L’indépendance annoncée du Sud-Soudan

Le Sud-Soudan (Source: Le Figaro)

Début janvier, quatre millions d’habitants du Sud-Soudan ont voté en faveur de la partition avec le Nord du pays. Ce référendum était prévu par les accords de paix qui mirent fin en 2005 à un demi-siècle de guerre civile entre le Nord du Soudan, principalement musulman et arabe, et le Sud, majoritairement noir, chrétien ou animiste. Les résultats définitifs, qui étaient prévisibles, ont été proclamés le 7 février dernier: 98,83% des Sud-Soudanais ont ainsi voté pour l’indépendance et le président islamiste du Soudan, Omar el-BÉCHIR, a déclaré, résigné, qu’il acceptait ce choix. L’indépendance du nouvel État, 54ème membre de l’Union africaine (UA), devrait être officielle le 9 juillet prochain.

Une rue de Djouba, capitale du Sud-Soudan (AFP PHOTO/Roberto Schmidt)

Le nouveau pays, plus grand que la France (environ 600000 km2) et peuplé de quelques 10 à 12 millions de personnes, possède de nombreux atouts qui permettent d’espérer un véritable développement économique: 70% des réserves pétrolières du Soudan se trouvent en effet dans le Sud et la région centrale, traversée par le Nil blanc, dispose d’un immense potentiel agricole. Mais, pour l’instant, ces richesses ne sont pas exploitées et, comme le faisait remarquer un article paru le 6 janvier dernier dans Le Point, le Sud-Soudan sera, dès sa création, l’un des pays les moins avancés du monde:

Le futur pays, dès qu’il verra le jour, figurera immédiatement au dernier rang de tous les classements internationaux. 90 % de la population vit avec moins de 1 dollar par jour, un enfant sur dix meurt avant 5 ans, la mortalité maternelle est la plus élevée au monde, l’illettrisme est la règle, la moitié des fonctionnaires ne sont jamais allés à l’école primaire ! En 2005, lors de la signature de l’accord de paix qui mettait fin à la guerre civile entre le Sud et le pouvoir central à Khartoum, il n’y avait que trois chirurgiens au Sud-Soudan et un médecin pour 500 000 habitants. Conclusion : le Sud-Soudan est soutenu à coups de milliards de dollars par la communauté internationale, qui fournit notamment 85 % des services d’éducation et de santé. [...]

La Banque mondiale est à la charge d’un fonds d’investissement de 0,5 milliard de dollars. Récemment, elle annonçait que la moitié seulement de l’argent avait été dépensée, faute de structures capables d’absorber un tel budget. Même son de cloche du côté des ONG.“Nos règles internes nous imposent de soutenir l’économie locale en employant des nationaux et en nous approvisionnant en produits locaux, explique un cadre de l’agence publique japonaise d’aide au développement. Mais, ici, il n’y a pas d’industrie : nous n’achetons que des produits chinois ! Quant à nos employés, nous n’embauchons que des Ougandais et des Kenyans, faute de trouver des Sud-Soudanais convenablement formés”. [...]

[Djouba] ressemble à une grosse bourgade africaine en voie d’amélioration. Les grands axes de Djouba sont goudronnés, des fossés bétonnés à ciel ouvert font office de caniveau et un quartier des ministères a poussé non loin d’un palais présidentiel rutilant. Mais la modernité s’arrête là. L’électricité est fournie par des générateurs et les maisons sont approvisionnées en eau au moyen de camions-citernes, faute de canalisations. [...]

A Djouba, presque tout est importé, au prix fort, jusqu’aux oignons et aux tomates. Pour mettre leurs richesses en valeur, les Sud-Soudanais vont devoir vaincre leur nonchalance légendaire. Une courte visite au ministère de l’Energie et des Mines est révélatrice : dans le bâtiment de l’administration, trois employées dorment dans le couloir, sur des lits de camp, tandis qu’une quatrième est penchée avec application sur sa broderie.

