DreamCity: des parcs d’attractions dans des pays en guerre

 

Luna Park à Beyrouth Anoek STEKETEE

DreamCity, Military Base Lunapark Beirut, Lebanon © Anoek STEKETEE

 

Ce mois de septembre, dans le cadre du festival Getxophoto, de belles et grandes photos étaient accrochées un peu partout dans les espaces publics de Getxo. Ainsi, le marché couvert d’Algorta abritait l’exposition d’un photographe néerlandais, Anoek STEKETEE. Cette exposition, baptisée DreamCity,  montre des photos de parcs d’attractions dans des pays en guerre. C’est un projet qui trouve sa genèse en 2006 alors que le photographe visitait le nord de l’Irak: à Duhok, il découvrit par hasard un parc d’attractions qui s’appelait DreamCity et qui lui sembla complètement irréel dans un contexte de guerre, de violence et d’attentats. Il décida alors, avec ses compagnons Eefje BLANKEVOORT et Arnold van BRUGGEN, de visiter des parcs d’attractions dans des régions du monde touchées par un conflit: en Israël, en Palestine, au Rwanda, en Colombie ou encore au Liban (le Lunapark de Beyrouth, photo ci-dessus):

DreamCity

A project by Anoek Steketee, Eefje Blankevoort and Arnold van Bruggen

In the summer of 2006, during a journey through the Kurdish region of Iraq, we accidentally stumbled upon a small amusement park in Duhok, named Dream City. News about attacks, kidnappings and sectarian violence filled the papers on a daily basis. Meanwhile we were having an ice-cream, took a ride in the Ferris wheel and talked to the diverse visitors. In this environment, that was both pleasant as surreal, visitors openly spoke about their daily lives, their happiness, fears, hope and dreams about the future. Kurds, Shi’ites, Sunnis, American soldiers, christians and muslims; segments of the Iraqi population that were submerged in a deadly struggle outside the gates, enjoyed themselves side by side inside Dream City. The contrast between the amusement park and reality could not have been bigger.

This visit has been the starting point of a global journey along the constructed happy world of amusement parks in diverse places in the world. From 2006 until 2009 we visited amusement parks in Iraq (Dream City), Lebanon (Lunapark Beirut), Israel (Superland), the Palestinian Territories (Funland), Rwanda (Bambino Supercity), Colombia (Hacienda Napoles& Jaime Duque), Indonesia (Anchol), China (Nanhu&Shimlong), Turkmenistan (Turkmenbashi’s World of Fairy Tales) and the USA (Dollywood).

Although the cultural, sociological and political context of the places we visited differ greatly, the uniform background of the parks forms the universally recognizable basis. The parks all derive their value from the universal and timeless need to escape from daily reality in a communal space.

Apparently people everywhere in the world share a sense of what designed happiness is. Amusement parks, with their sparkling lights, fairytale décor and perfect maintained gardens, look more or less the same everywhere. But underneath these universal expressions of fun and happiness, unique, often bittersweet stories lurk. For at the end of the day, the amusement park closes its gates to its array of visitors. Outside the fence everyday reality awaits them. Sometimes the dreamworld created by the amusement park is in stark contrast with this daily reality, a reality which deals with (sectarian) violence, terror, a tensioned past, dictatorship or social inequality. Moreover, the origin, location, chosen theme and the clientele often offer meaningful insights into the political and social circumstances of the country the park is situated in. That makes amusement parks like Dream City – besides places for relaxing and fun – most of all a highly symbolic places.

Le résultat nous donne une série de photos saisissantes, où les parcs d’attractions apparaissent comme des îlots de lumière et de paix déconnectés d’une réalité ambiante beaucoup plus sombre: on vient s’y distraire en famille et on oublie la routine. Ainsi, à Duhok, en Irak, le parc DreamCity ressemble bien à un rêve, comme le souligne Anoek Steketee: “for many inhabitants, this city is a dream that contrasts sharply with their daily reality. That reality is war“. En effet, parmi les visiteurs, on trouve, mélangés, des Kurdes, des Arabes, des Chiites, des Sunnites ou encore des soldats américains, c’est-à-dire autant de populations qui s’affrontent à l’extérieur du parc. C’est ce décallage qui est proprement hallucinant. Ces parcs sont finalement des jardins d’Eden illusoires: comme le Paradis, ils sont clos et leur clôture, à l’image de ce mur de béton qui entoure le Funland, dans les Territoires Palestiniens, n’est rien d’autre qu’une frontière, ou une ligne de démarcation, entre le monde réel et un monde ô combien irréel.

