
À Abidjan, les heurts ont éclaté lorsque les forces de l'ordre ont dispersé jeudi les centaines de manifestants, partisans de Ouattara, qui faisaient route vers le bâtiment de la télévision nationale. Selon Amnesty International, neuf manifestants non armés ont été tués. (Sources: Le Figaro/AFP/Issouf Sanog)
Plus de deux semaines après le second tour de l’élection présidentielle, la Côte d’Ivoire continue à vivre avec deux présidents. D’un côté, Alassane OUATTARA, le président nouvellement élu, a reçu le soutien de la quasi-totalité des pays africains, des Européens, des États-Unis et, depuis le weekend dernier, de la Russie. Malgré ces appuis diplomatiques, il reste confiné dans un hôtel d’Abidjan sous la protection des soldats de l’ONU. Car, face à lui, le président sortant, Laurent GBAGBO, s’accroche au pouvoir: il bénéficie du soutien de l’armée et mise sur le pourrissement de la situation. Une situation qui, après les violents affrontements de jeudi dernier, risque de dégénérer en guerre civile. Deux présidents, deux premiers ministres et deux gouvernements: il n’en fallait pas davantage pour que les médias nous présentent la Côte d’Ivoire comme un pays coupé en deux. Et, à en croire certains, la division du pays serait essentiellement religieuse, avec un Nord musulman et un Sud chrétien. Ainsi, le 9 décembre dernier, une dépêche de l’Agence Reuters reprise par l’ensemble de la presse, de L’Express au Nouvel Observateur, nous parle-t-elle des “peuples du Nord, commerçants, musulmans, proches culturellement du Burkina Faso et du Mali voisins, [qui] se plaignent d’avoir été marginalisés pendant des années par les gouvernements successifs issus du Sud rural et chrétien“. Alors? La crise ivoirienne reflète-t-elle une opposition, comme au Nigeria, entre un Sud musulman et un Nord chrétien?
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Comme on peut le voir sur la carte ci-dessus, la Côte d’Ivoire fut réellement coupée en deux entre 2002 et 2008. En effet, après une tentative de coup d’État contre Laurent Gbagbo, en septembre 2002, une coalition de mouvements rebelles, les Forces nouvelles de Côte d’Ivoire, s’empara de la moitié nord du pays. Face au risque de guerre civile, l’armée française s’interposa entre les belligérants: c’est la fameuse “opération Licorne” qui aboutit à la mise en place d’une zone de confiance, c’est-à-dire une véritable ligne de démarcation entre un Nord rebelle et un Sud loyaliste. Mais comment est-on arrivé à cette coupure?
Lorsqu’il meurt en décembre 1993, Félix HOUPHOUËT-BOIGNY laisse un vide politique à la tête du pays. C’est finalement Henri Konan BÉDIÉ, président de l’Assemblée nationale, qui lui succède: il est élu président en 1995. Dans la perspective de l’élection présidentielle prévue en 2000, et de façon à écarter son rival Alassane Ouattara, qui est originaire du nord, le nouveau président met en avant un concept, “l’ivoirité“, qui distingue les “vrais” Ivoiriens des populations allogènes. Les critères retenus sont ethniques et territoriaux: ainsi, les seuls “vrais” Ivoiriens appartiennent aux groupes akan du Sud et de l’Est (baoulé notamment) et aux peuples krou de l’Ouest (comme les Bété). À l’inverse, on appelle dioula non seulement les étrangers originaires des pays voisins, comme les Maliens et les Burkinabè, mais également, par amalgame, les Ivoiriens du nord du pays. En conséquence, la législation foncière fut modifiée en 1998 pour réserver la propriété du sol aux seuls Ivoiriens, ce qui entraina bien évidemment de nombreuses tensions entre autochtones et allogènes.
Après un coup d’État mené le 24 décembre 1999 par le Général Robert GUEÏ, une nouvelle constitution est adoptée en 2000. Elle stipule que, pour être éligible, le futur président de la République devra être né de père et de mère ivoiriens de naissance. Alassane Ouattara, originaire du nord, donc dioula, et ne pouvant pas démontrer l’origine ivoirienne de ses deux parents, se trouva ainsi exclu de la vie politique. L’élection présidentielle organisée le 22 octobre 2000 se déroula donc sans lui, dans un contexte difficile, et Laurent Gbagbo, opposant historique à Félix Houphouët Boigny, fut élu dès le premier tour avec 59,3% des voix contre 32% à Robert Gueï. Les élections suivantes, législatives ou municipales, sur fond de xénophobie anti-dioula, montrèrent à quel point le concept d’ivoirité avait faussé la démocratie ivoirienne, si bien que dans le nord du pays, puisqu’aucun dioula n’était réellement ivoirien, les populations locales chassèrent les fonctionnaires, considérés comme des représentants d’un État “étranger”. L’unité nationale était donc sérieusement ébranlée quand la tentative de coup d’État du 19 septembre 2002 dans le nord conduisit à la coupure en deux de la Côte d’Ivoire. À partir de ce moment, le pays s’enfonça dans la crise et Laurent Gbagbo s’est maintenu au pouvoir en reportant sans cesse l’élection présidentielle initialement prévue en 2005. Cette élection a finalement lieu en 2010, au lendemain du cinquantenaire de l’indépendance.
