement. En échange, il demande à la communauté internationale une contrepartie financière équivalente à la moitié de ce que l’exploitation pétrolière lui aurait rapporté. Comme nous l’explique cet article de Diane CAMBON QUITO paru le 21 avril 2010 dans Le Temps, dans l’idée du gouvernement équatorien, ce projet Yasuni-ITT invite les pays développés à lutter contre le réchauffement climatique:

Le dilemme de l’or noir

C’est l’un des projets écologiques les plus novateurs jamais proposé par un pays producteur de pétrole : l’initiative Yasuni ITT. Au nom de la préservation de l’environnement, le président de l’Equateur, Rafael Correa, est prêt à renoncer à l’exploitation d’un gisement d’or noir découvert dans une des dernières parcelles sauvages du parc national du Yasuni, situé en pleine jungle amazonienne. Un éden tropical qui pourrait offrir jusqu’à 850 millions de barils par an, soit 20 % des réserves en hydrocarbures du pays. Mais, aussi, un poumon vert pour la planète : 100000 hectares classés par l’UNESCO comme la plus grande réserve mondiale de la biosphère, car ils abritent 2 274 espèces d’arbres, 567 d’oiseaux, 80 de chauves-souris, 10 de primates, 105 d’amphibiens et plus de 100 000 espèces d’insectes à l’hectare ! C’est aussi le refuge de deux peuples indigènes, qui vivent en isolement volontaire – les Tagaeri et les Taromenane –, et de plusieurs milliers d’Indiens Huaorani.

Mais la conservation du parc Yasuni n’est pas gratuite : l’Equateur demande à la communauté internationale une contrepartie financière équivalente à la moitié de ce que l’exploitation pétrolière lui aurait rapporté. Une enveloppe estimée à près de 6 milliards d’euros, selon les experts. “Ce ne sont pas des aides ou des subventions que l’on demande aux pays riches”, précise Tarcisio Granizo, sous-secrétaire d’Etat au ministère du Patrimoine équatorien. “On fait appel à la responsabilité partagée. Les pays développés doivent leur expansion en partie à la destruction des ressources naturelles. Aujourd’hui, nous les invitons à participer à la préservation de la planète.” Sans parler du fait que la non-exploitation du gisement de Yasuni permettrait d’éviter l’émission de 410 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère. Le principe défendu par le président Correa est simple : les pays riches sont invités à alimenter un compte bloqué à hauteur de 275 millions d’euros sur dix ans. L’Equateur utiliserait les intérêts produits par ce compte pour investir dans quatre domaines : les énergies renouvelables, la conservation des zones protégées, la reforestation et le développement social durable en Amazonie.

L’idée a déjà séduit l’Allemagne, la Belgique et l’Espagne. La Suisse et la France sont intéressées par le projet. D’autres pays, comme la Turquie ou même l’Iran, feraient aussi un geste. “C’est le projet le plus novateur et le plus concret actuellement pour lutter contre le réchauffement climatique”, affirme Alberto Acosta, ex-ministre des Energies et des Mines.

Car si l’Equateur opte finalement pour le plan B – l’exploitation du gisement –, les conséquences financières pour la communauté internationale ne seront pas anodines. Rien que pour neutraliser les émissions de carbone émises par la combustion de ce pétrole lourd, il faudrait dépenser près de 7 milliards d’euros, selon le gouvernement de Quito. Sans parler des impacts en termes de perte de biodiversité, de déforestation, de pollution des eaux et de l’air ou encore de maladies.

Les dommages collatéraux du pétrole, l’Equateur ne les connaît que trop bien ! A quelques encablures du parc du Yasuni, sur l’autre rive du fleuve Napo, se trouve l’ancienne exploitation de la compagnie américaine Texaco, aujourd’hui reprise par l’entreprise nationale Petroecuador. Dans cette espèce de no man’s land survivent des communautés indigènes au milieu des pipelines rouillés et des cheminées qui crachent sans arrêt d’immenses flammes. “Cela fait quarante ans que les populations locales vivent sur des terres imbibées de pétrole. Et il n’y a pas eu le moindre bénéfice pour la région. En revanche, nous avons les plus hauts taux de cancer du pays, nous ne pouvons plus boire notre eau”, fulmine Luis Yanza, coordinateur d’un procès historique contre la compagnie pétrolière Chevron Texaco. Certes, la technologie pétrolière a évolué ces dernières années. Les pipelines sont de plus en plus enterrés et les procédés de combustion se sont améliorés. Mais pas une semaine ne s’écoule sans que les autorités de la région amazonienne ne reçoivent une plainte pour fuite de pétrole.