Les Mongols acculturés par les pulls en cachemire ?

Pour introduire le nouveau programme de géographie de Seconde, qui fait la part belle aux problématiques du développement durable,  j’ai trouvé cette vidéo de Valérie BLONDEAU et Renaud CALLEBAUT mise en ligne par Le web pédagogique. Cette vidéo, qui définit le développement durable comme  “un équilibre fragile entre l’environnement, l’homme et la richesse“, nous explique pourquoi la production de  cachemire n’est pas une voie durable de développement pour les Mongols. C’est clair et plutôt pertinent, et donc parfaitement exploitable en classe. On peut toutefois émettre quelques réserves: l’idée selon laquelle les conséquences du développement sont inévitablement néfastes pour l’environnement est sans doute un peu simpliste et il est regrettable que le point de vue des Mongols, lesquels peuvent, après tout, avoir envie de se développer, soit passé sous silence.

En fait, cette vidéo pose davantage les enjeux de la mondialisation, ce qui signifie qu’elle pourrait être utilisée en Terminale. À l’échelle mondiale, la demande de pulls en cachemire a augmenté, sous l’effet de la société de consommation. À l’échelle locale, l’augmentation de la production de cachemire, forcément limitée, a des conséquences sur la vie des Mongols.

 

Comment la demande mondiale de pulls en cachemire entraîne-t-elle la sédentarisation des Mongols?

Avec 2700 tonnes de cachemire par an, c’est-à-dire un tiers de la production mondiale, la Mongolie est le deuxième pays producteur de cachemire au monde après la Chine. Après la chute du communisme, les troupeaux ont été privatisés et le gouvernement Mongol a voulu encourager la production de cachemire pour répondre à une demande mondiale en augmentation. Aussi le nombre d’éleveurs a-t-il triplé entre 1990 et 2000. Le cachemire mongol, d’excellente qualité, est produit par des éleveurs nomades: il constitue leur principale source de revenus. Mais le processus de production du cachemire est lent: il faut 4 à 5 années pour qu’une chèvre produise assez de cachemire pour faire un pull. Pour augmenter leurs revenus, les éleveurs ont donc multiplié le nombre de chèvres à cachemire dans leurs troupeaux, ce qui a eu pour effet de provoquer un surpâturage. Ce surpâturage, aggravé par le fait que la chèvre arrache l’herbe et mange tout jusqu’à la racine, a entraîné une dégradation des steppes du Gobi et de l’Altaï. Par ailleurs, comme un article paru le 17 juillet 2000 dans le Washington Post le soulignait, le passage à l’économie de marché a entrainé en Mongolie une véritable faillite des services publics, si bien que les puits, essentiels pour l’élevage, ont cessé d’être entretenus et se sont taris: “Dalandzadgad, a regional capital that lies 20 miles west of here, means place of 70 wells. Today, there are fewer than 10“. Résultat: la désertification progresse en Mongolie mais aussi chez le  voisin Chinois.

Les conséquences de la surproduction ne sont pas seulement environnementales: le mode de vie traditionnel des nomades mongols s’en est aussi trouvé modifié. D’abord, en privilégiant les chèvres dans le troupeau au détriment des autres animaux, les éleveurs ont réduit le nombre des moutons et se sont privés ainsi d’un produit de base qui leur était traditionnel. Le mouton leur fournissait en effet de la viande pour se nourrir et du cuir et de la laine pour s’habiller et couvrir leurs yourtes. Ensuite, les autorités ont réagi au surpâturage en imposant chaque année des restrictions de pâturage qui peuvent durer plusieurs mois. À cela s’ajoutent de longues périodes de sécheresse et de grands froids qui, ces dernières années, ont décimé le cheptel. Autant d’évolutions qui ont rendu l’élevage difficile et qui favorisent l’exode rural. Peu à peu, les éleveurs, découragés, ont abandonné l’élevage et se sont sédentarisés. En quête de travail, notamment dans l’industrie où les salaires ont tendance à s’améliorer, ils viennent grossir la population des villes. Ainsi, à Oulan-Bator, qui compte désormais un million d’habitants, soit un tiers de la population totale du pays, des bidonvilles se sont développés en périphérie: ces quartiers de yourtes sont marqués par la misère, l’alcoolisme, la violence et l’analphabétisme, comme le montre le travail du photographe David DELAPORTE.