Dans Le Point nº1995 du 9 décembre 2010, Mireille DUTEIL nous montre que tout sépare Alassane Ouatarra et Laurent Gbagbo: l’origine, le caractère, l’itinéraire et la politique.
Fils de commerçants musulmans aisés du nord de la Côte d’Ivoire, dont un ancêtre à fondé l’empire Kong, Alassane Ouatarra a suivi des études d’économie aux États-Unis avant d’entrer à 26 ans au FMI. Haut fonctionnaire international, banquier, Premier ministre d’Houphouët Boigny -il a réussi à redresser financièrement le pays-, libéral “à visage humain“, selon sa formule, c’est un grand bourgeois toujours tiré à quatre épingles. ses adversaires lui reprochent d’être trop occidentalisé. Il a vécu longtemps en France -il est marié à une française-, où il a nombre d’amis. dont nicolas Sarkozy. c’est l’anti-Gbagbo.
D’origine modeste, père sergent de police, Laurent Gbagbo, le président sortant, les pieds dans la glaise de la brousse ivoirienne, est un Bété (ethnie minoritaire) de l’ouest du pays. Chrétien évangéliste, professeur d’histoire, il a la politique dans le sang. Syndicaliste bon vivant et roublard, socialiste “non militant”, comme il se décrit, opposant à Houphouët-Boigny dès sa jeunesse, il a connu la prison et l’exil en France. Francophile assumé, il entretient une relation complexée avec la France.
Pour Ouattara, Gbagbo est un accident de l’histoire, il n’a pas l’étoffe d’un chef d’État. Pour Laurent Gbagbo, Ado est le candidat de l’étranger, celui qui a poussé le pays dans la guerre depuis la mort d’Houphouët.
On le voit, les deux présidents en lice pourraient incarner cette division entre un Nord musulman et un Sud chrétien. L’idée d’une opposition entre musulmans et chrétiens est entretenue depuis des années par les partisans ultra-nationalistes de l’ivoirité mais aussi par les médias occidentaux. Après la tentative de coup d’État de 2002, la zone de confiance qui coupait le pays en deux, et qui n’était rien d’autre qu’une ligne de cessez-le-feu, fut assimilée à une frontière religieuse. Un article paru dans Le Monde du 2 janvier 2003 est à ce propos éloquent: “Mardi 31 décembre, douze civils du village de pêcheurs de Menakro avaient été tués par un hélicoptère gouvernemental qui avait franchi la ligne de démarcation matérialisée par les forces françaises. Cette ligne coupe depuis trois mois et demi le pays entre le Nord musulman, aux mains des rebelles du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI), et le Sud côtier qui reste sous le contrôle du président chrétien Laurent Ggagbo.” En transformant la crise ivoirienne en conflit religieux, on semble abonder dans le sens de la théorie du choc des civilisations de Samuel HUNTINGTON. C’est une grille d’analyse bien pratique: on fait de Laurent Gbagbo un président chrétien et on l’oppose à un Nord musulman.
Dans un excellent article intitulé «Nord musulman et Sud chrétien»: les moules médiatiques de la crise ivoirienne», publié dans la revue Afrique contemporaine 2/2003 (no 206), Thomas J. BASSETT, de l’Université de l’Illinois, aux États-Unis, nous explique que la répartition spatiale des musulmans et des chrétiens en Côte d’Ivoire est fort différente de l’image qu’en donnent les médias. Pour cela, il s’appuie sur les chiffres du recensement de 1998:
Selon le dernier recensement national, celui de 1998, la Côte d’Ivoire comptait 15,4 millions d’habitants, dont 39 % de musulmans, 30 % de chrétiens et 12 % d’animistes Le détail de ces chiffres révèle que 77 % des musulmans vivaient dans le Sud et seulement 23 % dans le Nord. Abidjan, capitale économique et plus grande ville du pays, comptait à elle seule 20 % de tous les musulmans du pays. Ceci veut dire que, d’après les déclarations faites aux recenseurs, il y avait alors trois fois plus de musulmans dans le Sud de la Côte d’Ivoire que dans le Nord.
