
Après l'attaque, des policiers montent la garde devant la Cathédrale Notre-Dame du Perpétuel Secours, à Bagdad (Source: REUTERS/Mohammed Ameen)
Depuis l’attaque, le 31 octobre, à Bagdad, d’une église chrétienne par un groupe d’al-Qaida, les mots manquaient pour exprimer ce que je ressentais. Ou ils semblaient vains. Dans un excellent billet, KOZ a très bien résumé ce sentiment: “Que feront quelques mots pour les chrétiens d’Orient ? Que feront quelques lignes pour les catholiques de Bagdad ? Quelques mots posés pour s’acquitter un peu de notre mauvaise conscience. Quelques mots pour espérer conjurer notre impuissance.” Puis j’ai lu de nombreux commentaires très intéressants, notamment à la suite d’une réaction de PHILARÊTE, qui m’ont amené à me demander si je n’étais pas davantage touché parce que je partage avec les victimes une même identité, à savoir que nous appartenons à la communauté chrétienne. Une communauté chrétienne au sens large, œcuménique, puisque je suis protestant. Et hier, après avoir lu des témoignages publiés par Le Figaro, il m’a semblé si évident que l’attaque de la cathédrale de Bagdad marquait une nouvelle étape dans ce qui ressemble fort à un génocide religieux qu’il était devenu insupportable de garder le silence. Peu importe que l’on soit chrétien: on ne peut rester indifférent au calvaire des Chrétiens d’Irak. Et, plus généralement, quand on voit le sort réservé aux Chrétiens d’Orient, de plus en plus misérable, on peut se demander si le multiculturalisme est possible en terre d’Islam quand celle-ci est en proie au fondamentalisme.
Tout d’abord, rappelons les faits. À la veille de la Toussaint, des terroristes, armés et portant des ceintures d’explosifs, ont fait irruption dans la cathédrale syro-catholique Notre-Dame du Perpétuel Secours de Bagdad, alors que deux cents paroissiens assistaient à la messe. D’emblée, un prêtre est tué puis les terroristes exigent, en échange des fidèles qu’ils ont pris en otages, la libération de membres d’al-Qaida détenus en Irak et en Égypte. Les forces de sécurité irakiennes donnent l’assaut en début de soirée. Au total, il y a 52 personnes tuées et 78 blessées. Les agences de presse AFP et Reuters nous parlent d’une cathédrale qui ressemble à un champ de bataille: “le sol et les murs sont maculés de sang et criblés de balles. Des morceaux de chair sont visibles dans ce lieu saint. Les pupitres sont détruits ou renversés, et il y a partout du verre brisé“.
Tous les jours, ou presque, des attentats font des morts en Irak. Les musulmans en sont les premières victimes: depuis la chute de Saddam Hussein, chiites et sunnites se livrent en effet une guerre sans merci. Au milieu de ce chaos, les chrétiens forment une minorité particulièrement vulnérable, et je l’avais déjà souligné en décembre 2008 lorsqu’une dizaine de chrétiens avaient été assassinés à Mossoul. Douze mille d’entre eux furent finalement contraint de quitter la ville. En décembre 2009, pour la première fois, une école chrétienne était la cible des extrémistes. Aujourd’hui, la prise d’otages de Bagdad marque un tournant puisqu’elle a été revendiquée par un groupe de la mouvance d’al-Qaida. Les chrétiens ont été délibérément assassinés pour ce qu’ils sont: des «chrétiens». Diffusé sur la chaîne chrétienne Télé Lumière, au Liban, et repris par Le Figaro, le témoignage d’une jeune étudiante qui a survécu à l’attaque nous montre que nous sommes loin de la logique habituelle de l’attentat suicide puisque, cinq heures durant, les terroristes ont assassinés leurs victimes avec sang-froid et méthode:
