Tour de France: centenaire de la première ascension du Tourmalet

En 1910, Octave Lapize est le premier cycliste au sommet du Tourmalet

Dans les Pyrénées, culminant à 2115 mètres,  le Tourmalet est devenu un symbole du Tour de France. Cette année, à l’occasion du centenaire de la première ascension, le jeudi 21 juillet 1910, il est escaladé deux fois, avec ce jeudi une arrivée exceptionnelle au sommet (18,6 kilomètres d’ascension à 7,5 %).

Dans Sur le tour de France [1], Antoine BLONDIN raconte comment on décida d’intégrer le Tourmalet à la course:

En 1910, ce fut l’apparition et l’adoption définitive des cols d’Aubisque et du Tourmalet, ces “juges de paix” à part entière, comme on les appelle dans les milieux cyclistes pour la raison qu’ils sont censés provoquer dans le palmarès des décisions sans appel. Même Desgrange hésitait à lancer ses bonshommes sur un toboggan aussi périlleux, où les patrouilles militaires signalaient la présence de troupeaux d’ours bruns. Mais l’adjonction des Pyrénées avait un défenseur farouche en la personne d’un collaborateur de l’organisation du nom d’Adolphe Steines. Celui-ci prit sur lui de forcer l’adhésion du patron en effectuant tout seul une reconnaissance d’itinéraire. Bloqué à 2000 mètres par une tempête de neige, il s’égara dans la nuit et il fallut des douaniers pour le découvrir à l’aube du lendemain, les vêtements en lambeaux, à demi-mort de froid. Néanmoins, il n’hésita pas à télégraphier sur-le-champ à Paris pour confirmer que les Pyrénées étaient parfaitement praticables. Ainsi, les lieux mêmes où devaient dorénavant se faire jour la vérité de la course venaient-ils d’être consacrés par un audacieux mensonge. Il convient, toutefois, de confirmer qu’Alphonse Steines n’avait pas rencontré d’ours brun.

Lors de la première ascension en 1910, seul Gustave GARRIGOU réussit à franchir le col sans poser pied à terre. Mais il fut cependant devancé par Octave LAPIZE, qui est le premier cycliste à passer le sommet, à pied. Dans la descente, Lapize, exténué, invective les organisateurs du Tour qu’il accuse d’être des criminels. En remportant l’étape à Bayonne, il prend un avantage décisif qui lui permettra d’arriver premier à Paris. Depuis cette première épopée, le Tourmalet est le col le plus fréquenté de l’histoire de la Grande Boucle: 78 ascensions en 100 ans.

Pilote d’avion, Octave Lapize mourut durant la Première Guerre mondiale, abattu en vol le 14 juillet 1917, en Meurthe-et-Moselle.

Comme l’écrit Antoine BLONDIN, en mêlant “l’Histoire à la Géographie“, le Tour de France “annexe [...] à sa cause les trésors du patrimoine culturel et les offrandes de la nature“. Il irrigue la mémoire nationale tout en développant une mémoire qui lui est propre:

Trois quarts de siècle d’existence ont suffi au Tour de France pour créer et exalter une géographie qui lui est propre. â travers les modifications qui, d’une année sur l’autre, peuvent affecter l’itinéraire, on retrouve la permanence de hauts lieux. Ils donnent à l’épreuve une quatrième dimension qui se situe dans le temps et contribuent à fonder une sorte de classicisme. On ne franchit pas le Tourmalet sans évoquer la figure rigoureuse du grand Eugène Christophe: en 1913, alors qu’il vient de passer en seconde position au sommet du col, il brise la fourche de sa bicyclette, accomplit une quinzaine de kilomètres à pied, pénètre chez un maréchal-ferrant de Sainte-Marie-de-Campan où il passe deux heures à braser le métal devant la forge et l’enclume… [...]

Ainsi, peu à peu, chaque détour de la route, chaque lacet de la montagne finit par appeler l’écho d’un exploit et la figure d’un homme. Une nouvelle carte de France se dessine à l’intérieur de l’autre.

Il me semblait avoir le souvenir que Fernand BRAUDEL disait que la meilleure façon de connaître la France, sa géographie comme son histoire, était de la parcourir à vélo… ou de suivre le Tour de France. J’ai recherché ce texte, mais en vain:  je n’en ai trouvé aucune trace, au point de me demander si je n’avais pas rêvé ces propos de l’auteur de L’identité de la France

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[1] Antoine BLONDIN. Sur le tour de France, Paris, La Table Ronde, 1996, 160 pages.

 

L’Équateur renonce à exploiter le pétrole du Yasuni (2)

Le parc de Yasuni qui abrite la plus importante réserve de biodiversité du globe. 2274 espèces d'arbres, 596 d'oiseaux et 121 de reptiles vivent dans les 982.000 hectares de la réserve.(Source: Le Figaro -Crédits photo Rodrigo Buendia pour l'AFP)

J’ai déjà parlé à plusieurs reprises du projet Yasuni en Équateur: après les désastres causés en Amazonie par la compagnie pétrolière Texaco, dénoncés par les Indiens, le gouvernement équatorien veut se donner bonne conscience et propose, pour préserver la biodiversité amazonienne, de faire payer aux pays développés la non-exploitation de son brut. Ce 14 juillet, un article très intéressant de Patrick BÈLE a été publié par Le Figaro. Son titre, qui est aussi celui d’un article paru l’an dernier dans Le Monde, nous laisse à penser que l’Équateur a d’ores et déjà renoncé à exploiter le pétrole du Yasuni:

Source: Le Figaro

L’Équateur renonce à exploiter le pétrole du Yasuni

Descendre le Rio Napo à partir de Coca, en Amazonie équatorienne, permet de pénétrer dans un lieu unique au monde: le parc de Yasuni qui abrite la plus importante réserve de biodiversité du globe. 2274 espèces d’arbres, 596 d’oiseaux et 121 de reptiles vivent dans les 982.000 hectares de la réserve. Un seul hectare abrite plus de 100.000 insectes. Cette partie de l’Amazonie est l’une des seules à n’avoir pas encore subi de conséquences des changements climatiques. Les températures sont restées stables et la pluviométrie s’est maintenue à des niveaux élevés. Deux tribus indiennes ont choisi d’y vivre sans contact avec l’extérieur: les Tagaeris et les Taromenanes. La moitié de la réserve est inaccessible pour leur permettre de maintenir leur mode de vie itinérant. Le parc a été classé en 1989 réserve mondiale de la biosphère par l’Unesco.

