Les barrages hydroélectriques menacent les peuples autochtones (2)

Un barrage dans la forêt amazonienne © Survival

Avec l’augmentation constante des besoins énergétiques, les peuples autochtones ne souffrent pas seulement de l’exploitation pétrolière sur leurs terres: de l’Amérique latine à Bornéo, en passant par l’Ethiopie, ils subissent aussi les conséquences de la construction de barrages hydroélectriques. Petite revue de presse.

En Amérique latine.

Le bassin amazonien, déjà convoité par les compagnies pétrolières, est menacé par de nombreux projets de barrage.

Des Enawene Nawe boucanent le poisson © Fiona Watson/Survival

Les Enawene Nawe conservent le poisson © Fiona Watson/Survival

Ce lundi 5 juillet, une dépêche de Survival International nous apprend que trois cents Indiens Enawene Nawe, armés d’arcs et de flèches, se sont réunis dans la ville brésilienne de Sapezal, dans l’Etat amazonien du Mato Grosso, pour protester contre la construction de plusieurs dizaines de barrages hydroélectriques sur la rivière Juruena. J’en avais déjà parlé dans ce billet: ces barrages menacent de détruire les ressources halieutiques locales; or le poisson constitue une part essentielle du régime alimentaire des Enawene Nawe. L’inquiétude s’est accrue en juin, lors du rituel annuel du yãkwa, au cours duquel les Indiens ont l’habitude de construire des barrages de branchages tressés pour capturer des poissons qui seront ensuite  boucanés et offerts aux esprits: pour la deuxième année consécutive, la pêche a été infructueuse, ce qui a été vécu comme une catastrophe. Juliana de ALMEIDA, de l’OPAN, une ONG qui travaille avec les Enawene Nawe, a résumé le sentiment des Indiens : “[Ils] sont consternés par la raréfaction des poissons et le degré de pollution de la rivière“. C’est un paradoxe: plusieurs de ces barrages, qui risquent d’affamer les Indiens, sont financés par la compagnie Maggi, pour satisfaire les besoins de la culture intensive du soja destinée à l’exportation. La culture du soja a permis en effet au Mato Grosso de s’intégrer à l’économie mondiale: une fois de plus, des peuples autochtones sont victimes de la mondialisation. Survival nous invite à écrire au gouvernement brésilien pour lui exprimer notre préoccupation et l’exhorter à stopper ces projets de barrages hydroélectriques.

Carte du Belo Monte (Sources: BBC News et Electrobras)

Toujours en Amazonie, mais plus au nord, dans l’État brésilien du Para, les Indiens Kayapó se mobilisent contre le projet du barrage hydroélectrique géant Belo Monte sur le Xingu, l’un des principaux affluents de l’Amazone.  Après avoir déjà manifesté en octobre dernier, ils se sont rendus le 12 avril à Brasilia pour protester contre ce projet. Mais en vain: le gouvernement du président Luiz Inacio LULA DA SILVA argue que le barrage est indispensable pour répondre aux besoins énergétiques du pays et c’est finalement le consortium Norte Energia, dirigé par une filiale du groupe brésilien Eletrobras, qui a remporté le 20 avril l’appel d’offres pour la construction du barrage. C’est une défaite pour les Indiens et pour les écologistes, comme on pouvait le lire dans Le Point. L’impact de ce méga-barrage, censé détourner sur 100 kilomètres plus de 80% des eaux du Xingu, sera catastrophique, aussi bien pour les Indiens que pour l’environnement: il inondera un immense territoire d’environ 50000 hectares, obligera plus de 20000 familles à migrer et asséchera certaines parties du Xingu, réduisant ainsi le stock de poissons dont les Indiens de la région, notamment les Kayapó, les Arara, les Juruna, les Araweté, les Xikrin, les Asurini et les Parakanã, ont besoin pour vivre.

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Manifestation du peuple Emberá Katío (source: ONIC)

Enfin, toujours en Amérique latine, au Nord-Ouest de la Colombie, à la frontière avec le Panama, le peuple Emberá Katío, qui vit dans une réserve indigène située dans le bassin du Haut Sinú, est menacé par la construction d’un nouveau barrage. Déjà, en 1993, un premier barrage hydroélectrique, «Urrá I», avait été construit sur la rivière Sinú par la société suédoise Skanska, et cela sans que les communautés indigènes aient été consultées. Dans le n°75 (février 2010) de sa revue Ikewan [1],  ICRA a dressé le bilan de ce barrage. Et il est accablant:

7400 hectares de terres sont inondés. La plupart de ces terres sont fertiles mais des lieux sacrés sont également touchés. L’effet négatif du barrage ne s’arrête pas aux terres, l’hydrologie du fleuve est profondément perturbée. Le cycle du frai des poissons est irrémédiablement coupé et le nombre d’espèces baisse drastiquement. Les carences dans l’alimentation ainsi que l’apparition du paludisme augmentent les maladies et la mortalité des enfants. [...] Les embarcations traditionnelles, peu adaptées au nouveau contexte sont troquées contre des barques à moteur, chères à ravitailler en carburant.