«Ils ont commencé à crier et à nous insulter: “Chiens de chrétiens, vous allez tous mourir car vous être des infidèles, vous irez en enfer et nous au paradis ! Allah Akbar!” Ils ont tué tout de suite les personnes du premier rang, puis le prêtre a tenté de s’interposer pour les calmer et il a été exécuté aussi. J’avais quatre de ces terroristes en face de moi. Je voyais leur haine dans leur regard. Un seul était irakien, les autres étaient syriens et égyptiens. Au bout d’une heure, ils ont commencé à tuer tous les hommes puis les enfants, mon frère a été emmené puis mitraillé contre le mur. Ils riaient en continuant à nous insulter ! Puis, ils ont pris les femmes, dont ma mère, et les ont enfermées dans la sacristie, il y avait peut-être 40 personnes, et ont jeté des grenades par paquet à l’intérieur, nous avons tous hurlé et ils se sont mis à tirer dans le tas. Je pensais mourir aussi. Puis, l’un deux voyant que mon père n’était que blessé, il l’a achevé. Il tentait de protéger mon neveu de 3 ans sous son corps, ils ont pris l’enfant et lui ont tiré une balle dans la tête… Une vieille femme, blessée au ventre, suppliait à côté de moi qu’on l’achève. “Tu dois sentir la douleur car tu es une infidèle”, lui a répondu le Syrien…»
Après un tel drame, la communauté chrétienne d’Irak est évidemment traumatisée. Et se sent, plus que jamais, menacée. Beaucoup de chrétiens avaient déjà quitté les grandes villes irakiennes pour la région kurde où ils semblent mieux traités. D’autres choisissent désormais l’exil, notamment vers la Turquie, la Syrie et la Jordanie [1]. Ainsi, il ne resterait aujourd’hui en Irak que la moitié des 800000 chrétiens que le pays comptait il y a une dizaine d’années. Le 12 octobre dernier, lors du synode sur le Moyen-Orient au Vatican, l’archevêque de Kirkouk s’était inquiété de cet «exode mortel» des chrétiens d’Irak, affirmant que ceux-ci veulent «vivre en paix et en liberté au lieu de survivre». Parmi les pays de Moyen-Orient, l’Irak est celui qui a perdu le plus de chrétiens au cours de ces dernières années. Les chrétiens d’Irak sont pourtant autochtones et témoignent d’une implantation très ancienne (et antérieure à l’apparition de l’islam).
Au delà de l’Irak, ce sont les Chrétiens d’Orient dans leur ensemble qui sont aujourd’hui menacés. On estime que les Chrétiens représentent au Proche-Orient 20 millions de personnes sur une population de 350 millions. Israël est le seul pays de la région où la population chrétienne augmente (81% des chrétiens d’Israël sont Arabes). Ailleurs, la disparition des Chrétiens d’Orient n’est plus “une simple hypothèse” si l’on croit le jésuite égyptien Samir Khalil Samir. Le groupe d’al-Qaïda qui a revendiqué la prise d’otage de Bagdad a clairement désigné les chrétiens comme une cible. Il a également donné un ultimatum de 48 heures à l’Église copte d’Égypte. Il réclame la libération de deux chrétiennes converties à l’islam qui seraient, selon lui, «emprisonnées dans des monastères» égyptiens. Le Monde nous précise que les musulmans d’Égypte ont aussitôt dénoncé les menaces d’Al-Qaida contre la communauté chrétienne copte:
Le grand imam d’Al-Azhar, Cheikh Ahmed Al-Tayyeb, a déclaré via son porte-parole que “l’islam garantit la liberté de culte et interdit les agressions contre les églises”. Il a condamné mardi soir “avec force” les menaces proférées par une branche irakienne d’Al-Qaida. [...] L’organisation islamiste des Frères musulmans a elle aussi tenu à se démarquer de ces menaces.
