Ce jeudi, les syndicats nationalistes du Pays basque, mais aussi de Galice et de Catalogne, avaient appelé à une journée de grève générale pour protester contre la réforme du système des retraites. Le gouvernement espagnol du socialiste José Luis RODRÍGUEZ ZAPATERO a en effet décidé de repousser l’âge légal de départ à la retraite de 65 à 67 ans et la durée de cotisation pour une retraite à taux plein de 35 à 37 ans. Cette réforme vise notamment à alléger le poids de la dette alors que le chômage touche plus de 20% de la population active, et les syndicats UGT et CCOO l’ont négociée et acceptée sans contre-partie. On est bien loin du psychodrame français d’octobre dernier lorsque l’âge du départ légal à la retraite fut relevé à 62 ans.
En Euskadi, les syndicats basques ELA et LAB avaient donc appelé les travailleurs à se mobiliser. Pour ce que j’ai pu voir, la grève a été bien suivie dans la vallée du Deba: commerces, usines, entreprises sont restés fermés toute la journée. Le service minimum prévu par la loi était assuré dans les services publics, la santé, les écoles et les transports.
Le soir et le lendemain, il était intéressant de voir ce que disait la presse. Naturellement, le nombre des grévistes diffère selon les sources et quand certains évoquent des piquets de grève qui ont bloqué l’entrée des entreprises, d’autres mettent l’accent sur l’ampleur des manifestations. Les syndicats parlent d’énorme succès tandis que les patrons et le gouvernement basque d’un échec.
À Madrid, alors que les journaux télévisés du soir avaient passé la grève sous silence, la presse écrite préférait minimiser le mouvement. Ainsi, on pouvait lire dans «El País», qui est pourtant un journal de gauche, qu’il y avait eu “beaucoup d’incidents et peu de grévistes“. Une journée de grève organisée par les syndicats nationalistes doit forcément être tendue: ces gens-là, ce sont tous des terroristes, c’est bien connu…

Avec cette photo d'un piquet de grève au siège du gouvernement basque à Bilbao, le quotidien "El País" veut-il vraiment nous faire croire que la journée de grève a été tendue en Euskadi? (Photo: Luis ALBERTO GARCÍA)
Voyons les journaux locaux à présent. À Bilbao, «El Correo» souligne que la grève a été inégalement suivie et fait état de sabotages dans le domaine des transports et de heurts entre la police et des grévistes qui avaient formé un piquet de grève. «Deia», qui titre sur le fait que la grève n’a pas été générale, est plus nuancé et reconnaît que «le secteur industriel fut le plus touché, surtout en Gipuzkoa, avec plus de 300 usines paralysées». L’article reflète ensuite l’habituelle bataille de chiffres que se livrent syndicats, patrons et gouvernement. Enfin, le journal de la gauche abertzale, «Gara», qui voit dans la grève un succès à l’échelle locale, insiste sur le fait que le secteur coopérativiste s’était joint au mouvement et précise que 61% des entreprises industrielles de plus de 50 employés étaient fermées.
Alors? La grève a-t-elle été un succès? Le fait qu’elle soit organisée par les syndicats nationalistes la réduit à un phénomène forcément périphérique qui passe inaperçu à Madrid et dans le reste de l’Espagne. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que le Pays basque, qui s’est mobilisé contre la réforme des retraites, est la communauté autonome la moins touchée par la crise économique: le chômage touche 10,89% de la population active, c’est-à-dire la moitié de la moyenne espagnole. Cela semblerait confirmer ce qu’écrivaient en 2004 Laurent DAVEZIES et Philippe REKACEWICZ dans un article du Monde Diplomatique intitulé Régions contre États-nations:
Les conflits post-nationaux sont le fait de régions, généralement riches et contributrices nettes aux budgets nationaux, qui souhaitent, en s’appuyant sur une identité régionale plus ou moins établie, couper ou réduire le lien national pour se libérer du « boulet » de la solidarité qu’il implique : les Flamands, la « Padanie », le pays Basque, la Catalogne, la Slovénie, peut-être demain la Savoie… Mais conflit ne signifie pas systématiquement guerre civile ou sécession. C’est souvent la volonté d’amoindrir la solidarité interrégionale par la fédéralisation (Belgique) ou par une forte régionalisation (Italie, Espagne), en particulier dans le domaine fiscal.
Si j’ai le temps, je reviendrai dans un prochain billet sur cette notion de conflit post-national qui permet de réduire le sentiment national à une absence de solidarité interrégionale.
Le reste de l’Espagne semble accepter avec un certain fatalisme le recul de l’âge légal de la retraite à 67 ans, à l’image des syndicats UGT et CCOO qui ont montré leur connivence avec le gouvernement socialiste de Madrid. Pour José Luis Rodriguez Zapatero, qui fut un moment le modèle des socialistes français, cette réforme, qui s’inscrit dans le cadre du plan d’austérité destiné à rassurer les marchés financiers, est une victoire politique.
En fait, ce qui révolte vraiment les Espagnols depuis un mois, et qui fait la une des journaux, c’est la loi anti-tabac qui interdit depuis le 2 janvier de fumer dans les bars et restaurants. Les restaurateurs et les fumeurs se mobilisent et multiplient les manifestations dans tout le pays. Comme s’ils voulaient continuer à fumer comme des pompiers pour ne jamais arriver à l’âge de la retraite. On a les révoltes que l’on peut.


