La tête de Henri IV authentifiée après deux siècles de tribulations

Alors que l’on commémore le 400ème anniversaire de la mort de HENRI IV, assassiné en mai 1610 de deux coups de poignard dans le coeur par RAVAILLAC, une équipe de 19 chercheurs français, dirigée par Philippe CHARLIER, médecin légiste et paléopathologiste,  a annoncé avoir authentifié son crâne.

Évidemment, la découverte de la tête de Henri IV aura très peu de conséquences sur la connaissance que les historiens ont du personnage. Elle a cependant le mérite de faire parler du « bon roi » et ce n’est pas rien. En effet, Henri IV a pratiquement disparu des programmes scolaires: s’il est absent des instructions officielles, le professeur consciencieux peut malgré tout l’évoquer en fin de classe de Cinquième, dans le dernier thème intitulé L’émergence du «Roi absolu». Or voilà un Roi qui fut énormément populaire au point d’être, avec Saint Louis, le seul monarque français que la Troisième République fit figurer au programme d’histoire du 2 août 1880 qui prévoyait, pour la classe préparatoire à l’enseignement secondaire, l’étude de Biographies d’hommes illustres [1]. Aujourd’hui, les lycéens ne connaissent pratiquement rien de Henri IV. Et quel dommage: je me souviens que, gamin, j’avais aimé ce personnage et sa vie riche en anecdotes avait sans doute contribué à me donner, très tôt, le goût et la passion de l’histoire.

Les scientifiques qui ont authentifié la tête ont publié leurs conclusions dans le British Medical Journal: la tête de Henri IV est en très bon état de conservation et comporte des cheveux et les restes d’une barbe et d’une moustache aux poils roux et blancs. Elle est “légèrement brunie, avec les yeux à demi clos et la bouche ouverte” et porte plusieurs signes distinctifs: “une petite tache sombre de 11 mm de long juste au-dessus de la narine droite, un trou attestant du port d’une boucle d’oreille dans le lobe droit, comme c’était la mode à la cour des Valois, et une lésion osseuse au-dessus de la lèvre supérieure gauche, trace d’une estafilade faite au roi par Jean Châtel lors d’une tentative de meurtre le 27 décembre 1594″.

A: Left sided view of the statue of King Henri IV at Pau Castle showing the nasal skin lesion. B: French engraving by Ganières showing the king wearing an earring in the right ear lobe

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Details of the different facial characteristics: (A) nasal naevus (arrow), (B) pierced right ear lobe, (C) post-trauma maxillary bone lesion, (D) grey scalp deposit, (E) red moustache, and (F) red hairs

Enfin, le crâne correspond au moulage qui est conservé à la bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris, et qui fut fait juste après l’assassinat du Roi: outre les caractéristiques physiques telles qu’un grand front, un gros nez et un menton carré, des dépôts de matière que l’on a retrouvés sur la tête confirment que l’on en a réalisé au moins un moulage. Un autre moulage fut réalisé en octobre 1793 lorsque le cadavre fut exhumé par les Révolutionnaires: c’est un sculpteur du nom de COMPÉROT qui le fit [2].

A: Digital superimposition of (A) the computed tomography scan (right sided view of the skull) on to the face mould made just after Henry IV’s death. B: Digital superimposition of the computed tomography scan (sagittal section of the skull) on to the left sided view of the statue of the king at Pau Castle

L’étude des méthodes d’embaumement a révélé que Henri IV avait été embaumé “selon la mode italienne”, qui consistait à ne pas ouvrir le crâne et permettait ainsi une meilleure conservation de la tête. Cependant, même si elle est en bon état, on peut supposer que la tête a souffert depuis qu’elle a été séparée du corps, en 1793, lorsque les tombes royales de la basilique Saint-Denis furent profanées par les révolutionnaires. Durant deux siècles, elle est en effet passée entre de nombreuses mains avant d’être retrouvée en 2008 par deux journalistes, Stéphane Gabet et Pierre Belet, chez un retraité de 84 ans habitant dans l’ouest de la France.