Une menace pour ce joyau est apparue dans les années 2000. Des forages ont révélé la présence de 900 millions de barils de pétrole dans le sous-sol de l’est du parc, le champ d’exploration ITT pour Ishpingo, Tambococha, Tiputini. Cela représente 20% des réserves de pétrole du pays qui est devenu depuis 1972 un important producteur, membre de l’Opep. Le brut fournit 60% de ses recettes d’exportation pour un pays dont 40% de la population vivent sous le seuil de pauvreté.

En 2007, à la tribune des Nations unies, le président, Rafael Correa, a proposé… de ne pas exploiter le pétrole de Yasuni-ITT: «L’Équateur présente un projet innovant pour contribuer à la réduction des émissions de CO2 et à la préservation de la biodiversité.» L’idée est simple: s’abstenir d’extraire les 900 millions de barils de pétrole économise l’équivalent de plus d’une année d’émissions de CO2 de la France, contribue à la préservation de la biodiversité exceptionnelle du parc et évite des hectares de déforestation. «Le président défend le concept de pollution nette évitée, explique le ministre des Affaires étrangères, Ricardo Patino. Aujourd’hui, les organisations internationales financent la plantation d’arbres pour absorber la pollution existante. Nous allons plus loin: éviter de générer cette pollution en renonçant à extraire notre pétrole.»

L’Équateur se dit prêt à assumer la moitié du coût de non-exploitation, soit 3,5 milliards. Pour l’autre moitié, l’État équatorien émettra des certificats de non-exploitation Yasuni que les États, les ONG ou les entreprises pourront acheter. À terme, il espère que, rapidement, ces certificats pourront être échangés sur le marché des émissions de CO2 ou «droits à polluer».

Les promoteurs du projet ont multiplié les voyages dans le monde pour tenter de persuader les gouvernements de s’engager dans le projet. «Nous espérons collecter au moins 3,6 milliards de dollars, explique la ministre du Patrimoine, Maria Fernanda Espinosa. C’est un mécanisme de coresponsabilité internationale sur les émissions de CO2 qui change les schémas classiques de coopération nord-sud.» Ces 3,6 milliards de dollars sont calculés sur la base du prix de la tonne de CO2 sur le marché européen (17 euros au cours de mai 2008).

Folle utopie? Les premiers contacts ont déclenché le scepticisme, voire les regards amusés et condescendants. Mais la force de persuasion des équipes équatoriennes a fini par payer. L’Allemagne s’est déjà engagée à verser annuellement 60 millions de dollars pendant douze ans, soit 720 millions. L’Espagne a assuré qu’elle participerait au projet sans préciser, jusqu’à maintenant, à quelle hauteur. Les pays de l’Opep ont exprimé leur intérêt. «La dernière catastrophe de BP dans le golfe du Mexique montre qu’il est temps de préparer l’après-pétrole, explique Pablo Salgado, porte-parole du ministère du Patrimoine. Notre proposition est un premier pas dans cette direction.»

L’ONU, à travers le Pnud (Progamme des Nations unies pour le développement), doit signer ce mois de juillet un accord pour la gestion du fonds qui recueillera les contributions. Il ne sera pas géré directement par l’Équateur et sera utilisé pour financer des opérations de reforestation et des investissements dans les énergies renouvelables. «Cela nous permettra de financer le passage du pays aux énergies renouvelables», promet Maria Fernanda Espinoza.

L’enthousiasme des Équatoriens semble sans bornes sur ce projet, ils espèrent exporter ce modèle et fixent même les conditions: les pays devront être en voie de développement, abriter une biodiversité exceptionnelle et posséder de grandes réserves de combustible fossile. Le Nigeria a exprimé son intérêt. «La grande idée d’un petit pays», résument les promoteurs du projet. Une idée folle qui semble, finalement, faire son chemin.

Patrick BÈLE

L’article est suivi d’une interview de Maria Fernanda ESPINOZA, ministre équatorienne du Patrimoine, qui se livre à une opération de communication en expliquant l’intérêt de la non-exploitation du pétrole de Yasuni en Équateur:

«La biodiversité de l’Amazonie appartient au monde entier»

LE FIGARO. -Comment un pays dont les exportations sont à 60% constituées de pétrole peut-il renoncer à l’exploiter?

Maria Fernanda ESPINOZA, ministre équatorienne du Patrimoine en charge du projet Yasuni ITT. – Notre première préoccupation était de protéger l’espace naturel du parc de Yasuni. Pour cela, il faut renoncer à exploiter le pétrole de Yasuni ITT. Certains ont pensé à un moratoire pétrolier. Mais c’est une grande responsabilité de décider cela dans un pays qui dépend autant du pétrole. Nous ne pouvons pas être les seuls à payer la préservation de cette richesse. Le parc de Yasuni abrite une biodiversité qui n’est pas la propriété de l’Équateur mais du monde entier. Tout le monde a intérêt à la préserver. Nous avons donc pensé à un mécanisme de coresponsabilité internationale. Cette proposition participe à la lutte contre le réchauffement climatique. L’exploitation du champ Yasuni ITT aurait provoqué de la déforestation. Or, contrairement aux pays européens, dans des pays comme le Brésil ou l’Équateur, c’est la déforestation qui provoque le plus d’émissions de CO2.