Quartier de yourtes à Oulan-Bator © David DELAPORTE

En passant de la steppe à la ville, les yourtes des bidonvilles semblent être les vestiges d’une société nomade en voie de disparition. Dans un texte intitulé Au pays de la steppe grise, paru en août 2004 dans Le Monde diplomatique, l’écrivain mongol Galsan TSCHINAG avait magnifiquement décrit cette civilisation des grands espaces aujourd’hui menacée:

Dans la steppe mongole, la plupart des choses acquièrent une signification en rupture avec l’époque actuelle, et par certains aspects archaïque. Il en va ainsi de l’abri des hommes, la tente ronde en bois et en feutre qu’on appelle yourte hors de nos frontières. Chez nous, le regard de celui qui chemine demeure sans cesse à l’affût ; toujours excitant est l’instant où la yourte apparaît quelque part aux confins de la steppe infinie, tel un cœur qui bat, solitaire. Car là où elle se trouve, l’eau, la vie, la chaleur pendant les hivers rigoureux et la fraîcheur au cœur des étés ardents sont au rendez-vous. La porte de la yourte est ouverte à tous. Même lorsqu’il n’y a personne, il faut y entrer sans hésiter, se servir des boissons et des mets, allumer le poêle pour préparer à manger. L’hôte qui est encore en route avec les troupeaux, qui a peut-être faim et soif, chaud ou froid, finira par arriver… [...]

Il est vrai que les nomades vivent à un autre rythme, conditionné par l’activité qui les nourrit. Tout au long de l’année, sous le soleil, la lune et toute constellation, il faut s’occuper des troupeaux et les protéger. Alors que l’agriculture exige des travailleurs un investissement total à la saison chaude et que le travail en usine s’effectue uniquement par roulement, le berger nomade doit répartir ses forces sur toute la durée de l’année, voire de sa vie, car il n’est protégé ni à l’âge de l’enfance ni à celui de la retraite. [...]

Contrairement au temps qui est plus long, toutes les choses ont ici une croissance plus brève. C’est vrai pour les herbes, les arbres, les animaux et les hommes. Tous ont en quelque sorte du mal à pousser et restent toujours de petite taille. Mais il y a beaucoup de valeur nutritive dans l’herbe courte, de valeur calorique dans le petit arbre, d’endurance dans le petit cheval et de force dans le petit homme – comme si tout ce qui jaillissait de la steppe recevait largement sa part de ce qu’elle porte en elle. Et la steppe est sans conteste extrêmement grande et puissante ; elle est le noyau et la charpente de notre patrie mongole.

En quittant la steppe pour se sédentariser, les Mongols ont perdu une partie de leur identité culturelle. Avec le passage d’une économie planifiée à l’économie de marché, ils ont d’abord voulu fonder leur développement sur le cachemire, qui est employé dans l’industrie textile comme une fibre de luxe. Mais le mode de vie nomade, et ses logiques particulières de production, est difficilement compatible avec le concept occidental de développement, implicitement lié à la sédentarité. L’intensification de l’élevage de chèvres à cachemire et le surpâturage ont entrainé une désertification si bien que les éleveurs ont aujourd’hui tendance à rejoindre la ville, avec l’espoir de se reconvertir en ouvriers qualifiés selon le modèle de développement chinois. Autre effet de la mondialisation: la Chine achète la moitié de la production mongole de cachemire, souvent illégalement, ce qui a fini par ruiner les entreprises locales de transformation. Ainsi, le cachemire n’est pas une voie durable de développement pour les Mongols: il a accéléré l’exode rural et le déclin de leur mode de vie traditionnel. Loin de cette steppe où, selon Galsan Tschinag, le temps est plus long qu’ailleurs.

Les chiffres de la population immigrée en France sont-ils tabous?