L’ONIC (Organización Nacional Indígena de Colombia) a également dénoncé les conséquences sociales calamiteuses de la construction de ce barrage: les Senú et les Embera-Katío ont été obligés de quitter leur territoire traditionnel. Ils ont échoué dans des bidonvilles urbains, avec des conditions de vie misérables, et se sont retrouvés confrontés à de nouveaux problèmes tels que l’acculturation, l’alcoolisme, la toxicomanie ou la prostitution. Les enfants sont abandonnés et tombent dans la délinquance, quand ils ne sont pas impliqués dans le conflit armé colombien.

Aujourd’hui, le gouvernement colombien est décidé à construire un nouveau barrage:  57000 hectares devraient être inondés. Un tel projet signifie concrètement le déplacement des quatre mille Emberá Katío qui vivent dans le Haut-Sinú. De façon à mener à bien ce projet, et en prétextant la présence de la guérilla, le gouvernement colombien a renforcé la présence militaire dans la région, ce que les Indiens dénoncent:

Les groupes armés illégaux (principalement les groupes de guérilleros et les groupes paramilitaires) ainsi que la Force Publique ont pénétré avec les armes dans notre territoire ancestral, mettant en danger nos vies, empêchant la jouissance effective de nos droits ethniques et culturels sur notre territoire et menant des actions qui violent nos droits fondamentaux individuels et collectifs.

Les revendications des Emberà Katío sont simples: ils demandent l’abandon du projet de construction du barrage et la démilitarisation de leur territoire. Pour eux, c’est une question de survie.

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À Bornéo.

Les barrages sont en cours de construction sur la terre des Penan. © Survival

Le 25 février dernier, Survival nous révélait que le directeur de Sarawak Energy, l’entreprise norvégienne chargée de construire un méga-barrage sur le territoire des Penan, un peuple indigène qui vit dans la partie malaisienne de l’île de Bornéo, avait été mis en cause par les médias norvégiens pour violation des droits des peuples indigènes:

Les normes internationales mises en place par les Nations Unies exigent que tout projet de développement en territoire indigène ne peut avoir lieu sans le consentement libre, préalable et informé des populations concernées. Or les Penan affectés par le barrage hydroélectrique de Murum ont certifié ne pas avoir eu d’autre choix que celui de quitter leur terre. [...]

Dans un récent rapport sur le projet du barrage de Murum, la Commission des droits de l’homme malaisienne dénonçait : ‘Au lieu de demander aux communautés indigènes si elles voulaient ou non être déplacées, les ‘consultations’ menées par les autorités ont seulement consisté à informer les communautés de la décision gouvernementale et des impacts que le projet auraient sur elles’.

Le barrage de Murum est le premier d’une série de nouveaux méga-projets hydroélectriques planifiés par le gouvernement de l’Etat du Sarawak qui provoqueront le déplacement de milliers d’autochtones. De nombreux observateurs malaisiens remettent en cause la construction de ces barrages arguant qu’ils dépassent largement les besoins énergétiques du Sarawak.

Les Penan qui ont été relocalisés pour faire place au barrage de Bakun déjà en activité sont maintenant dans l’incapacité de chasser ou de pratiquer la cueillette, et les petites parcelles qui leur ont été attribuées ne leur fournissent pas suffisamment de nourriture.

Reconnaissant que 1 350 personnes seraient affectées par le barrage de Murum, le directeur de Sarawak Energy a résumé la problématique qui se pose ici: “Nous sommes confrontés à un dilemme qui se pose entre le besoin de développer des ressources qui concernent la majorité et les aspirations des peuples indigènes qui veulent rester sur leurs terres“.

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La vallée de l’Omo (Ethiopie et Kenya).

Mursi et Kwegu, Vallée inférieure de l'Omo, Ethiopie (Source: Survival)

En Éthiopie,  les peuples qui  vivent dans la vallée de l’Omo sont menacés par la construction d’un barrage gigantesque. Ce barrage, nommé Gibe3 , en partie financé par la plus grande banque chinoise et construit par des entreprises italiennes et chinoises, supprimera la crue naturelle de l’Omo, qui dépose des limons fertiles sur ses berges. Par conséquent, il va affecter les conditions de vie de 200 000 autochtones qui pratiquent  notamment une agriculture de décrue. Le mur du barrage, qui s’élèvera à 240 mètres, sera le plus haut d’Afrique et le lac-réservoir s’étendra sur 150 km2. La construction devrait être terminée en 2012.