À quoi servira le fonds créé avec les contributions au projet Yasuni ITT?

Je précise que le fonds sera géré par l’ONU et non par l’Équateur. Nous voulons investir massivement dans les énergies renouvelables pour changer notre matrice énergétique. Le capital servira à permettre l’abandon à terme de l’utilisation des énergies fossiles dans la production d’électricité. Les intérêts du capital seront utilisés à la protection des 44 réserves naturelles de notre pays. De grands espaces ont été fortement dégradés par l’exploitation pétrolière, notamment par les activités de Texaco dans le nord du pays. (Un procès est en cours contre la compagnie pétrolière pour lequel les dégâts évalués s’élèvent à 24 milliards de dollars.) Nous voulons lancer un vaste programme de récupération et de reforestation de ces espaces naturels.

Comment convaincre les pays de participer à ce projet?

Nous émettons des certificats de garantie de non-exploitation du pétrole. Nous avons bon espoir de faire entrer ces certificats dans le mécanisme de réduction des émissions de CO2 pour déforestation. Des négociations sont en cours pour les rendre négociables sur le marché des droits à polluer. Nous avons bon espoir d’obtenir un accord en Amérique du Nord où ce marché n’a pas la même régulation que le marché européen. En échange, nous nous engageons à ne pas exploiter le pétrole, à investir dans la préservation de la biodiversité de nos espaces naturels et de lancer des programmes de reforestation. Nous proposons une solution pour donner un nouvel élan à la lutte contre les gaz à effet de serre. L’Opep nous a appuyés lors de sa dernière assemblée par une résolution formelle. Ils préparent, eux aussi, l’après-pétrole.

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L’auteur de l’article et de l’interview, Patrick BÈLE, a très bien exposé les enjeux du projet Yasuni, dont il souligne le caractère à la fois utopique et innovant. On peut cependant regretter de n’avoir ici qu’un seul son de cloche. L’initiative du gouvernement équatorien pour préserver le parc de Yasuni est certes séduisante. L’argument écologique est forcément enthousiasmant. Mais, outre le fait qu’il s’agit d’une forme de chantage («payez, sinon nous détruisons la forêt amazonienne») qui consacre ici l’avènement d’un marché international du droit à polluer, ce projet ne doit pas faire oublier les ambiguïtés de la politique équatorienne. Ainsi, l’Équateur renonce seulement à exploiter le pétrole du parc Yasuni: ailleurs, il continue à autoriser l’exploitation pétrolière, au grand dam des peuples autochtones, comme les Kichwa de Sarayaku. Toutes les tribus n’ont donc pas la chance des les Tagaeris et les Taromenanes!  Le président Correa, qui fut accusé par ailleurs de se vendre au secteur minier après avoir permis en 2009 à des entreprises canadiennes d’exploiter les ressources minières de l’Amazonie, serait donc bien inspiré de respecter partout l’esprit du projet Yasuni et de ne pas dédaigner autant les autres peuples autochtones.

Le football, l’Espagne et les drapeaux

Les Champions du monde Puyol et Xavi arborent le drapeau catalan

Ce weekend, on a agité beaucoup de drapeaux rouges et jaunes en Espagne. Mais tous ces drapeaux n’avaient pas la même signification.

La tir du joueur du Barça va se loger dans les filets de Stekelenburg (Crédit photo : Reuters)

L’Espagne a remporté la première Coupe du Monde de son histoire grâce à un exploit individuel, un but d’Andrés INIESTA à la 117ème minute (1-0), au terme d’une finale gâchée par l’agressivité exagérée des néerlandais. L’arbitre, qui aurait pu sanctionner plus lourdement Van Bommel et de Jong, a vite semblé dépassé mais, comme le souligne Bruno ROGER-PETIT dans son blog, sans doute était-il “désireux de ne pas fausser la finale en expulsant trop vite un Hollandais“. Au final, c’est l’Espagne qui a le mieux profité des erreurs d’arbitrage, puisque la contre-attaque qui amène le but d’Iniesta arrive après que l’arbitre a oublié de siffler un corner en faveur des Pays-Bas. Toujours est-il que cette victoire de l’Espagne semble logique. Dans sa chronique publiée par le quotidien catalan El Periodico, Johan CRUYFF, qui n’a pas mâché ses mots pour décrire la prestation des Oranje, estime en effet que  la victoire est revenue à l’équipe qui l’a “le plus méritée“: “Ganó España, goleó Iniesta y triunfó el estilo Barça. Or, le style du Barça, c’est le style de Cruyff. Quand il fut l’entraîneur du Barça de 1988 à 1996, Johann Cruyff mit en place avec succès ce football total qu’il avait pratiqué dans les années soixante-dix avec l’Ajax d’Amsterdam et la sélection des Pays-Bas. Plus récemment, Frank RIJKAARD, entraîneur du Barça de 2003 à 2008, puis Pep GUARDIOLA ont perpétré cette façon de jouer, qui repose sur le mouvement et les passes courtes. L’équipe d’Espagne gagne depuis qu’elle a adopté ce style, comme le raconte François BÉGAUDEAU:

Il aura fallu que les dirigeants espagnols tranchent la rivalité entre les internationaux du Barça et du Real. A cela, une défaite a beaucoup aidé: celle contre la France (1-3) en huitièmes de finale du Mondial 2006. Dans une interview donnée avant le début de la compétition, Torrès racontait que ce traumatisme avait déclenché au sein de la Roja une profonde réflexion. A l’époque, Barcelone raflait tout: c’est ce style qu’on adopta.