Après l’’échec du Sommet de Copenhague, qui devait aboutir en décembre dernier à un accord sur la réduction des gaz à effet de serre, certains voient dans l’initiative du président Correa un modèle alternatif de développement à la fois non-productiviste et respectueux de l’environnement. C’est le cas d’ICRA:

Il ne s’agit plus de faire des discours d’intention sur les impacts du réchauffement global et du changement climatique. Le monde a besoin d’actions concrètes et de la mise en place de véritables politiques publiques en matière d’écologie, appuyées sur les mouvements sociaux et les peuples concernés. Le projet ITT, menacé aujourd’hui par l’absence d’engagements qui conforte ceux qui s’y opposent, est une des premières initiatives qui va dans ce sens-là ; il représente un exemple pour que l’économie post-pétrolière et la justice climatique deviennent réalité.

Mais on pourrait aussi se demander si le gouvernement équatorien n’utilise pas plutôt le changement climatique, et le sentiment de culpabilité qu’il suscite dans les pays développés, pour prendre la forêt amazonienne en otage et faire du chantage.

Les Pygmées sauvés par le GPS ?

Deux Pygmées se déplacent en forêt avec un GPS pour cartographier les zones de chasse et les lieux sacrés. Sources: REUTERS/John Nelson/Tropical Forest Trust

Je parlais la semaine dernière des mauvais traitements infligés aux Pygmées en République Démocratique du Congo. Pour garder un peu d’espoir quant à l’avenir des Pygmées, je reproduis ci-dessous un article de Thomas HUBERT paru le 13 mai dernier dans L’Express. Depuis 2008, ainsi qu’une dépêche de l’agence Reuters l’avait rapporté, les Pygmées utilisent le GPS pour dresser la carte de la forêt où ils vivent, dans la région de Pokola, au nord-ouest du Congo. il s’agit pour eux de sauvegarder ainsi leur patrimoine naturel:

Congo: le GPS aide les gardiens de la jungle

Enfoncés jusqu’aux genoux dans les eaux ambrées d’une rivière de la forêt équatoriale congolaise, trois hommes en tongs scrutent l’écran d’un GPS.

“Vous avez les coordonnées?

-Oui, altitude, 347 m. Latitude: S0078711. Longitude…”

Ce matin-là, au fin fond de la République démocratique du Congo, des Pygmées et des Bantous sont occupés à localiser le gué de la rivière Bokongo, une source d’eau douce et de poissons indispensable aux 1 800 habitants des environs. En cartographiant les lieux de chasse, les terres agricoles et les sous-bois peuplés par les esprits de la forêt, les villageois de Manga espèrent protéger “leur” jungle de la convoitise des compagnies forestières. Cette jungle autour de laquelle s’organise leur existence depuis toujours et qui contribue, à sa mesure, à l’équilibre écologique de la planète.

Alors qu’ils doivent habituellement parcourir 200 kilomètres de piste pour atteindre l’antenne de téléphone portable ou la prise électrique la plus proche, les voilà désormais dotés d’une technologie dernier cri, connectée à une constellation de satellites. Eux qui ne savent pour la plupart ni lire ni écrire ont très vite su manier les GPS fournis par une ONG locale, Réseau ressources naturelles (RRN). Mais il a fallu de longues palabres entre les différents chefs de clans pour désigner les huit “cartographes communautaires” chargés de tracer cette incongrue carte au trésor. A Manga, village de l’ouest du pays, la route a beau avoir été rénovée l’an dernier, la pauvreté progresse. Les chasseurs doivent marcher de plus en plus loin à la recherche des porcs-épics, des singes et des oiseaux utilisés dans la cuisine locale. Le poisson se fait rare. Même les chenilles dodues de la forêt, principale source de protéines, disparaissent.

Des villageois aux ONG internationales, en passant par le gouvernement congolais, tout le monde s’accorde pour désigner une même coupable : la déforestation, qui est aussi la première cause des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale. Les habitants de Manga savent que l’agriculture sur brûlis et leur utilisation intensive du charbon de bois appauvrissent leur forêt. Mais ils accusent également la compagnie forestière libano-congolaise ITB. Les deux concessions que possède l’entreprise dans la province occupent près de 300 000 hectares -l’équivalent du département français du Rhône. “Ça a commencé quand ils se sont mis à couper les arbres dans lesquels vivent les chenilles”, raconte Bosoki Bekalola, l’un des trois éclaireurs en GPS.