Les chrétiens se situaient quant à eux à une écrasante majorité dans le Sud (93 %). [...] Les déclarations d’affiliation religieuse du recensement de 1998 ne permettent pas de douter d’une prédominance musulmane dans le Nord (56 %, contre 14 % de chrétiens seulement), qui s’y marie avec une présence relativement forte de l’animisme (16 %, en regard d’une moyenne nationale de 11 %). L’importance de ceux qui se déclarent “sans religion” (jusqu’ à 17 % dans le Sud, où vit 86 % de la population totale) surprend également.
Mais l’élément le plus inattendu est sans conteste la légère sur-représentation, dans le Sud, des musulmans par rapport aux chrétiens en chiffres relatifs (35 % contre 33 % respectivement). Ceci contredit l’interprétation médiatique, “Nord musulman contre Sud chrétien”. Le Sud n’a pas de prédominance chrétienne.
Ainsi, l’islam domine dans la plupart des régions de la Côte d’Ivoire, aussi bien au Nord qu’au Sud. Cela s’explique par des flux migratoires intérieurs (les locuteurs de langue mandé, qui sont musulmans, ont en effet massivement migré du Nord vers les villes du Sud) mais aussi extérieurs (les zones agricoles du Sud ont attiré des travailleurs venus du Burkina Faso ou du Mali, qui sont le plus souvent musulmans). Notons au passage que le poids démographique du Sud est disproportionné par rapport à celui du Nord: 86% de la population de la Côte d’Ivoire se concentre dans le Sud tandis que seulement 14% vit dans le Nord. La fracture Nord-Sud de la Côte d’Ivoire n’est donc pas religieuse.

Les quatre grandes familles linguistiques de la Côte d'Ivoire et leur extension régionale (Source: Géoconfluences)
La religion n’est pas à l’origine de la crise qui divise aujourd’hui la Côte d’Ivoire. La diversité ethno-culturelle, telle qu’elle s’inscrit dans la géographie du pays, est en revanche une explication beaucoup plus pertinente. En effet, comme le souligne Christian BOUQUET dans un article très complet sur la crise ivorienne paru en 2007 sur Géoconfluences, le découpage le plus significatif entre le Nord et le Sud est de nature ethnique et linguistique:
- au sud-est se trouvent les Akan (dont font partie les Baoulé, ethnie de Konan Bédié), pratiquant la langue kwa. Ce groupe s’étend tout au long du Golfe de Guinée, jusqu’au Nigéria;
- au sud-ouest est implanté le groupe kru (auquel sont rattachés les Bété, ethnie de Laurent Gbagbo), qui déborde sur la côte du Liberia;
- au nord-ouest, s’étend très largement sur la Guinée, le Mali et jusqu’au Sénégal le groupe mandé, plus connu sous le nom générique de dioula (extension des Malinké, ethnie commerçante dont la langue est devenue véhiculaire);
- et au nord-est se trouve le groupe gur (autrefois appelé voltaïque) qui occupe un vaste territoire sahélo-soudanien, couvrant le Burkina Faso et le nord du Ghana, du Bénin et du Togo.
Pour résumer, on distingue donc au Nord les peuples Malinké (qui parlent le mandé) et les Sénoufos, les Lobis et les Koulangos (qui parlent gour, c’est-à-dire une langue voltaïque) et au Sud les Krous et les Akans (qui parlent le dan ou le gouro).
Par ailleurs, et ce n’est pas inintéressant, il apparaît que cette distribution ethnique correspond à deux zones de végétation bien distinctes: la savane au Nord, et la forêt tropicale au Sud. Or, l’agriculture est la première activité de la Côte d’Ivoire et sa première source de revenus. Les savanes du Nord se sont récemment spécialisées dans le maraîchage à destination des marchés urbains du Sud, comme nous l’explique Audrey FROMAGEOT dans un article intitulé Agriculture et conflits en Côte d’Ivoire : terroirs maraîchers, territoires disputés (Géoconfluences, 2006). dans le Sud du pays, on trouve une véritable économie de plantation, où l’on produit du cacao (la Côte d’Ivoire est le 1er producteur mondial) mais aussi du café, de l’huile de palme, du caoutchouc, des noix de coco, des bananes et des ananas. Christian BOUQUET nous explique comment l’activité agricole dans les grandes plantations du Sud a attiré nombre de migrants du Nord et de l’étranger, au point qu’ils représentent parfois plus de 30% de la population locale. Sur fond d’ivoirité et de xénophobie, la question foncière est devenue un enjeu supplémentaire dans la crise actuelle puisque nombre d’étrangers, souvent musulmans, qui ont afflué dans les zones forestières et agricoles du Sud, sont parfois devenus propriétaires de plantations:
Avec le temps, le statut de cette forte présence étrangère a évolué. Lorsqu’il était au pouvoir, Félix Houphouët-Boigny avait encouragé ses “frères” africains à s’installer, notamment en laissant s’appliquer le droit coutumier selon lequel la terre appartient à celui qui la cultive. Moyennant quoi, ceux qui étaient d’abord venus pour être employés dans les plantations sont progressivement devenus eux-mêmes planteurs, profitant des terres vierges de la grande forêt ivoirienne. Lors du recensement de 1998, ils étaient quasiment majoritaires sur les filières café-cacao. Les autochtones (descendants des premiers occupants du sol) sont minoritaires dans le centre-ouest (la “boucle du cacao”) où les migrants ivoiriens sont les plus nombreux , alors que dans le sud-est et dans le sud-ouest, les étrangers sont majoritaires.