En Égypte, les coptes font l’objet de menaces et d’agressions continuelles depuis des années. Dans un article paru dans la revue Echogeo, Grégoire DELAHAYE, qui enseigne la science politique comparative à l’American University à Washington DC, nous dit qu’il s’agit avant tout de discriminations sociales qui peuvent parfois dégénérer, comme lors de ces pogroms qui ont ensanglanté Alexandrie en 2005:
Il existe surtout des discriminations sociales dont l’intensité et la fréquence varient grandement géographiquement. Sur le marché du travail et dans les administrations, les coptes sont parfois sujets à des abus de la part d’employeurs ou de fonctionnaires intolérants et il est, concrètement à l’heure actuelle, difficile d’obtenir justice ou réparation. Les coptes sont aussi parfois les victimes de violences qui peuvent aller de l’incendie au meurtre. Dans certains lieux où les tensions sont fortes, une simple dispute peut dégénérer en émeute sanglante comme en décembre 1999 à El-Kosheh (Marshall and Assad, 2001). Au-delà des stéréotypes sur « l’autre » dont se nourrit toute construction identitaire, les raisons de ces épisodes de violences sont complexes et peuvent avoir aussi bien trait à des usages politiciens de la variable confessionnelle comme ce fut le cas lors des émeutes d’Alexandrie en 2005, qu’à des dynamiques de classes se superposant aux tensions confessionnelles (Farah, 1986 ; Sedra, 1999) qu’attisent les inégalités rampantes dans l’Egypte contemporaine. Beaucoup moins nombreux, les coptes font les frais de ce climat tendu.
Plus généralement, les faits divers sont suffisamment nombreux dans le monde musulman pour que l’on s’inquiète du sort des Chrétiens dans des pays où un islamisme radical se développe. Ainsi, en septembre dernier, des algériens chrétiens ont été poursuivis en justice pour ne pas avoir respecté le jeûne musulman. Toujours en septembre, dans un État du sud de l’Inde, un professeur dans un collège catholique a été violemment mutilé par des islamistes parce qu’il avait distribué à ses élèves un exercice de ponctuation où se glissait le nom «Muhammad». Ce 1er novembre, Le Figaro nous apprenait que trois églises chrétiennes -deux orthodoxes et une baptiste- avaient été incendiées dans la République russe de Karatcheïevo-Tcherkessie, dans le nord du Caucase, où des djihadiste cherchent à imposer la charia. Enfin, plus à l’Est, au Pakistan, on découvrait le 10 novembre qu’une jeune femme chrétienne avait été condamnée à mort pour avoir blasphémé le prophète Mahomet. Quand on lit les détails de cette triste histoire sur l’excellent blog de NYSTAGMUS, on peut se demander en effet si la cohabitation entre Musulmans et Chrétiens en terre d’Islam est possible. D’ailleurs, en avril 2009, un reportage de France24 avait déjà attiré notre attention sur les conditions de vie difficiles des trois millions de Chrétiens qui vivent au Pakistan et qui sont soumis à la charia.
Comment, dans ce cas, ne pas songer aux persécutions et aux souffrances endurées par les chrétiens d’Orient au XIème siècle? Quand on lit La première croisade de Jacques HEERS [2], il est troublant de voir que les choses n’ont pas beaucoup changé :
Tout au long des années mille, la situation politique et la sécurité s’étaient gravement dégradées en Palestine. Les califes de Bagdad, au pouvoir donc depuis environ trois siècles, ne gouvernaient véritablement que des territoires de plus en plus restreints. Face à eux s’étaient d’abord dressés plusieurs chefs de tribus, proclamés indépendants en Syrie du Nord et dans le Yémen. Surtout, une autre dynastie, celle des Fatimides, qui se réclamait d’un Islam chhite, née et confortée dans le Maghreb et en Sicile, s’était lancée à la conquête de l’Orient. Ces Fatimides occupèrent l’Égypte, fondèrent une université chiite au Caire et ne cessaient de prêcher une religion de plus en plus rigoureuse, sans compromis, intolérante. Un de leurs sultans, al-Hâkim (996-1021), tristement célèbre pour son zèle de fanatique et persécuteur des chrétiens, fit détruire toutes les églises du Caire puis, en 1009, donna l’ordre d’abattre, dans Jérusalem, l’église du Saint-Sépulcre, d’en faire disparaître les emblèmes chrétiens et enlever les saintes reliques. Les autres sanctuaires de la ville furent également mis à bas, les biens des religieux confisqués ainsi que les objets du culte et les pièces d’orfèvrerie.
