
Le 19 janvier 1977, après une quarantaine d'années de répression, le drapeau basque est enfin exposé librement (Source: Goiena.net)
Le 31 décembre dernier, on a hissé sur la place du village une nouvelle ikurriña, l’occasion de se souvenir du 19 janvier 1977: on était alors en pleine transition et le drapeau basque, interdit en 1936 par le gouvernement militaire de Franco, pouvait enfin flotter librement.
Plus de trente ans ont passé. L’Espagne est devenue une démocratie et, en 1979, la communauté autonome du Pays basque a fait de l’ikurriña son drapeau officiel. Mais cela ne va pas sans problème: ce drapeau, qui fut dessiné en 1894 par le fondateur du Parti Nationaliste Basque, Sabino ARANA [1] est aujourd’hui l’emblème du nationalisme basque, après avoir été pendant une quarantaine d’années l’un des étendards de la résistance anti-franquiste. Or le nationalisme basque est assimilé dans le reste de l’Espagne, par ignorance ou calcul politique, au mouvement séparatiste ETA. À Madrid, les différents gouvernements, de gauche comme de droite, ont d’ailleurs soigneusement entretenu cette confusion, avec la complicité des médias nationaux, de façon à discréditer le nationalisme basque dans son ensemble. Par amalgame, l’ikurriña est donc souvent perçue dans le reste de l’Espagne comme un symbole du terrorisme, si bien que son utilisation officielle est par exemple interdite en Navarre depuis l’adoption d’une loi des Symboles de Navarre, en 2003. Le 6 juillet dernier aux fêtes de San Fermín de Pampelune, on a ainsi vu la police réprimer violemment des coureurs qui arboraient le drapeau basque. 
Ces histoires de drapeaux m’ont toujours amusé: comment un simple bout de tissu peut-il véhiculer tant de passion? Dans le football, et j’en ai déjà parlé ici ou encore là, les drapeaux brandis par les supporters comme par les joueurs sont l’expression de sentiments d’appartenance nationale. L’ikurriña n’échappe évidemment pas à la règle. Elle peut cependant susciter la polémique quand les équipes basques jouent à Madrid: un joueur de la Real Sociedad, le club de football de Saint Sébastien, en a fait l’amère expérience dimanche dernier. L’ironie veut que ce joueur soit français: le 15 janvier dernier, face au Getafe, l’excellent Antoine GRIEZMANN, un joueur vif qui sait déborder et porter haut l’offensive, a célébré le magnifique but qu’il vient de marquer (son 4ème cette année dans le championnat espagnol, ce qui n’est pas rien) en honorant d’un baiser cette ikurriña que chaque joueur de la Real porte en brassard.
Aussitôt, le public madrilène, qui a pris ce geste spontané comme une provocation, s’enflamme: on n’entend plus que des sifflets et des insultes. Après le match, le journaliste de la Sexta qui commentait le résumé se croit obligé de dire que Griezmann “a fait un geste incompréhensible et qu’il devra demander pardon rapidement“. Et c’est ce qui arriva! Antoine Griezmann apparut devant les caméras pour s’excuser: “Si j’avais su que les gens allaient autant se fâcher, je n’aurais pas célébrer [le but] comme cela. Si cela a dérangé, je demande pardon. Quand je marque un but, je me comporte comme un gamin et je l’ai fait sans m’en rendre compte“. L’entraîneur de la Real, Martín LASARTE, avait demandé à Antoine Griezmann de s’excuser pour que les déplacements à l’extérieur de la Real Sociedad ne deviennent pas un enfer. Il faut savoir calmer les ultras: on se souvient en effet qu’un supporter de la Real, Aitor ZABALETA, fut assassiné en 1998 par des ultras de l’Atlético de Madrid. Parce qu’il était basque.

Inaxio KORTABARRIA (Real Sociedad) et José Ángel IRIBAR (Athletic de Bilbao) brandissent l'ikurriña encore illégale sur le terrain d'Atocha en décembre 1975.
En entendant, samedi dernier, les “vascos hijos de puta, asesino, etarra” lancés par les supporters du Getafe à l’intention des joueurs de la Real, il semblerait que les équipes de football du Pays basque soient fatalement suspectes d’être liées aux terroristes d’ETA. Cette chronique parue le 17 décembre 2000 dans El Mundo n’hésitait d’ailleurs pas à faire l’amalgame en rappelant que José Ángel IRIBAR KORTAJARENA, gardien de but de l’Athletic de Bilbao de 1962 à 1980, s’est clairement engagé en faveur de l’indépendance du Pays basque. Le 5 décembre 1975, avant que ne se dispute le derby entre l’Athletic et la Real Sociedad, Iribar et le capitaine de la Real Inaxio KORTABARRIA apparurent en effet sur le terrain en tenant une ikurriña. Le drapeau basque était alors interdit et le chroniqueur de El Mundo, un quart de siècle plus tard, ne semble pas avoir encore digéré cet affront! Plus tard, le 19 octobre 1978, Iribar participa à la fondation de Herri Batasuna, le parti de la gauche abertzale que l’on a l’habitude de présenter comme le bras politique d’ETA: cela fait-il de lui un terroriste?