Quelle ironie: l’Espagne qui a battu les Pays-Bas dimanche soir produit un jeu offensif inspiré de l’Ajax d’Amsterdam et des Oranje des années 1970! Au passage, on remarquera que le jeu offensif n’amène pas forcément une avalanche de buts: l’Espagne est devenue championne du monde en ne marquant que 8 buts!

Les jeunes Madrilènes s'étaient drapées de jaune et rouge pour soutenir la Furia Roja (Crédit photo : Reuters)

Les jeunes Madrilènes s'étaient drapées de jaune et rouge pour soutenir la Roja (Crédit photo : Reuters)

Cette équipe d’Espagne est dominée par les joueurs du Barça. Les médias espagnols s’efforcent cependant de ne pas y accorder d’importance: c’est l’Espagne qui a gagné. Depuis quelques jours, la chaîne Telecinco émet avec l’image d’un drapeau espagnol incrusté en permanence en haut à droite de l’écran. Dès dimanche soir, les scènes de liesse et les drapeaux espagnols ont fleuri un peu partout en Espagne. Sauf peut-être chez moi: dans mon petit village du Gipuzkoa, aucun drapeau espagnol. La victoire de l’Espagne semble en effet laisser les Basques indifférents. En Catalogne, la semaine dernière, selon le quotidien madrilène de droite, El Mundo, le vice-président du gouvernement catalan, Josep Lluis CAROD-ROVIRA, nationaliste de gauche, se montrait préoccupé par la prolifération des drapeaux espagnols dans les rues de la Catalogne: “Acabaremos con más banderas españolas que senyeres en los balcones y en todos los lugares, da igual de que modalidad“. Il s’est sans doute réjoui de voir, dimanche soir, Carles PUYOL et XAVI faire flotter le drapeau catalan au-dessus de la coupe du monde qu’ils venaient de conquérir.

Une foule immense a accueilli lundi à Madrid les joueurs de l'Équipe d'Espagne

Ce lundi à Madrid, une foule immense a accueilli les joueurs de l’équipe d’Espagne. Ces manifestations de joie et ces drapeaux espagnols faisaient comme un écho à la manifestation qui avait submergé samedi les rues de Barcelone. En effet, plus d’un million de personnes s’étaient rassemblées à Barcelone pour réclamer une plus grande autonomie de la Catalogne et pour protester contre une récente décision du tribunal constitutionnel interdisant à cette région espagnole de se qualifier de “Nation“. Environ 1400 organisations -partis politiques, syndicats, associations culturelles et commerciales- avaient appelé leurs membres à manifester, selon Daniel JOVE, porte-parole des organisateurs. La Gran Via et le Paseo de Gracia étaient noirs de monde. La foule brandissait des drapeaux catalans et des banderoles proclamant “Nous sommes une Nation“. En France, les immigrés sont au centre du débat sur l’identité nationale. En Espagne, ce sont les Espagnols.

Les partis catalans manifestent à Barcelone contre un arrêt de la Cour constitutionnelle espagnole restreignant le statut d'autonomie.

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Je pars demain matin pour quelques jours de vacances bien méritées… Je terminerai cet article à mon retour.

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http://www.lavanguardia.es/premium/publica/publica?COMPID=53961282024&PAGINACIO=2&ID_PAGINA=1810073&ID_FORMATO=9&PARTICION=2006&SUBORDRE=3&NAVEGACIO=SI

http://www.latinreporters.com/espagnepol12072010w.html

http://www.elpais.com/fotogaleria/Mundial/fotos/elpgal/20100611elpepudep_3/Zes/1

http://www.elpais.com/articulo/espana/Cataluna/tiene/derechos/historicos/Euskadi/elpepiesp/20100710elpepinac_3/Tes

http://www.elpais.com/articulo/espana/Constitucional/recorta/aspiracion/nacional/linguistica/Cataluna/elpepiesp/20100710elpepinac_1/Tes

http://www.elpais.com/articulo/espana/simbolos/nacionales/nacionalidad/elpepiesp/20100710elpepinac_4/Tes

http://www.20minutes.fr/article/584891/Economie-Espagne-l-euphorie-de-la-victoire-peut-elle-relancer-l-economie.php

http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/06/08/lethnologue-devant-les-identites-nationales/

http://ethnolyceum.wordpress.com/2009/11/25/le-football-le-jeu-de-lamour-et-du-hasard/

http://ethnolyceum.wordpress.com/2009/05/14/finale-de-la-coupe-du-roi-entre-le-barca-et-lathletic-de-bilbao/

Les barrages hydroélectriques menacent les peuples autochtones (2)

Un barrage dans la forêt amazonienne © Survival

Avec l’augmentation constante des besoins énergétiques, les peuples autochtones ne souffrent pas seulement de l’exploitation pétrolière sur leurs terres: de l’Amérique latine à Bornéo, en passant par l’Ethiopie, ils subissent aussi les conséquences de la construction de barrages hydroélectriques. Petite revue de presse.

En Amérique latine.

Le bassin amazonien, déjà convoité par les compagnies pétrolières, est menacé par de nombreux projets de barrage.