Résultats du 1er tour de l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire, le 31 octobre 2010 (Source: RFI)
On l’a vu, la Côte d’Ivoire est un pays multi-ethnique et cette diversité s’inscrit clairement dans la géographie. Difficile, dans ces conditions, d’obtenir une véritable unité nationale. La carte ethnique n’est d’ailleurs pas éloignée de la carte des résultats du 1er tour de l’élection présidentielle:
-Henri Konan Bédié, qui est baoulé, est arrivé en tête en pays baoulé;
-Alassane Ouattara est largement majoritaire dans le Nord dioula;
-Laurent Gbagbo domine chez lui en pays bété.
Ces résultats contredisent l’idée d’un éventuel choc des civilisations reposant sur une fracture religieuse: Alassane Ouatarra est certes musulman mais, et c’est ce que lui reprochent ses adversaires, il est également très occidentalisé. Quant à Laurent Gbagbo, il a obtenu le plus de voix dans le Sud, c’est-à-dire dans des régions où les Musulmans sont majoritaires et les étrangers plus nombreux.
Au second tour, Alassane Ouattara l’a emporté avec 55% des voix. Il a bénéficié du report de voix des électeurs de Henri Konan Bédié: c’est cette même alliance entre baoulé et ethnies du Nord qui avait jadis permis au président Houphouët-Boigny de rester au pouvoir. Aujourd’hui, elle vise à éliminer Laurent Gbagbo qui n’est désormais soutenu que par les populations Kru et lagunaires du Sud.
La ligne qui divise la Côte d’Ivoire est donc ethnique, et profonde, à tel point que l’on peut se demander, comme Bernard LUGAN sur son blog, si la Côte d’Ivoire, dont les frontières sont issues de la colonisation, existe réellement. Dans l’éditoral du nº12 de sa revue L’Afrique réelle, Bernard Lugan résume très bien la situation et pose la question de la partition de la Côte d’Ivoire:
Les positions des deux camps sont en effet inconciliables car elles sont ancrées sur des mentalités inscrites dans la longue durée. Pour les Kru du sud forestier, ensemble ethnique auquel appartient M. Gbagbo, les Nordistes forment un monde rattaché à l’univers du Sahel. Selon eux, ce vaste ensemble malinkédioula-mossi, rêve de reprendre vers le Sud une expansion bloquée durant la parenthèse coloniale. La coupure Nord-Sud entre le monde sahélien, ouvert et structuré en chefferies ou en royaumes d’une part, et le monde forestier littoral peuplé d’ethnies à la géopolitique cloisonnée d’autre part, est bien la grande réalité géopolitique régionale. [...]
Le problème est que la question ivoirienne étant d’abord ethnique, sa résolution ne passe certainement pas par une artificielle recomposition démocratique à l’ « européenne », mais bien par une redéfinition de l’Etat. Comme il n’existe plus de fédérateur et que tous les dirigeants politiques sont discrédités, tout replâtrage faussement consensuel avec un gouvernement dit d’ « unité nationale », ne serait qu’une solution artificielle, fragile, provisoire et porteuse d’embrasements futurs. Dans ces conditions, et dans l’état actuel de la situation, la seule issue réaliste n’est-elle pas la reconnaissance de la partition entre des Nord pro-Ouattara et des Sud pro-Gbagbo ?
C’est certainement le calcul de Laurent Gbagbo. Avec le prétexte que le Conseil constitutionnel a invalidé les votes dans sept départements du Nord, où le scrutin aurait été frauduleux, il essaie de gagner du temps. Considérant que le Sud est la seule vraie Côte d’Ivoire, ne prend-il pas le risque de déclencher une guerre civile de façon finalement à provoquer la scission du pays? Il abandonnerait le Nord à Alassane Ouattara et garderait ainsi le Sud. Un Sud ouvert au commerce international par le biais de ses ports et qui resterait puissant dans la mesure où il conserverait les revenus du pétrole, du café et du cacao.




