Dans les Pyrénées, culminant à 2115 mètres, le Tourmalet est devenu un symbole du Tour de France. Cette année, à l’occasion du centenaire de la première ascension, le jeudi 21 juillet 1910, il est escaladé deux fois, avec ce jeudi une arrivée exceptionnelle au sommet (18,6 kilomètres d’ascension à 7,5 %).
Dans Sur le tour de France [1], Antoine BLONDIN raconte comment on décida d’intégrer le Tourmalet à la course:
En 1910, ce fut l’apparition et l’adoption définitive des cols d’Aubisque et du Tourmalet, ces “juges de paix” à part entière, comme on les appelle dans les milieux cyclistes pour la raison qu’ils sont censés provoquer dans le palmarès des décisions sans appel. Même Desgrange hésitait à lancer ses bonshommes sur un toboggan aussi périlleux, où les patrouilles militaires signalaient la présence de troupeaux d’ours bruns. Mais l’adjonction des Pyrénées avait un défenseur farouche en la personne d’un collaborateur de l’organisation du nom d’Adolphe Steines. Celui-ci prit sur lui de forcer l’adhésion du patron en effectuant tout seul une reconnaissance d’itinéraire. Bloqué à 2000 mètres par une tempête de neige, il s’égara dans la nuit et il fallut des douaniers pour le découvrir à l’aube du lendemain, les vêtements en lambeaux, à demi-mort de froid. Néanmoins, il n’hésita pas à télégraphier sur-le-champ à Paris pour confirmer que les Pyrénées étaient parfaitement praticables. Ainsi, les lieux mêmes où devaient dorénavant se faire jour la vérité de la course venaient-ils d’être consacrés par un audacieux mensonge. Il convient, toutefois, de confirmer qu’Alphonse Steines n’avait pas rencontré d’ours brun.
Lors de la première ascension en 1910, seul Gustave GARRIGOU réussit à franchir le col sans poser pied à terre. Mais il fut cependant devancé par Octave LAPIZE, qui est le premier cycliste à passer le sommet, à pied. Dans la descente, Lapize, exténué, invective les organisateurs du Tour qu’il accuse d’être des criminels. En remportant l’étape à Bayonne, il prend un avantage décisif qui lui permettra d’arriver premier à Paris. Depuis cette première épopée, le Tourmalet est le col le plus fréquenté de l’histoire de la Grande Boucle: 78 ascensions en 100 ans.
Pilote d’avion, Octave Lapize mourut durant la Première Guerre mondiale, abattu en vol le 14 juillet 1917, en Meurthe-et-Moselle.
Comme l’écrit Antoine BLONDIN, en mêlant “l’Histoire à la Géographie“, le Tour de France “annexe [...] à sa cause les trésors du patrimoine culturel et les offrandes de la nature“. Il irrigue la mémoire nationale tout en développant une mémoire qui lui est propre:
Trois quarts de siècle d’existence ont suffi au Tour de France pour créer et exalter une géographie qui lui est propre. â travers les modifications qui, d’une année sur l’autre, peuvent affecter l’itinéraire, on retrouve la permanence de hauts lieux. Ils donnent à l’épreuve une quatrième dimension qui se situe dans le temps et contribuent à fonder une sorte de classicisme. On ne franchit pas le Tourmalet sans évoquer la figure rigoureuse du grand Eugène Christophe: en 1913, alors qu’il vient de passer en seconde position au sommet du col, il brise la fourche de sa bicyclette, accomplit une quinzaine de kilomètres à pied, pénètre chez un maréchal-ferrant de Sainte-Marie-de-Campan où il passe deux heures à braser le métal devant la forge et l’enclume… [...]
Ainsi, peu à peu, chaque détour de la route, chaque lacet de la montagne finit par appeler l’écho d’un exploit et la figure d’un homme. Une nouvelle carte de France se dessine à l’intérieur de l’autre.
Il me semblait avoir le souvenir que Fernand BRAUDEL disait que la meilleure façon de connaître la France, sa géographie comme son histoire, était de la parcourir à vélo… ou de suivre le Tour de France. J’ai recherché ce texte, mais en vain: je n’en ai trouvé aucune trace, au point de me demander si je n’avais pas rêvé ces propos de l’auteur de L’identité de la France…
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[1] Antoine BLONDIN. Sur le tour de France, Paris, La Table Ronde, 1996, 160 pages.