L’indépendance permet tous les espoirs:  ici, tous rêvent «à des écoles, à des hôpitaux» confie ainsi Joyce JERMEA, présidente de l’association des femmes, au Figaro. En fait, pour financer son développement, le Sud-Soudan espère tirer bénéfice de l’exploitation du pétrole. On estime en effet que les réserves pétrolières de la région dépassent les cinq milliards de barils. Or l’exploitation pétrolière est pour l’instant paralysée par les sanctions économiques américaines qui frappent le Soudan en raison du conflit dans la région du Darfour. Le fait que le président Barack OBAMA a d’ores et déjà annoncé que les États-Unis reconnaîtraient le Sud-Soudan “souverain et indépendant” en juillet prochain laisse envisager l’espoir d’une levée des sanctions pour le Sud-Soudan. Un article paru le 13 janvier dernier dans L’Expansion nous explique que la levée de ces sanctions permettrait à Total de reprendre ses opérations sur l’une des plus vastes zones pétrolières du Sud-Soudan:

Le géant pétrolier français Total est assis depuis 30 ans sur la plus vaste concession pétrolière du Sud-Soudan, une manne que le pouvoir sudiste souhaite exploiter pour développer cette région appelée à devenir un Etat indépendant. Total détient depuis le début des années 1980 des droits sur le “Bloc B”, une concession de 120.000 kilomètres carrés concentrée dans la région de Jonglei, l’une des plus touchées par la guerre civile Nord-Sud qui a pris fin en 2005 et les combats tribaux sporadiques. [...]

Des découvertes de Total sur le bloc B pourrait redonner de l’intérêt pour le projet, jugé pour l’instant non viable économiquement, d’un oléoduc reliant le Sud-Soudan au port de Lamu, au Kenya. Le Sud-Soudan exporte actuellement son pétrole via un oléoduc traversant le nord du pays jusqu’à la mer Rouge. Cette situation est considérée comme un facteur de paix entre le Nord et le Sud après la partition, car les deux régions auront intérêt à maintenir la production afin de toucher les royalties et les frais d’utilisation de l’oléoduc. “Le bloc B est très loin de l’oléoduc. Si de grosses découvertes y sont faites, nous devrons peut-être considérer le besoin pour un autre oléoduc vers l’Afrique de l’Est”, explique M. Diing. Or la construction d’un tel pipeline “affecterait considérablement les relations Nord-Sud” car cela priverait Khartoum de revenus précieux, selon un analyste.

Les risques de pollution sont cependant réels: en novembre dernier, une dépêche de l’AFP reprise par Science et Avenir nous révélait qu’une ONG allemande avait établi “une corrélation entre le très haut degré de salinité de l’eau rejetée par l’activité pétrolière et celui constaté dans la nappe phréatique supérieure“. Dans les villages voisins, l’eau des puits est ainsi impropre à la consommation et les villageois souffrent de diarrhées. Le pétrole va financer le développement du Sud-Soudan: mais à quel prix?

Pendant le référendum, les concessions pétrolières du Sud-Soudan, menacées d'attaques terroristes, sont sous la protection de l'armée. (Le Monde/AP/ Pete MULLER)

Pétrole, concessions, oléoducs, millions de barils… Ce sont des objectifs économiques qui restent fort abstraits pour les habitants du Sud-Soudan. En effet, la majorité d’entre eux vit encore de manière traditionnelle. Pour les principales ethnies présentes au Sud-Soudan, telles que les Dinka (deux millions de personnes), les Nuer (environ un million de personnes), ou encore les Mundari qui vivent au nord de Djouba, le bétail occupe une place centrale dans la vie économique, sociale et religieuse. L’ethnographe britannique Edward Evan EVANS-PRITCHARD, qui vécut avec les Nuer entre 1930 et 1936,  leur a consacré une monographie non seulement magnifique mais exemplaire [1]. Il montra notamment que l’absence d’organisation politique des Nuer était compensée par les liens de parenté et que le refus de l’autorité était le fruit de l’éducation:

