Pétrole en Amazonie: les ambiguïtés du gouvernement équatorien

Alors que l’écoulement de pétrole n’est toujours pas enrayé au large du Golfe du Mexique, trois semaines après le naufrage de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon, et que les côtes américaines sont touchées par une marée noire sans précédent, on ne doit pas oublier que l’exploitation du pétrole est également dommageable sur terre, notamment en Amazonie où les ressources en pétrole sont à l’origine de conflits importants entre gouvernements et peuples autochtones. Nous en avons déjà parlé: les Indiens sont souvent confrontés à de lourds problèmes environnementaux, sanitaires et sociaux causés par les compagnies pétrolières.

La lutte du peuple kichwa.

En Équateur, le peuple Kichwa de Sarayaku lutte depuis plus de 20 ans pour préserver son territoire contre les intrusions des compagnies pétrolières, notamment les entreprises CGC et Burlington. Il était sorti victorieux, en 2003, d’une confrontation avec une compagnie tentant de s’implanter sur son territoire. Malgré les intimidations, les 1200 habitants de Sarayaku ont développé des projets alternatifs de développement économique respectueux de l’environnement et des traditions, comme par exemple cette «Frontera de Vida». Or, le 8 mai 2009, le Ministère des Mines et du Pétrole avait décidé avec Petroecuador (résolution n°080-CAD-2009-04-20) de reprendre les «opérations stipulées dans les contrats de participation pour l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures dans les blocs 23 et 24 de la Région amazonienne». Aussitôt, des colons sont venus s’installer sur le territoire de Sarayaku, à proximité d’un ancien puits de pétrole dans le but de le remettre en exploitation.
La situation s’est aggravée le 29 avril dernier avec l’intrusion brutale d’hommes armés qui ont tiré sur les habitants de Sarayaku, faisant trois blessés graves. On peut signer la pétition de soutien au peuple de Sarayaku et demander ainsi au président de l’Équateur, Rafael CORREA de:

-Respecter les droits du Peuple Originaire Kichwa de Sarayaku;
-Respecter les limites du territoire du Peuple Kichwa de Sarayaku accordé par l’Institut équatorien de réforme Agraire (IERAC) le 26 mai 1992;
-Soutenir concrètement, par l’intervention des autorités équatoriennes compétentes, la demande formulée par les autorités ancestrales du peuple kichwa de Sarayaku, de procéder à l’expulsion légitime et constitutionnelle des personnes qui prétendent démanteler le territoire collectif et sacré du Peuple de Sarayaku avec la création illégale d’une communauté dans la zone de Chuyayaku/ Landayaku.

La politique du président Correa n’est pas dénuée d’ambiguïté: d’un côté, il permet d’ouvrir les blocs 23 et 24 de la région amazonienne à l’exploitation pétrolière, et de l’autre, il propose de ne pas exploiter le sous-sol du parc national du Yasuni. C’est un projet qu’il défend depuis quelques années déjà.

Le projet du Yasuni.

L’économie de l’Équateur est dépendante des revenus générés par le  pétrole:  en 2008, le pétrole représentait en effet 22% du PIB, 63% des exportations et 47% du Budget Général de l’État. En pleine forêt amazonienne, dans le parc national du Yasuni, qui contient l’une des plus importantes biodiversités du monde et qui est habité par des communautés indigènes Tagaeri, Taromenane et Oñamenane, le gisement de l’ITT (sigle venant du nom des trois forages d’exploration qui se trouvent dans la zone: Ishpingo-Tambococha-Tiputini) représente environ 20% des réserves d’hydrocarbures de l’Équateur, c’est-à-dire 850 millions de barils. Autant dire que cela représente beaucoup d’argent: on estime que l’exploitation de ce pétrole pourrait rapporter à l’État jusqu’à 7 milliards de dollars.  Pourtant, le gouvernement équatorien serait prêt  à renoncer à l’exploitation de ce fabuleux gisement. En échange, il demande à la communauté internationale une contrepartie financière équivalente à la moitié de ce que l’exploitation pétrolière lui aurait rapporté. Comme nous l’explique cet article de Diane CAMBON QUITO paru le 21 avril 2010 dans Le Temps, dans l’idée du gouvernement équatorien, ce projet Yasuni-ITT invite les pays développés à lutter contre le réchauffement climatique:

Le dilemme de l’or noir

C’est l’un des projets écologiques les plus novateurs jamais proposé par un pays producteur de pétrole : l’initiative Yasuni ITT. Au nom de la préservation de l’environnement, le président de l’Equateur, Rafael Correa, est prêt à renoncer à l’exploitation d’un gisement d’or noir découvert dans une des dernières parcelles sauvages du parc national du Yasuni, situé en pleine jungle amazonienne. Un éden tropical qui pourrait offrir jusqu’à 850 millions de barils par an, soit 20 % des réserves en hydrocarbures du pays. Mais, aussi, un poumon vert pour la planète : 100000 hectares classés par l’UNESCO comme la plus grande réserve mondiale de la biosphère, car ils abritent 2 274 espèces d’arbres, 567 d’oiseaux, 80 de chauves-souris, 10 de primates, 105 d’amphibiens et plus de 100 000 espèces d’insectes à l’hectare ! C’est aussi le refuge de deux peuples indigènes, qui vivent en isolement volontaire – les Tagaeri et les Taromenane –, et de plusieurs milliers d’Indiens Huaorani.