Avec l’appui de militants locaux et le soutien financier d’ONG internationales comme Rainforest Foundation, plus de 160 villages de la République démocratique du Congo se sont lancés dans la cartographie de leur territoire forestier traditionnel. Des projets similaires se développent dans les pays voisins du bassin du Congo, le deuxième ensemble forestier au monde après l’Amazonie. L’objectif est de permettre aux habitants de défendre leur espace de vie face aux industriels, et d’obtenir leur part dans les financements que les pays développés ont accepté d’allouer à la protection de la forêt équatoriale, lors du sommet de Copenhague de décembre dernier: 2,55 milliards d’euros d’ici 2012.

Comment cette forêt si vaste pourrait-elle disparaître? songe Bosoki, en s’avançant sous la canopée pour poursuivre son relevé. Le chant des insectes, des grenouilles et des oiseaux étouffe le bruit de ses pas. Le mur végétal qui borde les étroits sentiers ouverts par ses ancêtres effleure ses épaules. Bosoki et ses compagnons suspendent le récepteur GPS autour de leur cou et jouent de la machette dans la végétation. Soudain, le trio s’arrête: autour du cimetière de leurs ancêtres, de nombreux troncs abandonnés jonchent le sol. Qui a autorisé les bûcherons à venir jusque dans ce lieu sacré? Un peu plus loin, le sentier fait place à une large piste bordée de vastes champs de manioc. “La compagnie d’exploitation ITB est passée ici, explique Dieudonné Nzabi, le responsable local du RRN. Les gens ont profité de l’occasion pour créer des champs. Et la forêt est partie.”

A quelques heures de piste de Manga, autour du village d’Ifuto, le bruit des tronçonneuses résonne au fond de la forêt vierge. Des bûcherons sont à l’oeuvre. ITB n’a pourtant plus d’autorisation en raison de ses violations répétées du code forestier. Il n’empêche. A Bekwese, le village le plus proche du lieu actuel d’exploitation, l’abattage a commencé depuis septembre dernier, assure l’un des habitants, Tonton Mpela. Pire, la compagnie s’aventurerait hors des zones prévues pour l’exploitation forestière et achèterait chez les habitants des arbres sur pied à 4 000 francs congolais (4 €) par tige. Si l’entreprise ne tient pas ses engagements envers les villageois -elle a promis emplois et aides sociales- les habitants sont prêts à “se révolter contre ITB”, menace Tonton Mpela.

Au siège de la firme, à Kinshasa, la capitale, on temporise. L’un des cadres affirme que ces accusations d’exploitation illégale sont sans fondement, que la compagnie se contente “d’évacuer du bois coupé avant l’interdiction officielle” et que les accords signés sur les engagements sociaux ont dû être mal compris. C’est aussi l’opinion de Gabriel Mola, le président de la Fédération des industriels du bois. “Les populations attendent beaucoup, elles vivent dans une situation de grande misère. Mais une seule société ne peut pas en un temps relativement court résoudre tous les problèmes de nos populations!”

La manne de l’aide internationale fait rêver

Du côté du gouvernement, le sujet met mal à l’aise, et pour cause: 16 titres d’exploitation forestière invalidés par une commission spécialisée sont en cours de réexamen, en raison des investissements consentis par les entreprises concernées. “Dans un pays où l’emploi est très rare, vous ne pouvez pas du jour au lendemain décider d’arrêter le secteur forestier qui représente 30 000 à 40 000 agents”, fait valoir José Endundo, le ministre de l’Environnement. Les pouvoirs publics annoncent une surveillance high-tech de l’exploitation du bois, un cahier des charges modèle fixant les relations entre les compagnies forestières et les communautés locales, des opérations de reboisement… A condition, bien sûr, que les pays riches mettent la main au portefeuille. Le gouvernement congolais a d’ailleurs signé avec enthousiasme l’accord de Copenhague. “Ceux qui polluent doivent réduire, mais ceux qui comme nous ont une partie de la solution doivent être soutenus”, insiste José Endundo. A Manga aussi, la manne de l’aide environnementale internationale fait rêver. Ces derniers mois, les radios locales ne parlaient plus que d’environnement et de climat. A l’image des pays du Nord.