Plusieurs ethnies vivent dans la vallée de l’Omo: les Bodi (Me’en), les Daasanach, les Kara (ou Karo), les Kwegu (ou Muguji), les Mursi et les Nyangatom.  Pour survivre aux contraintes d’un milieu semi-aride, ces peuples ont développé des modes de vie qui les rendent dépendants de la rivière et de sa décrue: ils utilisent le limon déposé sur les berges du fleuve par le lent retrait des eaux. Cela leur permet aussi de faire des échanges avec des tribus voisines, telles que les Hamar, les Chai ou les Turkana. Cet équilibre va disparaître avec le barrage: les cultivateurs et éleveurs de la vallée seront privés de ressources et seront donc exposés à l’insécurité alimentaire. D’ailleurs, certains peuples autochtones de la vallée, comme les Kwegu, sont déjà confrontés à la famine. Or, si les terres fertiles sont plus rares, on peut redouter que des conflits éclatent entre ces peuples pour leur possession.

Enfin, comme Survival l’a souligné en mars dernier, le gouvernement a violé la Constitution éthiopienne et le droit international dans le processus d’acquisition:

Le gouvernement éthiopien projette de céder de grandes parties des territoires indigènes de la vallée de l’Omo à des compagnies et des gouvernements étrangers pour y pratiquer l’agriculture à grande échelle, dont celle d’agrocarburants qui sera irriguée par l’eau du barrage.

La plupart des peuples indigènes qui seront affectés par le barrage ne connaissent rien du projet. Le gouvernement éthiopien qui impose une forte répression sur les organisations indigènes a dissous 41 associations communautaires locales, empêchant ainsi les communautés d’organiser des réunions à propos du barrage.

Les peuples autochtones seront dépossédés de leurs terres. Le gouvernement éthiopien envisage de les céder à des compagnies étrangères pour qu’elles y pratiquent une agriculture intensive irriguée par l’eau du barrage. On parle notamment de production d’agrocarburants.

ICRA précise que le barrage aura également des conséquences au Kenya, sur le cours de l’Omo et  le lac Turkana:

On estime que le niveau du lac devrait baisser de 10 mètres, affectant plus de 300.000 personnes. D’abord en augmentant la salinité de l’eau, ce qui la rendrait non potable. Cette salinité mettrait en péril certaines espèces de poissons, ce qui affecterait plus de 100.000 personnes liées à l’industrie locale de la pêche. Enfin, cet impact sur la pêche aura des conséquences sur la sécurité alimentaire et l’économie locale de plus de 300.000 Kenyans.

Pour plus d’informations sur le Gibe3, visitez le site de la campagne stopgibe3.

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Le poisson constitue une part essentielle du régime alimentaire des Enawene Nawe

3 réponses à Les barrages hydroélectriques menacent les peuples autochtones (2)

  1. Je ne comprend pas l’obstination de l’homme a vouloir détruire ce que ces peuples ont bâtis et su conserver. Je leurs apporte tous mon soutien et espère vraiment que ce projet n’aura pas lieu d’être. Nous devrions prendre exemple sur leur mode de vie et de pensée qui s’harmonise avec cette nature hostile. Ils ont su l’apprivoiser et l’écouter, alors que nous, nous essayons de la contrôler. Bien des catastrophes sont dues a l’immaturité de nos actions. Je ne partage pas la vue de ce monde géré au détriment d’une minorité qu’on ne prend même plus la peine d’écouter. Je leur souhaite bon courage et que cette action puisse réveiller les consciences dans ce monde de profit.

  2. Que valent quelques centaines de personnes contre la faim de l’ogre chinois qui fait 8°/ de croissance et qui a besoin de terres agricoles.Nous sommes dans une catastrophe mondiale et je crois qu’on va tous y passer .En d’autres temps nous avons anéanti certaines populations et s’il nous reste ,dans nos sociétés occidentales,d’avoir pris conscience de la médiocrité de l’être humain c’est déjà un pas vers moins de bassesse.Mais la faible proportion qui a compris est maigre face au désastre planétaire.Je pars dans la vallée de l’Omo fin janvier ,j’espère que les barrages sont écroulés!;Bonne année à tous

  3. Ping : 9 | Blog de Chantal Dupille, Femme de Lettres engagée

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