Ces histoires de cadavres et de reliques m’ont toujours fasciné. Ainsi, lorsque je vivais à Séville, je m’étais amusé, au lieu de travailler d’arrache-pied à ma thèse, à dresser la liste de toutes les reliques conservées dans les églises et monastères de la ville. La profanation des tombes royales de la basilique Saint-Denis, en octobre 1793, est un épisode absolument terrifiant de la Révolution française.  Tout avait commencé le 31 juillet 1793, lors d’une séance de la Convention nationale, lorsque BARÈRE suggéra que, “pour célébrer la journée du 10 août qui a abattu le trône,  il faut dans son anniversaire détruire les mausolées de Saint-Denis qui rappellent des rois l’effrayant souvenir“. Le 1er août, un décret de la la Convention nationale stipule que «les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l’église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l’étendue de la république, seront détruits le 10 août prochain». Il faut croire que les dépouilles des rois inspiraient encore un peu de respect puisque les tombes, après avoir été ouvertes une première fois le 6 août, étaient toujours intactes deux mois plus tard. C’est en octobre, alors que le procès de la reine Marie-Antoinette s’ouvre à Paris, que l’on se décide à appliquer le décret: les tombes royales sont saccagées, les corps, exhumés et profanés.

On a de nombreux récits de ces journées macabres. Certains sont terrifiants et nous relatent des scènes de cannibalisme. Celui de Dom DRUON est sans doute le plus précieux: ce bénédictin, ancien prieur de l’abbaye Saint-Jean de Laon occupait la fonction de gardien du chartrier de l’ancien monastère de Saint-Denis. Du 12 au 25 octobre, il reste dans la basilique jour et nuit et assiste à l’exhumation des corps royaux. Il tient un journal très détaillé, presque clinique, que le docteur Max BILLARD utilisera ensuite pour la rédaction de son ouvrage intitulé Les tombeaux des Rois sous la terreur (1907) [2].

Alexandre LENOIR, futur fondateur, en 1795, du musée des Monuments français, est également témoin des exhumations. Conservateur du dépôt depuis 1791, il a pour mission de sauver de tout trafic, pillage ou vandalisme les œuvres d’art architecturales et les sculptures trouvées dans les bâtiments récemment dévolus à la nation. En octobre 1793, il n’hésite pas à s’opposer aux profanateurs. Mais en réalité,  c’est pour organiser lui-même un trafic de reliques royales (notamment des os d’Hugues Capet, de Catherine de Médicis ou encore de Charles VI).  C’est ainsi que des morceaux de dépouilles royales, os, doigts, dents, cheveux, sont réapparus chez des particuliers après la Révolution. Alexandre Lenoir est-il celui qui a décapité Henri IV pour revendre la tête? Ses fonctions le lui permettaient. Toujours est-il qu’il nous a livré un récit de l’ouverture du cercueil de Henri IV (in Le Journal d’Alexandre Lenoir, qui couvre les années 1791 à 1799) :

Lorsque l’on fit sauter à coups de marteau le cercueil de Henri IV, le corps du roi apparut enveloppé d’un suaire blanc encore intact. On dégagea la tête; le visage du bon Henri était admirablement conservé, la barbe presque blanche, les traits à peine altérés. On le dressa contre un pilier, et chacun eut la liberté de le contempler. Les scènes les plus diverses se produisirent. Un soldat se précipita sur le cadavre et, après un long silence d’admiration, il tira son sabre, lui coupa une longue mèche de sa barbe qui était encore fraîche et s’écria en même temps en termes énergiques et vraiment militaires: “Et moi aussi je suis soldat français! Désormais je n’aurais pas d’autre moustache!” et plaçant cette mèche précieuse sur sa lèvre supérieure: “Maintenant je suis sûr de vaincre les ennemis de la France et je marche à la victoire”.

Dans Les tombeaux des Rois sous la terreur, le docteur Billard ajoute à ce témoignage d’autres anecdotes extraites de L’Histoire de la Révolution Française, de POUJOULAT (1848): celle d’une mégère à la figure hautaine, qui avança le poing vers le visage du toi, et le souffleta si fort que le corps tomba à terre, ou celle encore d’un assistant qui enleva deux dents au cadavre desséché.

Alexandre Lenoir défend les monuments de la Basilique de Saint-Denis

Un autre témoin oculaire, Henri-Martin MANTEAU, nous a fait parvenir le récit de l’exhumation des Bourbons le lundi 14 octobre 1793: c’est  d’ailleurs Dom Druon qui lui avait facilité l’accès à la basilique et au cimetière:

Dom Druon me conduisit au cimetière attenant à l’église vers le nord.