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Des solitudes dans le métro

Métro Mirabeau, 1949 © Izis Bidermanas

Métro Mirabeau, 6h00 du matin, 1949 © Izis Bidermanas

Je suis tombé récemment sur un blog, L’inconnu du métro, qui est construit sur une belle idée: des portraits de personnes croisées au hasard dans le métro. Cela m’a rappelé non seulement l’époque où j’étais à Paris mais aussi la lecture de cet excellent livre, Un ethnologue dans le métro [1], où l’auteur, Marc AUGÉ, nous explique que la fréquentation du métro nous confronte à notre histoire:

Nos itinéraires d’aujourd’hui croisent ceux d’hier, morceau de vie dont le plan du métro, dans l’agenda que nous portons dans le coeur, ne laisse voir que la tranche, l’aspect simultanément le plus spatial et le plus régulier, mais dont nous savons bien que tout s’y tenait à peu près ou s’y efforçait, nulle cloison étanche ne séparant, parfois pour notre plus grand malaise, l’individu de ceux qui l’entourent, notre vie privée de notre vie publique, notre histoire de celle des autres.

Plan du métro de Paris (1937)

Parler du métro, c’est à la fois faire de la cartographie et superposer des histoires: l’histoire que les noms de station commémorent, de façon un peu artificielle, et que l’on peut parfois apparenter à un culte des ancêtres, et les histoires personnelles des usagers. Et c’est pour cela que le blog de Marie DINKLE nous parle. Nous nous retrouvons à travers ces inconnus. On peut reconnaître les wagons du RER et on a pu entrevoir une fois le nom d’une station, Censier-Daubenton, ce qui peut nous évoquer ou non des souvenirs. Car le plan du métro est comme un aide-mémoire: certaines stations sont liées à des périodes de notre vie. Dans cette géographie personnelle, les lignes et les stations que l’on fréquente apparaissent comme des repères qui structurent notre quotidien. La ligne 13 fut longtemps pour moi cet axe central, entre Saint Lazare et Montparnasse. Au-delà de ces deux stations, une terra incognita: l’inconnu commence dès que l’on dépasse l’arrêt habituel ou que l’on s’écarte des lignes habituelles.

L’inconnu dont nous parle Marie Dinkle n’est cependant pas géographique: son inconnu, à elle, c’est “cet inconnu assis en face de vous qui regarde par la fenêtre” et que “vous ne reverrez jamais“. Pourtant, parfois, on aimerait le revoir. C’est d’ailleurs avec cet espoir que certains passent des petites annonces sur Croisé dans le métro, pour retrouver les personnes qu’ils ont croisées dans les transports en commun.

Car, dans le métro, on est confronté aux autres: durant un bref instant, des milliers de solitudes se côtoient et empruntent les mêmes correspondances.

Tout ceux que j’y rencontre sont des autres, au sens plein du terme: il y a fort à parier qu’une partie notable de mes compagnons d’occasion ont des croyances ou des opinions dont je n’entends même pas le langage [...], et je ne parle évidemment pas là des étrangers et de tous ceux dont la couleur de peau peut faire augurer qu’ils appartiennent à d’autres milieux culturels que moi.

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Le métro, Paris, 1945 © Robert Doisneau

Le mode de relation entre tous ces autres est aléatoire et fugitif: il dépend des wagons (le contenant) et des horaires qui déterminent la fréquentation (le contenu). Des solitudes qui changent avec les heures. Des regards furtifs, des parfums que l’on hume. Certains passagers lisent, d’autres écoutent de la musique, jouent avec leur téléphone, font des mots croisés ou des sudokus, ou serrent contre eux le sac de leurs achats. Mais la majorité ne fait rien, comme le souligne Marc Augé:

Il y a aussi (majorité en effet silencieuse) ceux qui ne font rien, qu’attendre, visages apparemment imperturbables sur lesquels l’observateur attentif (le promeneur distrait, le voyeur innocent) peut portant surprendre parfois le passage d’une émotion, d’un trouble ou d’un souvenir dont la raison ou l’objet lui échapperont toujours. La limite ici est étroite entre l’imagination romanesque qui se plaît à interpréter, par exemple, le sourire fugace qu’un visage de femme a paru adresser à quelque interlocuteur intérieur et le malaise par tous ressenti au spectacle d’un agité (ils ne sont pas rares dans le métro) dont les mots décousus, les soupirs, les rires entendus ou les fureurs sans objet montrent qu’il ne compose ni ne maîtrise plus son attitude. Solitude cette fois-ci définitivement bouclée sur elle-même: plus il semble vouloir les prendre à témoin de sa détresse, plus ses voisins fuient son regard, s’adressant les uns aux autres des coups d’oeil mi-embarassés, mi-complices.

