
Le parc de Yasuni qui abrite la plus importante réserve de biodiversité du globe. 2274 espèces d'arbres, 596 d'oiseaux et 121 de reptiles vivent dans les 982.000 hectares de la réserve.(Source: Le Figaro -Crédits photo Rodrigo Buendia pour l'AFP)
J’ai déjà parlé à plusieurs reprises du projet Yasuni en Équateur: après les désastres causés en Amazonie par la compagnie pétrolière Texaco, dénoncés par les Indiens, le gouvernement équatorien veut se donner bonne conscience et propose, pour préserver la biodiversité amazonienne, de faire payer aux pays développés la non-exploitation de son brut. Ce 14 juillet, un article très intéressant de Patrick BÈLE a été publié par Le Figaro. Son titre, qui est aussi celui d’un article paru l’an dernier dans Le Monde, nous laisse à penser que l’Équateur a d’ores et déjà renoncé à exploiter le pétrole du Yasuni:
L’Équateur renonce à exploiter le pétrole du Yasuni
Descendre le Rio Napo à partir de Coca, en Amazonie équatorienne, permet de pénétrer dans un lieu unique au monde: le parc de Yasuni qui abrite la plus importante réserve de biodiversité du globe. 2274 espèces d’arbres, 596 d’oiseaux et 121 de reptiles vivent dans les 982.000 hectares de la réserve. Un seul hectare abrite plus de 100.000 insectes. Cette partie de l’Amazonie est l’une des seules à n’avoir pas encore subi de conséquences des changements climatiques. Les températures sont restées stables et la pluviométrie s’est maintenue à des niveaux élevés. Deux tribus indiennes ont choisi d’y vivre sans contact avec l’extérieur: les Tagaeris et les Taromenanes. La moitié de la réserve est inaccessible pour leur permettre de maintenir leur mode de vie itinérant. Le parc a été classé en 1989 réserve mondiale de la biosphère par l’Unesco.
Une menace pour ce joyau est apparue dans les années 2000. Des forages ont révélé la présence de 900 millions de barils de pétrole dans le sous-sol de l’est du parc, le champ d’exploration ITT pour Ishpingo, Tambococha, Tiputini. Cela représente 20% des réserves de pétrole du pays qui est devenu depuis 1972 un important producteur, membre de l’Opep. Le brut fournit 60% de ses recettes d’exportation pour un pays dont 40% de la population vivent sous le seuil de pauvreté.
En 2007, à la tribune des Nations unies, le président, Rafael Correa, a proposé… de ne pas exploiter le pétrole de Yasuni-ITT: «L’Équateur présente un projet innovant pour contribuer à la réduction des émissions de CO2 et à la préservation de la biodiversité.» L’idée est simple: s’abstenir d’extraire les 900 millions de barils de pétrole économise l’équivalent de plus d’une année d’émissions de CO2 de la France, contribue à la préservation de la biodiversité exceptionnelle du parc et évite des hectares de déforestation. «Le président défend le concept de pollution nette évitée, explique le ministre des Affaires étrangères, Ricardo Patino. Aujourd’hui, les organisations internationales financent la plantation d’arbres pour absorber la pollution existante. Nous allons plus loin: éviter de générer cette pollution en renonçant à extraire notre pétrole.»
L’Équateur se dit prêt à assumer la moitié du coût de non-exploitation, soit 3,5 milliards. Pour l’autre moitié, l’État équatorien émettra des certificats de non-exploitation Yasuni que les États, les ONG ou les entreprises pourront acheter. À terme, il espère que, rapidement, ces certificats pourront être échangés sur le marché des émissions de CO2 ou «droits à polluer».
Les promoteurs du projet ont multiplié les voyages dans le monde pour tenter de persuader les gouvernements de s’engager dans le projet. «Nous espérons collecter au moins 3,6 milliards de dollars, explique la ministre du Patrimoine, Maria Fernanda Espinosa. C’est un mécanisme de coresponsabilité internationale sur les émissions de CO2 qui change les schémas classiques de coopération nord-sud.» Ces 3,6 milliards de dollars sont calculés sur la base du prix de la tonne de CO2 sur le marché européen (17 euros au cours de mai 2008).
Folle utopie? Les premiers contacts ont déclenché le scepticisme, voire les regards amusés et condescendants. Mais la force de persuasion des équipes équatoriennes a fini par payer. L’Allemagne s’est déjà engagée à verser annuellement 60 millions de dollars pendant douze ans, soit 720 millions. L’Espagne a assuré qu’elle participerait au projet sans préciser, jusqu’à maintenant, à quelle hauteur. Les pays de l’Opep ont exprimé leur intérêt. «La dernière catastrophe de BP dans le golfe du Mexique montre qu’il est temps de préparer l’après-pétrole, explique Pablo Salgado, porte-parole du ministère du Patrimoine. Notre proposition est un premier pas dans cette direction.»