Des Enawene Nawe boucanent le poisson © Fiona Watson/Survival

Les Enawene Nawe conservent le poisson © Fiona Watson/Survival

Ce lundi 5 juillet, une dépêche de Survival International nous apprend que trois cents Indiens Enawene Nawe, armés d’arcs et de flèches, se sont réunis dans la ville brésilienne de Sapezal, dans l’Etat amazonien du Mato Grosso, pour protester contre la construction de plusieurs dizaines de barrages hydroélectriques sur la rivière Juruena. J’en avais déjà parlé dans ce billet: ces barrages menacent de détruire les ressources halieutiques locales; or le poisson constitue une part essentielle du régime alimentaire des Enawene Nawe. L’inquiétude s’est accrue en juin, lors du rituel annuel du yãkwa, au cours duquel les Indiens ont l’habitude de construire des barrages de branchages tressés pour capturer des poissons qui seront ensuite  boucanés et offerts aux esprits: pour la deuxième année consécutive, la pêche a été infructueuse, ce qui a été vécu comme une catastrophe. Juliana de ALMEIDA, de l’OPAN, une ONG qui travaille avec les Enawene Nawe, a résumé le sentiment des Indiens : “[Ils] sont consternés par la raréfaction des poissons et le degré de pollution de la rivière“. C’est un paradoxe: plusieurs de ces barrages, qui risquent d’affamer les Indiens, sont financés par la compagnie Maggi, pour satisfaire les besoins de la culture intensive du soja destinée à l’exportation. La culture du soja a permis en effet au Mato Grosso de s’intégrer à l’économie mondiale: une fois de plus, des peuples autochtones sont victimes de la mondialisation. Survival nous invite à écrire au gouvernement brésilien pour lui exprimer notre préoccupation et l’exhorter à stopper ces projets de barrages hydroélectriques.

Carte du Belo Monte (Sources: BBC News et Electrobras)

Toujours en Amazonie, mais plus au nord, dans l’État brésilien du Para, les Indiens Kayapó se mobilisent contre le projet du barrage hydroélectrique géant Belo Monte sur le Xingu, l’un des principaux affluents de l’Amazone.  Après avoir déjà manifesté en octobre dernier, ils se sont rendus le 12 avril à Brasilia pour protester contre ce projet. Mais en vain: le gouvernement du président Luiz Inacio LULA DA SILVA argue que le barrage est indispensable pour répondre aux besoins énergétiques du pays et c’est finalement le consortium Norte Energia, dirigé par une filiale du groupe brésilien Eletrobras, qui a remporté le 20 avril l’appel d’offres pour la construction du barrage. C’est une défaite pour les Indiens et pour les écologistes, comme on pouvait le lire dans Le Point. L’impact de ce méga-barrage, censé détourner sur 100 kilomètres plus de 80% des eaux du Xingu, sera catastrophique, aussi bien pour les Indiens que pour l’environnement: il inondera un immense territoire d’environ 50000 hectares, obligera plus de 20000 familles à migrer et asséchera certaines parties du Xingu, réduisant ainsi le stock de poissons dont les Indiens de la région, notamment les Kayapó, les Arara, les Juruna, les Araweté, les Xikrin, les Asurini et les Parakanã, ont besoin pour vivre.

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Manifestation du peuple Emberá Katío (source: ONIC)

Enfin, toujours en Amérique latine, au Nord-Ouest de la Colombie, à la frontière avec le Panama, le peuple Emberá Katío, qui vit dans une réserve indigène située dans le bassin du Haut Sinú, est menacé par la construction d’un nouveau barrage. Déjà, en 1993, un premier barrage hydroélectrique, «Urrá I», avait été construit sur la rivière Sinú par la société suédoise Skanska, et cela sans que les communautés indigènes aient été consultées. Dans le n°75 (février 2010) de sa revue Ikewan [1],  ICRA a dressé le bilan de ce barrage. Et il est accablant:

7400 hectares de terres sont inondés. La plupart de ces terres sont fertiles mais des lieux sacrés sont également touchés. L’effet négatif du barrage ne s’arrête pas aux terres, l’hydrologie du fleuve est profondément perturbée. Le cycle du frai des poissons est irrémédiablement coupé et le nombre d’espèces baisse drastiquement. Les carences dans l’alimentation ainsi que l’apparition du paludisme augmentent les maladies et la mortalité des enfants. [...] Les embarcations traditionnelles, peu adaptées au nouveau contexte sont troquées contre des barques à moteur, chères à ravitailler en carburant.

L’ONIC (Organización Nacional Indígena de Colombia) a également dénoncé les conséquences sociales calamiteuses de la construction de ce barrage: les Senú et les Embera-Katío ont été obligés de quitter leur territoire traditionnel. Ils ont échoué dans des bidonvilles urbains, avec des conditions de vie misérables, et se sont retrouvés confrontés à de nouveaux problèmes tels que l’acculturation, l’alcoolisme, la toxicomanie ou la prostitution. Les enfants sont abandonnés et tombent dans la délinquance, quand ils ne sont pas impliqués dans le conflit armé colombien.

Aujourd’hui, le gouvernement colombien est décidé à construire un nouveau barrage:  57000 hectares devraient être inondés. Un tel projet signifie concrètement le déplacement des quatre mille Emberá Katío qui vivent dans le Haut-Sinú. De façon à mener à bien ce projet, et en prétextant la présence de la guérilla, le gouvernement colombien a renforcé la présence militaire dans la région, ce que les Indiens dénoncent:

Les groupes armés illégaux (principalement les groupes de guérilleros et les groupes paramilitaires) ainsi que la Force Publique ont pénétré avec les armes dans notre territoire ancestral, mettant en danger nos vies, empêchant la jouissance effective de nos droits ethniques et culturels sur notre territoire et menant des actions qui violent nos droits fondamentaux individuels et collectifs.

Les revendications des Emberà Katío sont simples: ils demandent l’abandon du projet de construction du barrage et la démilitarisation de leur territoire. Pour eux, c’est une question de survie.

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À Bornéo.