 

 

Paris, station de métro Rome, 1933-34, Brassaï

Paris, station de métro Rome, vers 1933-1934 © Brassaï

De nombreuses solitudes qui partagent momentanément le même destin: autant de bonheurs et de malheurs mêlés le temps d’un voyage. À l’époque où je fréquentais le métro parisien, face à une inconnue, j’ai pu parfois me laisser gagner par son charme et me prendre à imaginer que nos destins croisés de façon si éphémère pouvaient s’unir un peu plus longuement: cette femme assise devant moi était peut-être la femme de ma vie! Nous l’ignorions tous les deux, elle allait descendre à la station suivante et je ne la reverrai jamais. Aussi les lignes du métro sont-elles comparables aux lignes de la main: elles se croisent et on aimerait y entrevoir notre destin. Dans Nadja [2], André BRETON nous raconte sa rencontre, par hasard, avec Nadja, qui se présente comme étant «l’âme errante»: elle erre dans les rues et le métro de Paris, elle regarde les gens. Incarnant l’essence même du surréalisme, elle n’est pas ce «promeneur solitaire» des Romantiques, mais plutôt ce «wanderer» urbain et baudelairien du Spleen de Paris [3] où l’errance est finalement mentale. Parler de hasard et d’inconnus dans le métro, c’est aussi construire une géographie de l’errance.

Pour conclure, Marc Augé résume le métro avec une formule: “la collectivité sans la fête et la solitude sans l’isolement“. Voyager dans le métro est en effet une expérience sociale. Dans le métro, au-delà des différences individuelles, tout le monde est soumis aux même règles. Certes, certains, plus pressés que d’autres, emprunteront le couloir d’arrivée pour sortir du quai, mais cela ne remet pas en question cette morale collective qui est propre au métro:

Transgressée ou non, la loi du métro inscrit le parcours individuel dans le confort de la morale collective, et c’est en cela qu’elle est exemplaire de ce que l’on pourrait appeler le paradoxe rituel: elle est toujours vécue individuellement, subjectivement; seuls les parcours singuliers lui donnent une réalité, et pourtant elle est éminemment sociale, la même pour tous, conférant à chacun ce minimum d’identité collective par quoi se définit une communauté. En sorte que l’observateur soucieux d’exprimer au mieux l’essence du phénomène social constitué par le métro parisien devrait rendre compte non seulement de son caractère institué et collectif, mais aussi de ce qui, dans ce caractère, se prête aux élaborations singulières et aux imaginations intimes sans lesquelles il n’aurait plus aucun sens.

C’est ce que fait Marie Dinkle, à l’instar de photographes comme BRASSAÏ, Izis BIDERMANAS ou encore Robert DOISNEAU: à travers de jolis portraits d’inconnus, qui parlent à notre imagination, elle nous montre qu’il y a du lien social derrière l’apparente solitude des voyageurs.

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[1] Marc AUGÉ. Un ethnologue dans le métro, Paris, Hachette, 1986, 123 pages.

[2] André BRETON. Nadja, Paris, Gallimard, 1973, 189 pages.

[3] Charles BAUDELAIRE. Le spleen de Paris, Paris, Le livre de poche, 2003, 253 pages.

Tintin, le Congo et les droits de l’Homme

Depuis quelques temps, on entend régulièrement parler d’un certain Bienvenu MBUTU, un Belge d’origine congolaise, qui cherche à faire interdire la vente de l’album Tintin au Congo, qu’il qualifie de raciste et xénophobe. Dès 2007, il avait porté plainte en Belgique puis, en septembre dernier, il a souhaité lancer une action judiciaire semblable en France. Selon lui, Tintin au Congo présente une image «dégradante» et «offensante» des Congolais et pourrait être un «danger»: «Il n’est pas admissible que Tintin puisse crier sur des villageois qui sont forcés de travailler à la construction d’une voie de chemin de fer ou que son chien Milou les traite de paresseux». En avril, il a intenté une nouvelle action au civil, devant le tribunal de première instance de Bruxelles, affirmant le caractère «urgent» d’une interdiction de Tintin au Congo. Un tel acharnement mérite notre attention. Apparemment, Bienvenu Mbutu est traumatisé par la lecture de Tintin au Congo. Il se sent visé. On pourrait interpréter cela comme l’expression d’un complexe d’infériorité mais cette volonté de vouloir faire interdire l’album pose en fait le problème du risque d’anachronisme quand on porte un jugement sur un événement du passé sans tenir compte de son contexte. Par ailleurs, étant donnée la situation actuelle en République Démocratique du Congo, où les Droits humains ne sont pas vraiment respectés,  cette indignation au nom de l’anti-racisme est bien sélective.