Alors que les politiques d’immigration et de sécurité du gouvernement français semblent se radicaliser, et que les expulsions de Roms en situation illégale provoquent un véritable tollé à gauche et chez les rebelles professionnels du show-biz, le ministre de l’Immigration, Éric BESSON, a annoncé lundi dernier au cours d’une conférence de presse que la France avait accordé la nationalité à 80175 étrangers durant les huit premiers de l’année 2010, soit une hausse de 16,8% par rapport à la même période en 2009. ”Ces résultats placent la France en tête des pays européens pour l’acquisition de la nationalité” a précisé le ministre, non sans une certaine fierté. En effet: comme un article paru dans Le Point l’avait déjà souligné en août dernier, la France est plus généreuse que ses voisins européens quand il s’agit de naturaliser les étrangers:

Selon les chiffres les plus récents fournis par l’institut de statistiques européen Eurostat, et qui ne traduisent pas de façon évidente l’évolution de la politique d’immigration dans l’Hexagone, la France était même championne d’Europe en 2008, avec un peu plus de 137.000 acquisitions de la nationalité – parmi lesquelles environ 108.000 naturalisations par décret et par mariage -, devant le Royaume-Uni et l’Allemagne, qui pointent respectivement à 129.000 et à 94.000 acquisitions. [...]

Quant aux ressortissants de pays tiers que la France renvoie chez eux, elle ne se distingue pas par sa dureté, mais plutôt par son manque d’efficacité à faire appliquer sa politique : 14.289 personnes se sont vu refuser l’entrée aux frontières extérieures de l’Hexagone en 2009, presque 2.500 de moins qu’en 2008. Un chiffre moyen à nuancer – il est, par exemple, incomparable avec celui de l’Espagne qui s’élève à 387.000 -, mais qui reste inférieur à celui du Royaume-Uni (20.480).

Tous ces chiffres, dont la gauche devrait pourtant se féliciter, nous amènent à une question qu’il n’est politiquement pas correct de se poser: combien y-a-t-il d’immigrés en France?  Et qui sont-ils? Dans son émission C dans l’air, en 2006, alors qu’il découvrait que les chiffres de l’INSEE étaient manipulés, Yves CALVI semblait tomber des nues et se demandait si l’immigration était un sujet tabou. Depuis de longues années, en effet, il semble interdit en France de parler de l’immigration, de s’interroger ou de la remettre en cause. Les censeurs nous expliquent sur un ton péremptoire que c’est pour éviter toute récupération politique. Du coup, les chiffres de l’immigration, ou plus exactement de la population immigrée, sont plus ou moins verrouillés. Ou faussés, comme nous le verrons. De la même façon, les statistiques ethniques sont interdites: à ce sujet, en février dernier, un comité d’experts avait remis un rapport qui préconisait de limiter le recours aux critères ethniques à des études scientifiques très encadrées. De quoi être perplexe: pourquoi est-il si difficile d’avoir les vrais chiffres de l’immigration? Et pourquoi les statistiques ethniques sont-elles interdites en France alors qu’elles ne semblent pas poser de problème chez la plupart de nos voisins européens? De quoi a-t-on peur? L’immigration serait-elle donc un sujet tabou?

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Des chiffres faussés?

En fait, on connaît à peu près le nombre des immigrés, c’est-à-dire le nombre des personnes qui sont nées à l’étranger et qui vivent en France: ils seraient entre 5 et 6 millions. Ces chiffres ne prennent pas en compte leurs enfants nés en France. Les statistiques ethniques, qui s’intéressent à l’origine des populations, permettraient d’inclure les enfants et d’avoir une meilleure connaissance de la situation. Mais on préfère ne pas savoir. Parfois, les chiffres sont manipulés. Un article d’Anne CHEMIN publié le 3 décembre 2009 dans Le Monde illustre parfaitement les contorsions auxquelles il faut se livrer pour faire croire aux Français que l’immigration n’augmente pas:

Les flux migratoires se stabilisent : la France compte 4 millions d’étrangers en 1982, 4,1 millions en 1990, 4,3 millions en 1999, 5 millions en 2006, soit entre 7,4% et 8% de la population française. Un chiffre étonnamment stable : contrairement à ce que l’on croit souvent, la proportion d’immigrés ne varie guère depuis le début des années 1980. Associée à un taux de fécondité record – le plus élevé de l’Europe des Vingt-Sept -, cette stabilisation des flux migratoires fait aujourd’hui de la France une exception par rapport à ses voisins. Selon Eurostat, l’immigration contribue à hauteur de 20% à la croissance de la population française, contre 60% en Irlande, 70% au Danemark, 75% en Belgique et… 86% en Espagne ! “Dans l’Europe des Vingt-Sept, la croissance démographique est principalement due à l’immigration, sauf en France, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne”, constate Giampaolo Lanzieri dans une note d’Eurostat.