Les barrages sont en cours de construction sur la terre des Penan. © Survival

Le 25 février dernier, Survival nous révélait que le directeur de Sarawak Energy, l’entreprise norvégienne chargée de construire un méga-barrage sur le territoire des Penan, un peuple indigène qui vit dans la partie malaisienne de l’île de Bornéo, avait été mis en cause par les médias norvégiens pour violation des droits des peuples indigènes:

Les normes internationales mises en place par les Nations Unies exigent que tout projet de développement en territoire indigène ne peut avoir lieu sans le consentement libre, préalable et informé des populations concernées. Or les Penan affectés par le barrage hydroélectrique de Murum ont certifié ne pas avoir eu d’autre choix que celui de quitter leur terre. [...]

Dans un récent rapport sur le projet du barrage de Murum, la Commission des droits de l’homme malaisienne dénonçait : ‘Au lieu de demander aux communautés indigènes si elles voulaient ou non être déplacées, les ‘consultations’ menées par les autorités ont seulement consisté à informer les communautés de la décision gouvernementale et des impacts que le projet auraient sur elles’.

Le barrage de Murum est le premier d’une série de nouveaux méga-projets hydroélectriques planifiés par le gouvernement de l’Etat du Sarawak qui provoqueront le déplacement de milliers d’autochtones. De nombreux observateurs malaisiens remettent en cause la construction de ces barrages arguant qu’ils dépassent largement les besoins énergétiques du Sarawak.

Les Penan qui ont été relocalisés pour faire place au barrage de Bakun déjà en activité sont maintenant dans l’incapacité de chasser ou de pratiquer la cueillette, et les petites parcelles qui leur ont été attribuées ne leur fournissent pas suffisamment de nourriture.

Reconnaissant que 1 350 personnes seraient affectées par le barrage de Murum, le directeur de Sarawak Energy a résumé la problématique qui se pose ici: “Nous sommes confrontés à un dilemme qui se pose entre le besoin de développer des ressources qui concernent la majorité et les aspirations des peuples indigènes qui veulent rester sur leurs terres“.

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La vallée de l’Omo (Ethiopie et Kenya).

Mursi et Kwegu, Vallée inférieure de l'Omo, Ethiopie (Source: Survival)

En Éthiopie,  les peuples qui  vivent dans la vallée de l’Omo sont menacés par la construction d’un barrage gigantesque. Ce barrage, nommé Gibe3 , en partie financé par la plus grande banque chinoise et construit par des entreprises italiennes et chinoises, supprimera la crue naturelle de l’Omo, qui dépose des limons fertiles sur ses berges. Par conséquent, il va affecter les conditions de vie de 200 000 autochtones qui pratiquent  notamment une agriculture de décrue. Le mur du barrage, qui s’élèvera à 240 mètres, sera le plus haut d’Afrique et le lac-réservoir s’étendra sur 150 km2. La construction devrait être terminée en 2012.

Plusieurs ethnies vivent dans la vallée de l’Omo: les Bodi (Me’en), les Daasanach, les Kara (ou Karo), les Kwegu (ou Muguji), les Mursi et les Nyangatom.  Pour survivre aux contraintes d’un milieu semi-aride, ces peuples ont développé des modes de vie qui les rendent dépendants de la rivière et de sa décrue: ils utilisent le limon déposé sur les berges du fleuve par le lent retrait des eaux. Cela leur permet aussi de faire des échanges avec des tribus voisines, telles que les Hamar, les Chai ou les Turkana. Cet équilibre va disparaître avec le barrage: les cultivateurs et éleveurs de la vallée seront privés de ressources et seront donc exposés à l’insécurité alimentaire. D’ailleurs, certains peuples autochtones de la vallée, comme les Kwegu, sont déjà confrontés à la famine. Or, si les terres fertiles sont plus rares, on peut redouter que des conflits éclatent entre ces peuples pour leur possession.

Enfin, comme Survival l’a souligné en mars dernier, le gouvernement a violé la Constitution éthiopienne et le droit international dans le processus d’acquisition:

Le gouvernement éthiopien projette de céder de grandes parties des territoires indigènes de la vallée de l’Omo à des compagnies et des gouvernements étrangers pour y pratiquer l’agriculture à grande échelle, dont celle d’agrocarburants qui sera irriguée par l’eau du barrage.

La plupart des peuples indigènes qui seront affectés par le barrage ne connaissent rien du projet. Le gouvernement éthiopien qui impose une forte répression sur les organisations indigènes a dissous 41 associations communautaires locales, empêchant ainsi les communautés d’organiser des réunions à propos du barrage.

Les peuples autochtones seront dépossédés de leurs terres. Le gouvernement éthiopien envisage de les céder à des compagnies étrangères pour qu’elles y pratiquent une agriculture intensive irriguée par l’eau du barrage. On parle notamment de production d’agrocarburants.

ICRA précise que le barrage aura également des conséquences au Kenya, sur le cours de l’Omo et  le lac Turkana:

On estime que le niveau du lac devrait baisser de 10 mètres, affectant plus de 300.000 personnes. D’abord en augmentant la salinité de l’eau, ce qui la rendrait non potable. Cette salinité mettrait en péril certaines espèces de poissons, ce qui affecterait plus de 100.000 personnes liées à l’industrie locale de la pêche. Enfin, cet impact sur la pêche aura des conséquences sur la sécurité alimentaire et l’économie locale de plus de 300.000 Kenyans.

Pour plus d’informations sur le Gibe3, visitez le site de la campagne stopgibe3.