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Un procès anachronique.

Moulinsart SA, la société qui gère les droits de l’oeuvre d’Hergé, a réagi aux attaques de Bienvenu Mbutu: «Lire en plein XXIème siècle un album de Tintin datant de 1931 demande un minimum d’honnêteté intellectuelle. Celle-ci nous garde de sombrer dans les anachronismes faciles et trop couramment complaisants».

L’anachronisme consiste en effet à juger les événements du passé selon notre propre grille de valeurs, indépendamment du contexte historique. Or il faut savoir que Tintin au Congo a été écrit en 1931, à une époque où le colonialisme et les préjugés qu’il véhicule ne sont pas remis en question. HERGÉ ne s’en était pas caché: « J’étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais. J’ai dessiné les Africains d’après les critères de l’époque ». Lors de la colorisation de l’album en 1946, il avait d’ailleurs retouché quelques vignettes, comme on peut le voir ci-dessous:

Ce mercredi, une dépêche de l’AFP reprise par le Figaro nous apprenait que le Conseil représentatif des Associations noires de France (CRAN) venait de se joindre à l’action judiciaire menée par Bienvenu Mbutu contre Tintin au Congo.  Devant le Tribunal de première instance de Bruxelles, le président du CRAN, Patrick LOZÈS, a notamment déclaré à l’AFP:

Je pense que cet ouvrage a sa place dans un musée où il pourra être consulté par des adultes qui veulent tout savoir de l’époque coloniale. En attendant nous demandons qu’il soit assorti d’un bandeau et d’une préface éclairant le lecteur sur la nature d’une oeuvre qui affirme une supériorité raciale, celle des Blancs sur les Noirs, et ne devrait donc pas être diffusé sans avertissement, surtout pour les enfants.

Où, dans Tintin au Congo, affirme-t-on la supériorité raciale des Blancs sur les Noirs? Soyons sérieux! La seule domination que l’on voit est de nature politique, et c’est une réalité historique: le colonialisme n’est rien d’autre que l’expression de la suprématie européenne qui caractérise le monde à la fin du dix-neuvième siècle. Par ailleurs, Tintin au Congo est une oeuvre de fiction: il faut donc lire cet album avec la distance nécessaire. Si la représentation des Noirs est caricaturale, elle ne fait que refléter l’inconscient collectif de l’époque. Un enfant qui lit Tintin au Congo est d’ailleurs capable de faire la part des choses: il sait que c’est une caricature, qui n’est pas forcément conforme à la réalité. De la même façon, il ne s’étonnera pas que le chien Milou soit doué de parole.

On apprenait aussi ce mercredi qu’un autre Congolais, qui dirige une association de défense des droits de l’Homme en République Démocratique du Congo, sans doute lui aussi extrêmement traumatisé par la lecture de Tintin, s’était aussi porté partie civile début mai pour obtenir qu’un bandeau soit inséré à l’album. Un défenseur des droits de l’homme, rien que cela! Au lieu de lire Tintin au Congo, il ferait mieux, peut-être, de lire les rapports d’Amnesty International sur les violences physiques perpétrées à l’encontre notamment des femmes et des enfants en République Démocratique du Congo. Au Nord-Kivu, la situation est en effet particulièrement alarmante.

Le conflit au Nord-Kivu.

Le Nord-Kivu, qui possède de nombreuses ressources minières, est le théâtre d’un conflit qui oppose l’armée régulière de la République Démocratique du Congo (FARDC) et les rebelles du Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP), plusieurs milices maï maï, et les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR, groupe armé rwandais). Un accord de paix a été signé à Goma le 23 janvier 2008: les différents groupes armés s’engageaient à mettre fin aux homicides, viols et actes de torture à l’encontre des civils, et à ne plus recruter d’enfants-soldats. Avec plus d’un million de personnes déplacées, la crise humanitaire est aujourd’hui extrêmement préoccupante au Nord-Kivu: la plupart de ces réfugiés se trouvent dans une situation désespérée, manquant de nourriture, d’eau, de médicaments ou d’abris. Or, l’aide humanitaire est difficile en raison de la fragilité de la situation en termes de sécurité. Le cessez-le-feu est régulièrement transgressé et les violences physiques, souvent sexuelles, quand ce ne sont pas des exécutions sommaires, continuent à faire des victimes.