La sociologue et démographe Michèle TRIBALAT, directrice de recherche à l’INED, a réagi à cet article dans Marianne, en accusant Le Monde d’avoir, au nom des «bons sentiments», «manipulé» les chiffres afin de «redresser l’opinion publique qui pense mal»:

Entre 1982 et 2006, l’augmentation, qui se produit presque entièrement sur la dernière période, est de 25%. Décrire cette évolution comme une stabilisation est proprement mensonger.[...] Que Le Monde, habituellement présenté comme le journal de référence en France, se soit livré à pareil montage est désespérant. Le Monde vient de faire la démonstration que les chiffres peuvent être manipulés et, à l’opposé de ses intentions sans doute, conforte ainsi ceux qui pensent que les médias ne disent pas la vérité sur la question de l’immigration. Cet article est manifestement l’illustration de ces mensonges qui entretiennent la méfiance dans l’opinion publique.

L’article du Monde est significatif: on considère que les Français sont des imbéciles, forcément racistes et xénophobes, et qu’il faut donc leur cacher la vérité sur l’immigration. Aussi préfère-t-on leur mentir, parfois par omission, en oubliant par exemple de poser la problématique des naturalisations. Dans son dernier et excellent livre, Mélancolie française [1], l’essayiste Eric ZEMMOUR explique que les Français, malgré des chiffres truqués, voient bien ce qui se passe autour d’eux:

Les Français observent la rue, le métro, les salles de classe, surtout dans les quartiers populaires, et constatent l’évidence, ce que Tahar Ben Jelloun appelle joliment “la recomposition du paysage humain”. Et que d’autres, plus amers, qualifient de “grand remplacement”. Les experts protestent encore : “Ce sont des Français.” Argument imparable, mais qui prouve qu’un biais idéologique, certes moral et légitime – ne pas remettre en question la nationalité des “nouveaux Français” – altère la présentation des chiffres. La France est le seul pays d’Europe où l’ancienneté continue de l’immigration de masse, le droit du sol, et l’interdiction des statistiques ethniques se conjuguent pour rendre toute discussion scientifiquement impossible. Tout le reste est idéologique.

Les chiffres sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce qu’on veut leur faire dire”, ironisait le grand démographe Alfred Sauvy. La part des étrangers dans la population française est restée stable depuis 1975 et même les années 1930 : 10%. Chiffre invariablement brandi depuis trente ans. Chiffre indiscutable. Chiffre d’une rare mauvaise foi pourtant. Imaginons que surviennent cent millions d’Africains (ou de Chinois ou de Brésiliens) dans notre beau pays ; on donne aussitôt une carte d’identité à chacun ; la part d’étrangers dans la population française n’aura pas bougé d’un millième de point. C’est ainsi que l’on a agi depuis trente ans : aux cent mille étrangers, solde annuel entre les entrants et les sortants (deux cent mille depuis dix ans), sans tenir compte des irréguliers, ont correspondu autant de naturalisations.

C’est en effet par idéologie, pour minimiser les effets de l’immigration, que politiciens, experts et journalistes manipulent les chiffres.  Partisans du droit du sol systématique et des naturalisations massives, ils font semblant de croire qu’il suffit d’obtenir la nationalité française pour être français et évacuent ainsi la dimension culturelle de la nationalité. Or, à l’instar du dessinateur SINÉ, qui constatait en août dernier dans son blog que “la multiplication des musulmans pratiquants, dans le coin où [il] crèche, est spectaculaire“, les Français, de moins en moins dupes, constatent que la population d’origine étrangère est en augmentation. De plus en plus, ils sont confrontés à des cultures, et à des pratiques culturelles, qui leur sont étrangères. Et, au moment où l’ONU parle de migrations de remplacement, ils s’interrogent lorsqu’ils découvrent, non sans une certaine stupéfaction, que ceux qu’ils pensaient être étrangers, maris polygames, femmes voilées, exciseuses, supporters de foot qui brandissent le drapeau algérien ou voisins qui ne parlent pas un mot de français, ont tous la nationalité française.