Ces persécutions continuèrent pendant tout le onzième siècle, si bien que le Pape Urbain II lança un appel aux armes, lors du concile de Clermont en 1095, pour venir en aide à ces chrétiens et ces pèlerins qui étaient sans cesse agressés et humiliés en Terre sainte.
Évidemment, aujourd’hui, il n’est plus question de partir en croisade. Mais on peut craindre que les souffrances endurées par les Chrétiens d’Orient finissent par donner raison à Samuel HUNTINGTON et à sa thèse du choc des civilisations. Il faut donc briser le silence. L’évêque de Troyes, Mgr Stenger, l’avait très justement dit dans une tribune publiée en mars dernier dans Le Figaro, alors que huit chrétiens venaient de se faire assassiner à Mossoul:
Ce qui se joue en Mésopotamie ne concerne pas simplement le devenir des chrétiens orientaux, mais l’avenir d’un monde multipolaire et multiculturel. Accepter le crime sans réagir, c’est permettre aux extrémistes de prendre la main et de nous entraîner, demain, dans ce que nous refusons : le choc des civilisation.
On ne peut plus rester indifférent. Paradoxalement, en France, on n’entend guère ceux qui ont pourtant l’habitude de défendre les minorités et font l’apologie d’une société multiculturelle. Peu importe. Le martyre des fidèles de la Cathédrale de Bagdad ne sera pas vain car il est en train de susciter une véritable prise de conscience. Les Chrétiens d’Irak, et plus généralement d’Orient, ont besoin de nous et il est de notre devoir de répondre à cet Appel des évêques d’Irak:
Nous perdons la patience, mais nous ne perdons pas la foi et l’espérance. [...] Ce dont nous avons besoin, c’est de votre prière et de votre soutien fraternel et moral. Votre amitié nous encourage à rester sur notre terre, à persévérer et à espérer. Sans cela nous nous sentons seuls et isolés. Nous avons besoin de votre compassion face à tout ce qui vient toucher la vie des innocents, chrétiens et musulmans. Restez avec nous, restez avec nous jusqu’à ce que soit passé le fléau.
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[1] L’Aide à l’Eglise en Détresse vient en aide aux chrétiens qui cherchent refuge dans le Nord de l’Irak, en Syrie, en Turquie ou en Jordanie.
[2] Jacques HEERS. La première croisade. Libérer Jérusalem, 1095-1107, Paris, Perrin, 2002, 371 pages.

Merci! Cet article est bien plus complet et informé que tout ce que j’ai lu (ou écrit…) jusqu’à présent!
Et il suscite une émotion vraie, simplement en rappelant les faits les plus saillants, sans pathos.
Cela fait comprendre que si l’on veut éviter que le «choc des civilisations» se transforme en prophétie auto-réalisatrice, une énorme responsabilité incombe aux musulmans eux-mêmes, qui doivent être aux premières loges pour dénoncer les actes barbares et les discriminations contre les fidèles d’autres religions.
Responsabilité qui est au premier chef celle de leurs théologiens et de leurs intellectuels, qui doivent puiser dans les ressources propres de l’islam les moyens de discréditer le radicalisme fanatique.
Philarête, je vous remercie pour votre commentaire.
On peut regretter que les musulmans soient si discrets au moment de condamner les attentats qui visent les fidèles des autres religions. Parce que ce silence va en effet dans le sens de la théorie du choc des civilisations.
Quant aux Chrétiens d’Orient, il est terrible de voir combien leur histoire est jalonnée de souffrances et de persécutions. J’évoquais dans mon billet les agressions dont ils furent victimes au XIème siècle. J’aurais pu remonter plus loin dans le temps. Ainsi, Henri-Irénée MARROU, dans son Histoire de l’Antiquité tardive, nous raconte qu’au IIIème siècle, déjà, les Chrétiens furent ouvertement persécutés dans l’Empire iranien qui dominait alors toute la Mésopotamie: les Sassanides voyaient en effet dans le christianisme non seulement l’influence de Rome mais aussi une religion qui menaçait l’hégémonie locale du mazdéisme…