Un camp de réfugiés près de Ratshuru (Photo: Jehad NGA pour The New York Times)

Amnesty international fait état de deux aspects très inquiétants du conflit au Nord-Kivu: le recrutement massif d’enfants-soldats et la généralisation des violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants, alors même que le gouvernement et les groupes armés s’étaient engagés à mettre fin à ces crimes. On estime que plus de 200000 femmes ont été victimes de violences sexuelles depuis 1996 en République Démocratique du Congo. Ce que l’on sait moins, parce que c’est tabou, c’est que de plus en plus d’hommes sont également violés.  Un article de Jeffrey GETTLEMAN paru le 4 août 2009 dans The New York Times nous raconte le calvaire de ces hommes violés:

According to Oxfam, Human Rights Watch, United Nations officials and several Congolese aid organizations, the number of men who have been raped has risen sharply in recent months, a consequence of joint Congo-Rwanda military operations against rebels that have uncapped an appalling level of violence against civilians.

Kazungu Ziwa, Shabani Lufuno, Ngabu Bita et Matata Badoda ont été victimes de viol. (Photos: Jehad Nga pour The New York Times)

Parmi ces hommes, de nombreux pygmées. Ainsi, l’an dernier, une dépêche de l’AFP nous apprenait que des militaires de la 85ème brigade des Forces armées de la République Démocratique du Congo étaient accusés d’avoir violé trois Pygmées, un chef de village et ses enfants. Dans un excellent article paru le 12 août 2009 sur Afrik.com, René DASSIÉ explique que les trois quarts des violeurs sont des militaires:

Au rang des coupables, il y a aussi bien des éléments indisciplinés de l’armée congolaise, que des membres des différents groupes rebelles – Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR)- et même les miliciens Maï Maï, qui servent d’habitude de supplétifs à l’armée congolaise. Les trois quarts des personnes condamnés pour viols, tous sexes confondus, seraient ainsi des militaires. Pour les rebelles, le viol est avant tout une arme de guerre. « Ils sont animés par l’esprit de destruction. Ils utilisent le viol également comme une arme, pour détruire psychologiquement leurs victimes et obtenir leur soumission », analyse un avocat de Goma. Le choix des victimes pygmées s’explique en partie par la recherche des pouvoirs magiques qu’on leur attribue. En les sodomisant, les guerriers espèrent acquérir le don de l’invulnérabilité, appelé « Kilemba », qu’ils possèderaient.

Amnesty international confirme dans son rapport que les viols et violences sexuelles sont motivés par des considérations ethniques, avec l’objectif de briser mentalement des communautés soupçonnées d’apporter leur soutien à des groupes ennemis:

Une jeune fille de 16 ans, victime de viol témoigne de son histoire : enlevée par deux jeunes officiers et maintenue captive dans un camp militaire du Nord-Kivu, elle a été violée toutes les nuits par l’un d’entre eux. «Les autres officiers et soldats du camp semblaient ne pas s’en soucier, ils ne se sentaient pas responsables», a-t-elle dit à Amnesty.

Le calvaire des Pygmées du Congo.

Il n’est donc pas rare que les Pygmées soient victimes de violences sexuelles. Les violeurs, qui croient que les Pygmées ont un pouvoir magique, sont persuadés que le viol va leur permettre d’être invulnérable, voire de soigner un lumbago ou guérir du sida. Le site Unmondepygmee.com rapporte que l’Observatoire Congolais des Droits de l’Homme notait en 2004 dans son rapport annuel que «pas une semaine ne se passe sans qu’une fille pygmée ne soit violée par des individus bantous. Ces viols fréquents se déroulent dans les champs, au village et même dans les cases de ces Pygmées» et dénombrait quantités de parties de «terre à terre» dans les commissariats, version locale du viol collectif.

J’en ai déjà parlé: les Pygmées, population extrêmement vulnérable, sont souvent l’objet de discriminations en Afrique centrale. Ils sont victimes de toutes sortes de violations des droits de l’Homme de la part des populations bantoues. Survival international avait rapporté en 2002 que des Pygmées Mbuti figuraient au nombre des victimes des horribles massacres rapportés dans le Nord-est de la République démocratique du Congo: “Les milices forcent les Mbuti à collaborer avec eux ou les accusent de collaborer avec l’ennemi, les punissant de torture et d’exécutions“. Les Pygmées sont en effet le peuple le plus marginalisé et persécuté de la société congolaise. Les Pygmées Batwa, dans l’est de la République Démocratique du Congo, ont vu presque toutes leurs forêts détruites et survivent difficilement comme ouvriers agricoles ou mendiants.