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Les mécanismes du tabou

L’immigration fait donc l’objet d’un tabou en France dans la mesure où il semble interdit d’en débattre. Et s’il y a débat, celui-ci sera restreint, ou biaisé, par l’utilisation de chiffres erronés. Ainsi, le tabou ne perdra pas de sa force. Comment expliquer ce tabou? Comment fonctionne-t-il?

D’abord, qu’est-ce qu’un “tabou“? En ethnologie, ce mot d’origine polynésienne, signifiant “défendu” ou “interdit“, désigne “une prohibition à caractère magico-religieux dont la transgression entraîne automatiquement un châtiment surnaturel” [2]. Dans Totem et tabou [3] Sigmund FREUD écrivait en 1912 que “le tabou survit encore de nos jours, dans nos sociétés modernes; bien que conçu d’une façon négative et portant sur des objets tout à fait différents, il n’est, au point de vue psychologique, pas autre chose que l’ «Impératif catégorique» de Kant, à la différence près qu’il veut agir par la contrainte, en écartant toute motivation consciente“. Il ajoute:

Pour nous, le tabou présente deux significations opposées : d’un côté, celle de sacré, consacré; de l’autre, celle d’inquiétant, de dangereux, d’interdit, d’impur. En polynésien, le contraire de tabou se dit noa, ce qui est ordinaire, accessible à tout le monde. C’est ainsi qu’au tabou se rattache la notion d’une sorte de réserve, et le tabou se manifeste essentiellement par des interdictions et restrictions. Notre expression terreur sacrée rendrait souvent, le sens de tabou. Les restrictions tabou sont autre chose que des prohibitions purement morales ou religieuses. Elles ne sont pas ramenées a un commandement divin, mais se recommandent d’elles-mêmes. Ce qui les distingue des prohibitions morales, c’est qu’elles ne font pas partie d’un système considérant les abstentions comme nécessaires d’une façon générale et donnant les raisons de cette nécessité. Les prohibitions tabou ne se fondent sur aucune raison; leur origine est inconnue; incompréhensibles pour nous, elles paraissent naturelles à ceux qui vivent sous leur empire.

Le tabou n’est-il pas autre chose que cet impératif catégorique énoncé pour la première fois par Emmanuel KANT dans Fondation de la métaphysique des mœurs (1785) et dont Freud parlait ci-dessus? Le tabou de l’immigration se justifie-t-il? Ou se suffit-il à lui-même? En fait, il fait partie d’un système de pensée où le dogme immigrationniste, qui semble s’imposer de lui-même sans autre justification, doit devenir une loi universelle. Ceux qui manipulent les chiffres le font de bonne foi: ils sont convaincus que l’immigration ne doit pas être remise en question et qu’il est préférable de passer sous silence ses effets négatifs. À leurs yeux, le tabou qu’ils ont contribué à instaurer est moralement juste car leurs motivations sont justes. Mais quelles sont leurs motivations? 

Au moment d’expliquer pourquoi la société a besoin de tabou, Freud reste vague. Il prend l’exemple du tabou de l’inceste, sans doute l’un des plus anciens tabous de l’humanité, et cite un extrait de Totemism and Exogamy de James G. FRAZER:

C’est ainsi qu’au lieu de conclure de l’interdiction légale de l’inceste qu’il existe pour l’inceste une aversion naturelle, nous devrions plutôt en conclure à l’existence d’un instinct naturel poussant à l’inceste, et que si la loi réprouve cet instinct comme tant d’autres instincts naturels, c’est parce que les hommes civilisés se sont rendu compte que la satisfaction de ces instincts naturels serait nuisible au point de vue social.

Un tabou comme celui de l’inceste serait donc une réaction contre des désirs inconscients ou inacceptables. En fait, la prohibition de l’inceste, qui interdit d’avoir des relations sexuelles avec sa parentèle, est une règle universelle qui est à l’origine de l’exogamie. Sans vouloir faire de psychanalyse de supermarché, est-ce à dire que le discours immigrationniste, qui encourage le métissage et donc l’exogamie, serait une façon de refouler l’idée de l’inceste? Du côté de l’anthropologie, Claude LÉVI-STRAUSS expliqua que le tabou de l’inceste avait pour fonction non seulement d’étendre les relations sociales, mais aussi d’éviter les conflits sociaux et familiaux.