Remarquable est, chez les Nuer, l’absence d’organes de gouvernement, d’institutions juridiques, de commandement déclaré, et plus généralement de vie politique organisée. Leur état est une parenté acéphale; seule une étude du système de la parenté permet de bien comprendre comment l’ordre se maintient, comment les rapports sociaux s’établissent et s’entretiennent sur toute l’étendue de vastes régions. L’anarchie ordonnée où ils vivent s’ajuste à merveille à leur caractère: à qui vit au milieu d’eux, l’idée de les voir menés par des chefs est inconcevable.

Le Nuer, c’est le produit d’une éducation rigoureuse autant qu’égalitaire; profondément démocrate, il se monte pour peu et jusqu’à la violence. Son insubordination foncière s’impatiente de la moindre contrainte, et il ne se connaît aucun supérieur. La richesse le laisse froid. Il peut envier le possesseur d’un nombreux bétail, mais il ne le traitera pas autrement qu’un pauvre diable. La naissance lui est égale. On n’est pas toujours membre d’un clan dominant, on peut même descendre des Dinka, mais si quelqu’un s’avisait d’y faire allusion, il s’exposerait dangereusement à la massue.

Chaque geste enseigne que tout Nuer s’estime autant que son prochain. On voit ces hommes qui vont se rengorgeant comme s’ils étaient les seigneurs de la terre, et ils le sont en effet dans leur idée. Ni maître ni serviteur dans leur société, mais des égaux qui se considèrent comme la plus noble création de Dieu. Le respect qu’ils se témoignent entre eux fait contraste avec leur mépris de tous les autres peuples. Le seul soupçon d’un semblant d’ordre donné irrite l’homme qui le reçoit: il ne s’exécute pas, ou s’il le fait, c’est d’un air de désinvolture lambine, plus insultante qu’un refus. Quand un Nuer veut qu’on fasse une chose, il la demande comme une faveur: “Fils de ma mère! Fais ceci, fais cela!” dit-il à l’un des siens; ou bien il se range lui-même dans les commandés: “Partons”, “que les gens rentrent au pays”, etc. Dans ses rapports quotidiens avec autrui, un homme témoigne du respect à ses aînés, à ses “pères”, et à certains personnages du rite quand leur statut est concerné, tant qu’ils n’empiètent pas sur son indépendance; mais il fera fi de toute autorité qui heurtera ses intérêts propres, ne s’estimant pas tenu d’obéir à quiconque. Un jour je m’entretenais des Shilluk avec un Nuer qui avait visité leur pays: “Ils ont un grand chef, observa-t-il, et nous n’en avons pas. Ce chef peut envoyer quérir un homme et en exiger une vache, ou il peut lui couper la gorge. A-t-on jamais vu un Nuer faire une chose pareille? Quel est le Nuer qui s’est jamais présenté quand on l’appelait, ou qui a livré une vache?”.

Dans cette «anarchie ordonnée», l’équilibre politique est en fait assuré par le jeu des différents segments lignagers qui s’opposent et se complètent selon leur distance ou leur proximité généalogique. Pour arriver à cette conclusion, il avait fallu se faire accepter par les Nuer, et Evans-Pritchard raconta que ce ne fut pas facile: il était en effet perçu «non seulement comme un étranger, mais comme un ennemi» car, quelques années plus tôt, en 1928, les Britanniques avaient sévèrement réprimé la rébellion nuer, en exécutant notamment le prophète Ngundeng Bong .