A Dianga, localité située à environ 50 kilomètres de Mbandaka dans le territoire de Bolomba, les Pygmées se disent victimes d’arrestations arbitraires et de traitements dégradants de la part du chef de poste d’encadrement administratif. Leur porte-parole, Jacques MOMBONGO a saisi les autorités provinciales comme nous l’explique cet article publié  le 24 juillet 2009 sur radiookapi.net:

M. Mombongo a expliqué que les pygmées sont soumis aux travaux forcés. Et Pour un moindre problème, ils sont déshabillés et fouettés devant les autres villageois. Face à cette situation, a encore signalé le porte-parole, bon nombre d’entre eux ont trouvé refuge dans la forêt.
« Ce qu’il fait subir aux pygmées est pire et du jamais vu. Le chef de poste nous fait souffrir. Il nous ravit nos biens et administre des coups de fouet aux femmes et aux hommes allant parfois de 80 à 100. Certaines personnes saignent parfois à la suite de cette pratique dégradante “, a laissé entendre M. Mombongo. Et d’ajouter : « Nous n’avons plus de bêtes et nous les pygmées, nous sommes des humains. Pourquoi continue-t-il à nous traiter comme des animaux“, s’ est-il interrogé avant de souligner que même à l’époque coloniale, ce n’était pas comme ça».

Voilà qui nous renvoie à Bienvenu Mbutu, qui trouve admissible “que Tintin puisse crier sur des villageois qui sont forcés de travailler à la construction d’une voie de chemin de fer“. Visiblement obsédé par Tintin au Congo, il semble ignorer le sort réservé aujourd’hui aux Pygmées en République Démocratique du Congo. Dans un reportage diffusé en octobre 2008 sur France24, Arnaud ZAJTMAN et Marlène RABAUD ont pourtant recueilli les témoignages accablants de Pygmées qui sont exploités et maltraités:

Ils nous forcent à travailler pour eux et ils nous battent“. “Le travail est dur. Nous n’avons pas d’outils et nous n’avons pas de terres. Nous sommes donc obligés de travailler pour eux“, raconte Mwasa Savirungay, travailleuse journalière. Eux, ce sont des Bantous qui, contre 30 jours de travail, peuvent offrir une simple pièce d’étoffe. Autrefois nomades, les Pygmées ont tendance, aujourd’hui, à se sédentariser près des villages bantous. “Aucun des nôtres ne veut faire de tels travaux, c’est pourquoi nous employons des femmes et des enfants pygmées“, se défend Théophile Lusamba, un exploitant bantou. “Nous travaillons ensemble, explique Henri Lokula, propriétaire terrien. On leur donne de quoi s’habiller ou de quoi manger. Tout ce que nous trouvons, nous le leur donnons. Mais s’ils travaillent mal, nous les fouettons.”

Plutôt que se vautrer dans l’anachronisme, et chercher des poux dans la houpette de Tintin, Bienvenu Mbutu et ses amis feraient donc mieux de s’occuper du présent. Qu’il est facile, quand on vit confortablement en Belgique, de condamner le racisme des années trente et de ne pas voir celui qui gangrène aujourd’hui le Congo, un demi-siècle après la décolonisation! Il est vrai que la défense des droits de l’Homme n’est pas toujours chose facile: en février dernier, Amnesty International a exprimé son inquiétude pour la sécurité des défenseurs des droits de l’Homme en République Démocratique du Congo.  Les arrestations arbitraires et les menaces de mort ont en effet fortement augmenté tout au long de 2009. Dans sa brochure Les défenseurs des droits humains attaqués en République démocratique du Congo, Amnesty International rend compte des persécutions subies par huit défenseurs des droits humains influents en RDC, un harcèlement que l’organisation craint de voir s’accentuer durant la période précédant les élections présidentielles et générales de 2011. Alors voilà, on préfère s’attaquer à Tintin: en ces temps où l’anti-racisme est devenu en Europe obsessionnel et inquisiteur, Tintin au Congo semble si «dangereux» qu’il risque d’être mis au même rang que le Mein Kampf d’Adolf HITLER! Au final, et l’excellent Philippe BILGER l’avait déjà souligné dans son blog en septembre dernier en parlant d’abus de conscience, cette histoire grotesque est révélatrice “d’un délitement de la liberté d’expression. Après Tintin, pourquoi les Belges n’essaieraient-ils pas de faire interdire la publication de Pauvre Belgique, de Charles BAUDELAIRE, qui était particulièrement féroce avec eux? Sans parler des dangereux albums de Bécassine que l’on doit retirer de la circulation car ils donnent une si mauvaise image des Bretons…