Éviter les conflits: c’est justement l’une des raisons pour laquelle l’immigration est devenue un sujet tabou. On veut pacifier la société. On chercherait ainsi à rassurer les Français en leur cachant les vrais chiffres de l’immigration. Cela signifie que le tabou ici n’est pas une chose naturelle: il est imposé par une minorité au nom de principes qu’elle pense universels. Or, normalement, le tabou est accepté de façon consensuelle par l’ensemble du groupe. Lorsqu’ils parlent de l’immigration et de la population immigrée, Michèle Tribalat ou Éric Zemmour transgressent ce tabou. On parle alors de dérapage. Celui qui a transgressé le tabou devient lui-même, de ce fait, tabou. Ainsi, Michèle Tribalat a été violemment prise à partie par certains de ses collègues de l’INED, dont Hervé LE BRAS, puis placardisée: elle travaille désormais chez elle, hors unité et sans budget. «Mes articles ne sont même pas cités par les publications de la maison», déplore-t-elle [4].

Dans une interview très intéressante à l’hebdomadaire L’Express, en mars dernier, alors qu’elle vient de publier son ouvrage Les yeux grands fermés [5] Michèle Tribalat explique que l’anti-racisme est en partie responsable du tabou qui pèse aujourd’hui sur l’immigration:

Pouvoirs publics, médias, experts n’inventent pas des chiffres, mais ils privilégient les instruments qui relativisent l’immigration et présentent ses effets sous un jour favorable ou, lorsque ce n’est pas possible, qui mettent les immigrés ou leurs descendants en position de victimes. Dans notre pays, on semble plus préoccupé par l’effet de l’information que l’on diffuse que par la réalité qu’elle recouvre. Un climat antiraciste joue, qui incite à la prudence: on cherche à éviter d’alimenter les craintes des Français et à améliorer leur opinion sur l’immigration. Dans notre époque mondialisée, l’immigration apparaît comme une fatalité. Autant la présenter sous un jour favorable.

Revenons au rapport de Gilles Saint-Paul. Pourquoi, selon vous, a-t-il eu si peu d’écho?

Ce document mettait en évidence la faiblesse de l’argument économique pour justifier l’immigration. Il critiquait, notamment, la gestion fine par l’Etat des métiers sous tension; ces professions qu’on ouvre à l’immigration quand on considère administrativement, au seul vu d’un ratio, qu’il n’y a pas suffisamment de postulants. Cette politique empêche le marché du travail de se tendre suffisamment pour que les salaires augmentent. C’est tout bénéfice pour les employeurs, pour les consommateurs et les utilisateurs des services fournis. Le rapport de Gilles Saint-Paul a été soigneusement enfoui dans un tiroir et oublié parce qu’il contestait précisément cette justification économique de l’immigration. Il était, de toute évidence, trop dérangeant.

Un débat sur l’immigration est donc impossible?

[...] En France, s’interroger sur les bienfaits annoncés comme inévitables de l’immigration, c’est déjà pécher. Être en faveur d’une politique migratoire plus restrictive est forcément répréhensible. On fait alors immédiatement partie des “méchants” qui ne veulent pas accueillir des malheureux, et l’accusation de racisme n’est jamais bien loin. Nous n’avons pas le goût de la vérité. Du coup, le débat est monopolisé soit par l’extrême droite, qui clame qu’il faut fermer les frontières, soit par ceux qui pensent que l’ouverture totale des frontières est notre destin. Les deux positions étant totalement chimériques.

La lutte contre le racisme justifie ici le tabou: on veut absolument minimiser l’immigration ou la présenter sous un jour forcément positif. Pour ne pas faire le jeu du Front National. Pour ne pas stigmatiser. Au nom de l’anti-racisme, il est donc préférable de se taire ou de mentir. Celui qui transgresse la règle sera accusé de racisme et cloué au pilori par les ayatollahs de la pensée unique: c’est ce que Leo STRAUSS [5] appelle la reductio ad hitlerum, qui consiste à disqualifier les arguments d’un adversaire en les comparant à ceux d’Adolf HITLER. Une façon d’éviter le débat. Et un véritable travers de la raison, pour reprendre l’expression d’Oscar Gnouros. Le spectre du nazisme n’est jamais loin: cela nous amène à un dernier point, un point qui vérifierait en quelque sorte la loi de Godwin.