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Le poisson constitue une part essentielle du régime alimentaire des Enawene Nawe

Le delta du Niger, entre souffrance et rébellion

 

Des hommes marchent dans une nappe de pétrole, dans le delta du Niger, le 20 juin 2010 (Sources: Sunday Alamba/AP/SIPA)

J’avais évoqué dans un billet l’an dernier ce rapport accablant d’Amnesty international qui expliquait comment le delta du Niger est pollué depuis une cinquantaine d’années par l’exploitation pétrolière. Les déversements d’hydrocarbures, qu’ils soient dus au vandalisme ou au mauvais état des infrastructures, provoquent une dégradation de l’environnement avec de lourdes conséquences sanitaires:  les ressources halieutiques sont détruites et  les terres agricoles appauvries, si bien que les moyens de subsistances des habitants du delta se réduisent dramatiquement. En 2008, le film Poison Fire a dénoncé cette situation:

En mai dernier, une énième fuite déversait plusieurs millions de litres de brut dans le delta. D’abord dans l’indifférence générale: le naufrage de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon retient alors toute l’attention médiatique. Finalement, il aura fallu cette effroyable marée noire dans le Golfe du Mexique pour que la presse parle aussi du delta du Niger et de ses mangroves dévastées. Sur son blog, le très pertinent Chafouin s’est livré le 25 juin dernier à une intéressante revue de presse.  À la lecture de ce billet, il apparaît que tout le monde se renvoie la responsabilité de la pollution.

Le Figaro, qui parle un peu facilement de “malédiction du pétrole“, rappelle que l’industrie pétrolière est mise en cause par Amnesty International:

La plupart des sites touchés par les marées noires se situent dans les périmètres exploités par Shell Petroleum Development Company (SPDV), un consortium dirigé par la multinationale. Le manque d’entretien des installations serait à l’origine de ces multiples fuites. «Aucune opération de dépollution n’est réellement menée, constate Jacques VIERS [président de la commission entreprises d'Amnesty International]. Shell fait la sourde oreille.» Pour sa défense, la compagnie anglo-néerlandaise argue qu’entre 53% et 85% des accidents seraient dus à des sabotages ou des attentats”.

Shell reporte donc la responsabilité de la pollution sur les populations locales. Dans L’Express, Philippe SÉBILLE-LOPEZ, auteur de Géopolitique du pétrole, confirme que les torts sont partagés:

Certes, les compagnies entretiennent mal les oléoducs, mais il y a aussi des attaques contre les installations par des militants et des habitants de la région pompent le carburant de façon sauvage. Ajoutons à cela un trafic de brut à grande échelle, avec la complicité des pétroliers et même de la Navy nigériane [...]. En 2009, un convoi de barges remplies de pétrole a été détourné. Lorsqu’ils ont failli être rattrapés par la Navy, les trafiquants ont coulé les bateaux dans le delta!

Pour Philippe Sébille-Lopez, le gouvernement nigérian  “joue un double jeu face à la population et face aux groupes pétroliers“. Il a sa part de responsabilité dans la catastrophe écologique qui dévaste le delta du Niger. L’an dernier, dans son rapport, Amnesty International soulignait que le système réglementaire était très défaillant: le Nigeria dispose certes d’une législation qui règlemente les « bonnes pratiques en matière d’exploitation pétrolière » mais Nnimmo BASSEY, responsable de l’association écologiste Eraction-Les Amis de la terre au Nigeria, affirme pour France24 qu’elle n’est pas appliquée:

Les compagnies comme Shell font par ailleurs un lobbying intense pour éviter un durcissement de la législation, comme c’est envisagé en ce moment. N’oublions pas que toutes ces compagnies travaillent étroitement avec les autorités. Cela leur permet de ne pas être punis pour des crimes environnementaux qui ne seraient pas tolérés en Europe.

Dans Le Figaro, Marc-Antoine PÉROUSE DE MONTCLOS, un spécialiste du Nigeria, rappelle que «depuis les nationalisations des années 1970 l’État nigérian est l’actionnaire majoritaire de tous les consortiums. C’est donc à lui qu’incombe d’entretenir et de protéger les oléoducs». Or l’action du gouvernement se limite trop souvent à des mesures de représailles contre les populations locales suspectées de participer aux actes de sabotage ou de détournement de pétrole.

Le vandalisme est un phénomène trop récent pour expliquer la pollution qui sévit depuis un demi-siècle dans le delta. Cependant Amnesty International ne le minimise pas: “La destruction des moyens de subsistance ainsi que l’absence d’obligation de rendre des comptes ont amené certaines personnes à voler du pétrole et à se livrer à des actes de vandalisme sur des infrastructures pétrolières dans l’espoir d’obtenir des indemnités ou des contrats de dépollution. De plus en plus, des groupes armés exigent un plus grand contrôle des ressources de la région et se livrent au vol de pétrole à grande échelle ou enlèvent le personnel des compagnies pour obtenir une rançon“.

 

France24 a interviewé Khalifa DIKWA, politologue et sociolinguiste à l’Université de Maiduguri (Nord-Est du Nigéria). S’il tombe parfois dans les facilités d’un discours anti-occidental, il explique que l’action des rebelles est à mettre sur le compte de la frustration, de la colère et du ressentiment:

Ceux qui sabotent sont des groupes de jeunes inquiets pour leur futur et qui, sous l’influence de la drogue, ne comprennent que la langue des dollars. Ils en sont là parce que les compagnies pétrolières et le Nigeria ne font rien pour protéger l’écosystème et les peuples du delta du Niger. Rien n’est fait pour l’emploi, l’éducation, le traitement de l’eau, les moyens de transport et les communications.

La corruption est partout. Les fonctionnaires, les Nigerians, les étrangers, les ex-ministres, les gouverneurs, les généraux, les chefs traditionnels : tout le monde ! Sans parler des problèmes de kidnapping et de prises d’otage arrangées.