Là, on avait creusé une large fosse pour y jeter confusément tous ces corps exhumés et assurer leur destruction totale, comme si les restes de ces rois inanimés importunaient encore les farouches apôtres d’une liberté fantastique [...]. Déjà on avait apporté et jeté dans cette fosse le corps de Henri IV et celui de Louis XII. Le premier était resté pendant douze heures dans la chapelle basse, exposé à la vénération des uns, à la curiosité du plus grand nombre. Il semblait qu’il dut échapper à la destruction: mais, comme roi, Henri IV fut proscrit ainsi que les autres, et condamné à périr une seconde fois par des mains régicides. On renarquait, dans les dissertations, la variété et même les nuances des opinions populaires que la contrainte plutôt que le sentiment faisait exprimer, l’éloge de Henri IV eût été alors un crime, un acte liberticide.

Les deux princes étaient placés dans la fosse, l’un à côté de l’autre; Louis XII à la droite de Henri IV, mais en sens inverse pour l’observateur. Louis XIII ne fut nommé que pour faire connaître l’identité de sa momie aux commissaires qui verbalisaient. Il était mince de corps et de taille médiocre; la stature de Henri IV était moyenne et les épaules larges.

Tout à coup, dit-il, on apporta et on déposa sur l’herbe un grand cercueil qui en couvrait un autre; l’un était de chêne l’autre était de plomb; l’inscription fixée sur le haut de la partie latérale à gauche, et que j’ai lue, annonçait le corps de Louis XIV.

À l’ouverture de ce cercueil, on reconnut ce monarque. Sa haute taille, son âge au temps de sa mort et les mêmes traits caractéristiques que les arts ont fait revivre; le corps, bien conservé, était d’une couleur d’ébène. On développa une très longue bandelette qui entourait le cou pour mieux assujettir la tête; il semblait que ce prince commandait encore le respect et que, par la sévérité de ses traits, il menaçait alors ses profanateurs. Incertains quelques instants et bientôt indignés de cette majesté survivante à elle-même, ils s’empressèrent de précipiter le corps dans la fosse commune. Il tomba sur celui de Henri IV, le couvrit presque tout entier et lui servit comme de rempart pour le dérober à de nouveaux outrages.

Nos deux plus grands princes furent ainsi réunis: ce fut une consolation pour leurs ombres.

En 1793, le corps d'Henri IV resta quelques jours exposé après avoir été exhumé par les Révolutionnaires

La tombe de Henri IV avait été la première profanée, le samedi 12 octobre.  Le corps était si bien conservé qu’il fut exposé, debout. Les cercueils de Louis XIII et Louis XIV ne furent ouverts que le lundi. Dans son récit, que l’on peut lire ci-dessous, Henri-Martin Manteau raconte qu’il descendit dans la fosse “pour contempler les traits historiques de ces trois monarques” mais aussi avec l’intention de sauver quelques reliques: c’est ainsi qu’il ramena un ongle du pouce de Henri IV.

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Il faudra que je parle un jour plus en détail de la symbolique des profanations et des reliques. C’est comme la tête de Louis XVI: pense-t-on vraiment qu’elle a été jetée à la fosse commune après avoir été montrée au peuple par le bourreau Charles-Henri SANSON? Car, malgré tout, c’était la tête du Roi. Après l’exécution, la logique du trafic de reliques est déjà en marche: au pied de la guillotine, des spectateurs se ruèrent pour tremper leur mouchoir dans le sang du Roi et les gardes présents imbibèrent des enveloppes qu’ils avaient fixées au bout de leurs piques. La tête de Louis XVI avait bien entendu une valeur symbolique inestimable. C’est ainsi qu’au tout début du XIXème siècle, la rumeur courait à Londres que des nobles, qui avaient émigré en Angleterre pour mieux combattre la Révolution, possédaient la tête momifiée de Louis XVI. Rumeur? Après avoir retrouvé la tête de Henri IV, pourquoi ne pas penser que celle de Louis XVI finira par réapparaître?

Vendredi dernier, Ainhoa avait invité des amies à dîner. Je leur racontai l’histoire de la tête de Henri IV. Avec le foie gras, nous bûmes une bouteille de Jurançon [3] à la mémoire du bon roi Henri: à sa naissance, son père, Henri de Bourbon, roi de Navarre, lui avait frotté les lèvres d’une gousse d’ail et lui avait fait boire quelques gouttes de vin de Jurançon, pour signifier qu’il désirait le voir devenir plus tard un homme vigoureux.

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[1] Louis CONS. Biographies d’hommes illustres des temps anciens et modernes, Paris, Delagrave, 1884, 188 pages.

[2] Max BILLARD. Les tombeaux des Rois sous la terreur, Paris, Perrin, 1907, 193 pages. Vous pouvez télécharger une version PDF de cet ouvrage en cliquant ici (8,9Mo).

[3] Clos Mirabel, Jurançon, 1999.

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