L’ONU, à travers le Pnud (Progamme des Nations unies pour le développement), doit signer ce mois de juillet un accord pour la gestion du fonds qui recueillera les contributions. Il ne sera pas géré directement par l’Équateur et sera utilisé pour financer des opérations de reforestation et des investissements dans les énergies renouvelables. «Cela nous permettra de financer le passage du pays aux énergies renouvelables», promet Maria Fernanda Espinoza.
L’enthousiasme des Équatoriens semble sans bornes sur ce projet, ils espèrent exporter ce modèle et fixent même les conditions: les pays devront être en voie de développement, abriter une biodiversité exceptionnelle et posséder de grandes réserves de combustible fossile. Le Nigeria a exprimé son intérêt. «La grande idée d’un petit pays», résument les promoteurs du projet. Une idée folle qui semble, finalement, faire son chemin.
Patrick BÈLE
L’article est suivi d’une interview de Maria Fernanda ESPINOZA, ministre équatorienne du Patrimoine, qui se livre à une opération de communication en expliquant l’intérêt de la non-exploitation du pétrole de Yasuni en Équateur:
«La biodiversité de l’Amazonie appartient au monde entier»
LE FIGARO. -Comment un pays dont les exportations sont à 60% constituées de pétrole peut-il renoncer à l’exploiter?
Maria Fernanda ESPINOZA, ministre équatorienne du Patrimoine en charge du projet Yasuni ITT. – Notre première préoccupation était de protéger l’espace naturel du parc de Yasuni. Pour cela, il faut renoncer à exploiter le pétrole de Yasuni ITT. Certains ont pensé à un moratoire pétrolier. Mais c’est une grande responsabilité de décider cela dans un pays qui dépend autant du pétrole. Nous ne pouvons pas être les seuls à payer la préservation de cette richesse. Le parc de Yasuni abrite une biodiversité qui n’est pas la propriété de l’Équateur mais du monde entier. Tout le monde a intérêt à la préserver. Nous avons donc pensé à un mécanisme de coresponsabilité internationale. Cette proposition participe à la lutte contre le réchauffement climatique. L’exploitation du champ Yasuni ITT aurait provoqué de la déforestation. Or, contrairement aux pays européens, dans des pays comme le Brésil ou l’Équateur, c’est la déforestation qui provoque le plus d’émissions de CO2.
À quoi servira le fonds créé avec les contributions au projet Yasuni ITT?
Je précise que le fonds sera géré par l’ONU et non par l’Équateur. Nous voulons investir massivement dans les énergies renouvelables pour changer notre matrice énergétique. Le capital servira à permettre l’abandon à terme de l’utilisation des énergies fossiles dans la production d’électricité. Les intérêts du capital seront utilisés à la protection des 44 réserves naturelles de notre pays. De grands espaces ont été fortement dégradés par l’exploitation pétrolière, notamment par les activités de Texaco dans le nord du pays. (Un procès est en cours contre la compagnie pétrolière pour lequel les dégâts évalués s’élèvent à 24 milliards de dollars.) Nous voulons lancer un vaste programme de récupération et de reforestation de ces espaces naturels.
Comment convaincre les pays de participer à ce projet?
Nous émettons des certificats de garantie de non-exploitation du pétrole. Nous avons bon espoir de faire entrer ces certificats dans le mécanisme de réduction des émissions de CO2 pour déforestation. Des négociations sont en cours pour les rendre négociables sur le marché des droits à polluer. Nous avons bon espoir d’obtenir un accord en Amérique du Nord où ce marché n’a pas la même régulation que le marché européen. En échange, nous nous engageons à ne pas exploiter le pétrole, à investir dans la préservation de la biodiversité de nos espaces naturels et de lancer des programmes de reforestation. Nous proposons une solution pour donner un nouvel élan à la lutte contre les gaz à effet de serre. L’Opep nous a appuyés lors de sa dernière assemblée par une résolution formelle. Ils préparent, eux aussi, l’après-pétrole.
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L’auteur de l’article et de l’interview, Patrick BÈLE, a très bien exposé les enjeux du projet Yasuni, dont il souligne le caractère à la fois utopique et innovant. On peut cependant regretter de n’avoir ici qu’un seul son de cloche. L’initiative du gouvernement équatorien pour préserver le parc de Yasuni est certes séduisante. L’argument écologique est forcément enthousiasmant. Mais, outre le fait qu’il s’agit d’une forme de chantage («payez, sinon nous détruisons la forêt amazonienne») qui consacre ici l’avènement d’un marché international du droit à polluer, ce projet ne doit pas faire oublier les ambiguïtés de la politique équatorienne. Ainsi, l’Équateur renonce seulement à exploiter le pétrole du parc Yasuni: ailleurs, il continue à autoriser l’exploitation pétrolière, au grand dam des peuples autochtones, comme les Kichwa de Sarayaku. Toutes les tribus n’ont donc pas la chance des les Tagaeris et les Taromenanes! Le président Correa, qui fut accusé par ailleurs de se vendre au secteur minier après avoir permis en 2009 à des entreprises canadiennes d’exploiter les ressources minières de l’Amazonie, serait donc bien inspiré de respecter partout l’esprit du projet Yasuni et de ne pas dédaigner autant les autres peuples autochtones.