En effet, le tabou sur les chiffres de la population immigrée est également la conséquence d’une certaine mauvaise conscience, et du désir de repentance qui peut en découler. L’interdiction des statistiques ethniques en France est  notamment liée au souvenir de la collaboration pendant la Seconde guerre mondiale et nous renvoie au fichier Tulard. La première ordonnance relative au statut des Juifs en zone occupée est publiée par les nazis le 27 septembre 1940, puis promulguée par le régime de Vichy le 3 octobre suivant. Cette ordonnance oblige notamment les Juifs à se faire recenser avant le 20 octobre 1940. Dans le seul département de la Seine, 149734 personnes se présentent dans les commissariats et à la sous-préfecture. Les renseignements obtenus, centralisés par la police française, vont permettre la constitution, sous la direction d’André TULARD, d’un vaste fichier qui sera ensuite transmis à la section IV J de la Gestapo, chargée du « problème juif ». Le 1er juillet 1941, le chef de la section IV J de la Gestapo, Theodor DANNECKER, écrit un rapport sur « Le traitement de la question juive en France », dit « rapport Dannecker », où il décrit le fichier Tulard  [6]:

« En novembre 1940, un collaborateur de notre section aux questions juives a été délégué à la préfecture de police de Paris en qualité de représentant permanent de la section. À la suite de notre pression, un fichier juif complet et constamment tenu à jour a été constitué dans les plus brefs délais. Ce fichier se subdivise en fichier simplement alphabétique, les Juifs de nationalités française et étrangère ayant respectivement des fiches de couleur différentes, et des fichiers professionnels par nationalité et par rue.»

Le fichier fut utilisé pour l’organisation de la rafle du Vélodrome d’Hiver, le 16 juillet 1942. Depuis ce péché originel, dont on ne cesse de se repentir, il serait donc interdit de ficher les gens sur des critères raciaux ou ethniques. Soixante-dix ans après, la France de Vichy est toujours cet épouvantail que l’on brandit. Vichy, toujours Vichy: j’en reparlerai dans un prochain billet.

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En définitive, c’est la notion de tabou qui m’intéressait ici. Le tabou qui frappe les chiffres de l’immigration, et qui s’inscrit dans la logique d’un discours immigrationniste et droits-de-l’hommiste, n’est rien d’autre qu’un “tabou mondain“. Il est imposé par cette pensée politiquement correcte qui ne cesse de faire l’apologie de l’immigration: en minimisant l’importance de la population immigrée, il a pour objectif de rassurer les Français, considérés a priori comme xénophobes. Des xénophobes qui, soit dit en passant, accueillent chez eux des millions d’étrangers,  leur fournissent la sécurité sociale et offrent à leurs enfants la nationalité française! D’un autre côté, en expulsant les Roms vers leur Roumanie natale, le ministre de l’Immigration, Éric Besson, veut également rassurer ces mêmes Français, qu’il considère finalement lui aussi comme xénophobes: l’objectif des 28000 renvois d’étrangers en situation irrégulière devrait ainsi être atteint en 2010. Les expulsions de Roms sont en réalité un écran de fumée qui cache le chiffre des naturalisations. Or les Français, qui voient bien que les flux migratoires ne sont pas maîtrisés, et qui ont le sentiment qu’une certaine identité de la France est en train de se diluer dans la mondialisation, peuvent avoir la désagréable impression qu’on leur cache la vérité.

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[1] Éric ZEMMOUR. Mélancolie française, Paris, Fayard, 2010, 256 pages.

[2] Michel PANOFF et Michel PERRIN. Dictionnaire de l’ethnologie, Paris, Payot, 1973, 293 pages.

[3] Michèle TRIBALAT. Les yeux grands fermés (L’immigration en France), Denoël, 2010, 300 pages.

[4] Jean SEVILLIA in Le Figaro Magazine du 26/03/2010.

[5} Leo STRAUSS. Droit naturel et histoire, Paris, Flammarion, 1999, 323 pages.

[6] Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC-XXVI I), cité par Maurice RAJSFUS dans La police de Vichy — Les forces de l’ordre française au service de la Gestapo, 1940-1944, Le Cherche-Midi éditeur, 1995.