Le terrorisme, justement. Dans leurs communiqués, même s’il y eut quelques exceptions dans le passé, les terroristes d’ETA apparaissent généralement flanqués d’une ikurriña. Ce fut le cas en septembre dernier lorsqu’ils ont annoncé dans une vidéo envoyée à la BBC qu’ils ne ne mèneraient plus d’actions armées. Le premier ministre José Luis RODRÍGUEZ ZAPATERO a rejeté ce cessez-le-feu, faisant valoir que “la seule décision qui vaille est l’abandon des armes pour toujours“. Début janvier, ETA a réitéré son annonce d’un cessez-le-feu permanent et général dans un communiqué publié sur le site du quotidien indépendantiste Gara. La mise en scène des derniers communiqués de l’ETA n’est pas sans rappeler les tribunaux de l’Inquisition: assis derrière une table, les etarras sont trois, comme les juges de l’Inquisition. De chaque côté, on reconnaît l’ikurriña et le drapeau de l’ancien Royaume de Navarre, avec l’aigle noir de Sancho III.
Les tentatives d’ETA pour s’accaparer l’ikurrina ont pu entretenir la confusion et faire croire hors du Pays basque que ce drapeau était un emblème du terrorisme. Certains drapeaux peuvent devenir en effet des pavillons de terreur, pour reprendre l’expression utilisée en 1848 par Alphonse de LAMARTINE quand il refusa pour la République française le drapeau rouge au prétexte qu’il avait traîné dans le sang du peuple [2]. Mais en réalité, l’ikurriña appartient à tous les basques. Et l’actuel lehendakari Patxi LÓPEZ, président du gouvernement basque, socialiste, l’a bien compris. Lorsqu’il a présenté ses voeux aux basques le 31 décembre dernier, c’est l’ikurriña, et non le drapeau espagnol, qui apparaît dans son bureau. Or il est clair que Patxi López ne défend pas les couleurs du nationalisme basque: en 2009, il a réussi à ravir la présidence du gouvernement basque au Parti Nationaliste Basque en s’alliant avec la droite du Parti Populaire qu’il combat normalement à Madrid, c’est-à-dire au prix d’une alliance contre-nature qui ressemble fort à un front espagnol contre le nationalisme basque. Mais voilà, en tant que président de la communauté autonome du Pays basque, l’ikurriña est un symbole dont il ne peut faire l’économie.

Le 31 décembre 2010, le président du gouvernement basque Patxi López présente ses voeux à la télévision.
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[1] En 1895, dans le nº31 de la revue Bizkaitarra, Sabino Arana publia un texte intitulé “La Bandera Fenicia ” où il explique la signification de ce drapeau d’abord conçu pour représenter la Biscaye, ce qui explique pourquoi il s’inspire de l’écusson de cette province:
El fondo de nuestra Bandera es rojo, como el fondo del Escudo. Esto, en primer lugar, así tiene que ser. Ahora verás como los signos del Escudo y los términos del Lema están perfectamente representados en la Bandera. La Cruz blanca de la Bandera es la Cruz blanca del Escudo y el Jaun-Goikua del Lema. Así como Lagi-Za´ra: significa a la vez leyes e independencia, pues ambos son elementos o caracteres políticos; así la Cruz verde de San Andrés representa a un tiempo por su color el Roble del Escudo y las leyes patrias, y por su forma las cruces de San Andrés del Escudo y la independencia patria. Unidos están la Cruz y el Roble en el Escudo unidos por el eta, el Jaun-Goikua y el Lagi-Za´ra: del Lema; y unidas por lo tanto en un centro común deben estar en la Bandera las dos Cruces, blanca y verde. Y así como en la unión de la Cruz y el Roble en el Escudo, aquélla ocupa el lugar preferente, y en la unión del Jaun-Goikua y el Lagi-Za´ra: en el Lema lo ocupa el primero: así también en la Bandera la Cruz blanca está superpuesta a la verde de San Andrés.
En voyant ce drapeau, impossible de ne pas penser à l’Union Jack: à l’époque, le Royaume-Uni était non seulement la première puissance mondiale mais aussi le berceau du la révolution industrielle et un exemple de développement économique pour les Basques. Cela a pu influencer Arana. Toujours est-il que la croix de saint André verte représente le chêne de Guernica, symbole des fors de Biscaye, c’est-à-dire de la liberté multiséculaire des Basques ; la croix blanche, qui figure aussi sur le blason de Biscaye, représente le catholicisme ; le fond rouge et la superposition des deux croix nous rappelle aussi l’ancien drapeau du royaume de Navarre.
[2] Alphonse de LAMARTINE, Discours prononcé à l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848.