Parmi les groupes armés qui écument le delta, on trouve les rebelles du Mouvement d’émancipation du delta du Niger (MEND). En mars dernier, le MEND fit exploser plusieurs bombes à l’ouverture d’une conférence de paix à Warri, et menaça notamment de s’attaquer aux installations du groupe pétrolier Total. “Le dialogue sans fin et les conférences ne seront plus tolérées“, écrit le Mend dans son communiqué, en dénonçant “le vol des terres des peuples du delta du Niger par les compagnies pétrolières” et les gouverneurs de la région, “qui pillent” leurs propres Etats.

Ethnies, territoires et pétrole au Nigeria (source: Le Monde)

 

Mais, au-delà des sentiments de colère et d’injustice, ce qui retient l’attention, notamment quand on lit les communiqués du MEND, c’est la permanence d’un sentiment sécessionniste dans cette région du Nigeria. Parmi les peuples qui vivent dans le delta du Niger, on trouve les Ibo, qui tentèrent en 1967 de fonder un État séparé, le Biafra, avec les Ijaw, et les Ogoni, qui sont aujourd’hui très virulents au point qu’ils ont réussi à chasser les compagnies pétrolières de leur territoire. Et on ne peut s’empêcher de penser à la Guerre du Biafra qui déchira le Nigeria et qui causa  plus d’un million de morts entre 1967 et 1970. Cette guerre civile fut une véritable tragédie qui bouleversa l’opinion publique. Ce sont d’ailleurs mes premiers souvenirs de crise humanitaire:  gamin, je voyais à la télévision de terrifiantes images en noir et blanc d’enfants victimes de la famine et ma mère parlait alors d’adopter un petit biafrais.

 

La République indépendante du Biafra en mai 1967 (Source: Eric Gaba pour Wikipédia)

Depuis son indépendance acquise le 1er octobre 1960, le Nigeria, véritable mosaïque ethnique et religieuse, est à la recherche d’une hypothétique unité.  En 1966, 30000 Ibo sont massacrés dans le nord du pays. Les survivants se réfugient dans la région Est, qui est en fait le berceau du peuple Ibo. Ils sont fatigués de l’impuissance du gouvernement fédéral, accusé par ailleurs d’être corrompu. Le général Yakubu GOWON, qui vient de prendre le pouvoir par un coup d’État, propose un nouveau découpage administratif du Nigeria qui prive les Ibo d’une grande partie de leurs ressources pétrolières. Le gouverneur militaire de la région Est, le lieutenant colonel Odumegwu Emeka OJUKWU, refuse cette proposition et déclare que le gouvernorat du Biafra bloquera tous les revenus générés dans la région à titre de réparation pour le coût du déplacement des populations Ibo ayant fui le Nord. Le 26 mai 1967, le Conseil consultatif de la région de l’Est va plus loin en votant la sécession du Biafra. Trois jours plus tard, Ojukwu proclame l’indépendance de la République du Biafra, renommée par la suite Golfe du Biafra, avec Enugu pour capitale. Le gouvernement fédéral déclare l’état d’urgence. C’est la guerre.

L’indépendance du Biafra, soutenue officieusement par la France, est officiellement reconnue par la Tanzanie, la Zambie, le Gabon, la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Sud, la Rhodésie et le Portugal. En juillet 1967, les compagnies pétrolières présentes dans la région, parmi lesquelles Shell et BP, annoncent qu’elles verseront les royalties au Biafra et non au Nigeria. L’armée fédérale, forte de 250000 hommes, passe alors à l’offensive et reprend peu à peu le contrôle du territoire du Biafra. Le Biafra est soumis à un blocus terrestre et maritime qui empêche tout convoi humanitaire de pénétrer dans la zone de conflit. Les Biafrais, au bord de la famine, ne cèdent pas et crient au génocide. Après une série de défaites en décembre 1967, ils demandent aux Nations Unies de discuter les modalités d’un cessez-le-feu pour préparer des accords de paix. Mais le gouvernement nigérian exige une reddition totale et inconditionnelle qui survient finalement le 12 janvier 1968. Trois millions de réfugiés Ibo vont ensuite souffrir de la famine jusqu’en 1970.

Le delta du Niger, qui fut en 1967 le théâtre de la guerre du Biafra, continue donc aujourd’hui à rêver d’émancipation, à défaut d’indépendance. En réalité, le Nigeria, pays multi-ethnique, n’a jamais réussi à surmonter ses divisions. C’est le pays le plus peuplé d’Afrique et il a tout ce qu’il faut pour être riche et développé: une agriculture, du pétrole, des minerais et une main-d’oeuvre abondante. Mais les violences interethniques se sont multipliées au cours des dernières années. Enfin, la corruption et la politique du gouvernement fédéral qui laisse impunément les compagnies pétrolières souiller le delta, n’a pu qu’encourager des mouvements comme le MOSOP (Movement for the Survival of Ogoni People), le MASSOB (Movement for the Actualization of the Sovereign State of Biafra), le NDPVF (Niger Delta People’s Volunteer Force) ou encore le MEND (Movement for the Emancipation of the Niger Delta). Ce dernier mouvement, qui dénonce l’oppression des peuples du delta,  demande 50% des revenus générés par le pétrole ainsi que le retrait des troupes fédérales du delta. Il utilise les armes, si bien que son action contre le gouvernement nigérian et les compagnies pétrolières, à base d’enlèvements, de sabotages ou de détournements, est souvent ambigüe, comme s’il s’agissait avant tout d’une organisation criminelle, et cela se retourne contre les populations du delta.

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À lire également:

Un article (en anglais) très complet sur le MEND par le Council on Foreign Relations (CFR).

Un rapport de Human Rights Watch (2005) intitulé Rivers and Blood: Guns, Oil and Power in Nigeria’s Rivers State.

La Déclaration des droits du peuple Ogoni (en anglais).

Les rapports de Environmental Rights Action (ERA), une ONG Nigériane.