Mais la conservation du parc Yasuni n’est pas gratuite : l’Equateur demande à la communauté internationale une contrepartie financière équivalente à la moitié de ce que l’exploitation pétrolière lui aurait rapporté. Une enveloppe estimée à près de 6 milliards d’euros, selon les experts. “Ce ne sont pas des aides ou des subventions que l’on demande aux pays riches”, précise Tarcisio Granizo, sous-secrétaire d’Etat au ministère du Patrimoine équatorien. “On fait appel à la responsabilité partagée. Les pays développés doivent leur expansion en partie à la destruction des ressources naturelles. Aujourd’hui, nous les invitons à participer à la préservation de la planète.” Sans parler du fait que la non-exploitation du gisement de Yasuni permettrait d’éviter l’émission de 410 millions de tonnes de CO2 dans l’atmosphère. Le principe défendu par le président Correa est simple : les pays riches sont invités à alimenter un compte bloqué à hauteur de 275 millions d’euros sur dix ans. L’Equateur utiliserait les intérêts produits par ce compte pour investir dans quatre domaines : les énergies renouvelables, la conservation des zones protégées, la reforestation et le développement social durable en Amazonie.

L’idée a déjà séduit l’Allemagne, la Belgique et l’Espagne. La Suisse et la France sont intéressées par le projet. D’autres pays, comme la Turquie ou même l’Iran, feraient aussi un geste. “C’est le projet le plus novateur et le plus concret actuellement pour lutter contre le réchauffement climatique”, affirme Alberto Acosta, ex-ministre des Energies et des Mines.

Car si l’Equateur opte finalement pour le plan B – l’exploitation du gisement –, les conséquences financières pour la communauté internationale ne seront pas anodines. Rien que pour neutraliser les émissions de carbone émises par la combustion de ce pétrole lourd, il faudrait dépenser près de 7 milliards d’euros, selon le gouvernement de Quito. Sans parler des impacts en termes de perte de biodiversité, de déforestation, de pollution des eaux et de l’air ou encore de maladies.

Les dommages collatéraux du pétrole, l’Equateur ne les connaît que trop bien ! A quelques encablures du parc du Yasuni, sur l’autre rive du fleuve Napo, se trouve l’ancienne exploitation de la compagnie américaine Texaco, aujourd’hui reprise par l’entreprise nationale Petroecuador. Dans cette espèce de no man’s land survivent des communautés indigènes au milieu des pipelines rouillés et des cheminées qui crachent sans arrêt d’immenses flammes. “Cela fait quarante ans que les populations locales vivent sur des terres imbibées de pétrole. Et il n’y a pas eu le moindre bénéfice pour la région. En revanche, nous avons les plus hauts taux de cancer du pays, nous ne pouvons plus boire notre eau”, fulmine Luis Yanza, coordinateur d’un procès historique contre la compagnie pétrolière Chevron Texaco. Certes, la technologie pétrolière a évolué ces dernières années. Les pipelines sont de plus en plus enterrés et les procédés de combustion se sont améliorés. Mais pas une semaine ne s’écoule sans que les autorités de la région amazonienne ne reçoivent une plainte pour fuite de pétrole.

Après l’’échec du Sommet de Copenhague, qui devait aboutir en décembre dernier à un accord sur la réduction des gaz à effet de serre, certains voient dans l’initiative du président Correa un modèle alternatif de développement à la fois non-productiviste et respectueux de l’environnement. C’est le cas d’ICRA:

Il ne s’agit plus de faire des discours d’intention sur les impacts du réchauffement global et du changement climatique. Le monde a besoin d’actions concrètes et de la mise en place de véritables politiques publiques en matière d’écologie, appuyées sur les mouvements sociaux et les peuples concernés. Le projet ITT, menacé aujourd’hui par l’absence d’engagements qui conforte ceux qui s’y opposent, est une des premières initiatives qui va dans ce sens-là ; il représente un exemple pour que l’économie post-pétrolière et la justice climatique deviennent réalité.

Mais on pourrait aussi se demander si le gouvernement équatorien n’utilise pas plutôt le changement climatique, et le sentiment de culpabilité qu’il suscite dans les pays développés, pour prendre la forêt amazonienne en otage et faire du chantage.

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