Un rite de fertilité chez les Nuer, photographié en 1936 par Edward Evan Evans-Pritchard

Le Soudan est un pays marqué par une grande diversité culturelle qui se traduit par une fracture entre le Nord et le Sud. Cela n’est pas sans rappeler la situation du Nigeria, autre pays situé à l’interface entre le Sahara et l’Afrique noire: le Nord abrite surtout des Arabes musulmans, et le Sud, des Noirs animistes ou chrétiens. L’implantation du christianisme au Sud-Soudan est le résultat de deux processus historiques distincts: la Nubie fut d’abord convertie au christianisme dès le VIème siècle [2] puis, comme on le verra, la colonisation britannique a encouragé l’essor du christianisme. Dans un article publié en 1986 dans la revue Politique africaine [3], l’anthropologue Catherine MILLER nous explique comment l’administration coloniale britannique a contribué à entretenir les antagonismes entre le Nord et le Sud:

La colonisation britannique fut essentiellement militaire. Le pouvoir était exercé par le Sudan Political Service qui adopta une politique d’Indirect Rule s’appuyant sur les chefferies locales. La colonisation britannique renforça les antagonismes latents en instituant une véritable bi-polarisation du pays. Celui-ci, déjà délimité par ses frontières actuelles, fut divisé en deux zones administratives. Au Nord, les Britanniques, conscients du rôle symbolique joué par l’arabe en tant que langue de l’islam, et tirant les leçons du mouvement mahdiste, évitèrent toute mesure susceptible de raviver les tensions religieuses. La langue arabe et l’islam ne furent pas combattus et continuèrent à jouer un rôle essentiel dans la société nord-soudanaise. Les écoles coraniques en arabe, qui représentaient l’unique structure éducative dans les régions rurales, furent maintenues. L’anglais ne fut jamais imposé comme seule langue officielle, les membres du Sudan Political Service devaient obligatoirement être arabisants, bien que l’anglais fut la langue utilisée par l’administration. À cet effet, une élite soudanaise formée pour servir de cadres à la nation apprenait l’anglais. (Gordon College, Ecole militaire de Khartoum, École primaire d’Omdurman). Ces mesures accompagnaient “le boom éducatif”  de 1946 à 1956. Malgré eux, les Britanniques favorisèrent le renforcement des relations entre le Nord-Soudan et l’Égypte (contacts dans l’armée, envoi d’étudiants nord-soudanais en Égypte). À la veille de l’Indépendance, le mouvement nationaliste égyptien exerçait une influence non négligeable sur la vie politique soudanaise. Le Sud fut totalement coupé du Nord et laissé à l’état de ” réserve” économique et politique. L‘administration coloniale désirait inclure cette région méridionale dans la zone de ses colonies d’Afrique orientale. La politique linguistique appliquée au Sud visait à enrayer totalement l’arabisation et l’islamisation. L’anglais fut déclaré seule langue officielle et l’enseignement laissé totalement aux mains des missionnaires qui se partageaient le Sud-Soudan. Pour freiner l’arabisation, un enseignement vernaculaire-anglais fut promulgué à la conférence de Rejaf en 1927. Six langues vernaculaires (dinka-bari-nuer-shilluk-latuko-zande) furent choisies pour être transcrites en caractères latins et enseignées dans les deux premières années du primaire. Mais les résultats de cette politique furent négatifs. Le Sud resta sous-scolarisé en comparaison du Nord et l’arabe véhiculaire resta la principale lingua franca. Dans les années qui précédèrent l’indépendance (1946-1956), le gouvernement colonial, cédant à la pression du mouvement nationaliste nord-soudanais, acceptait le principe de l’intégration du Sud dans le futur État, principe qui allait entraîner l’adoption d’une nouvelle politique linguistique. En 1949, l’assemblée législative donnait à l’arabe le statut de langue officielle dans tout le Soudan.

L’antagonisme entre le Nord et le Sud existait avant la colonisation britannique. Au XVème siècle, les Sultanats du Sennar et du Darfour organisent déjà des expéditions pour capturer des esclaves parmi les populations noires du Sud. Les Noirs étaient en effet considérés comme inférieurs par les Arabes. Du XVIème  au XIXème siècle, les Ottomans, qui se sont installés en Égypte, vont continuer à faire subir ces raids esclavagistes aux peuples du Sud.  La traite devient alors un trafic organisé sur une vaste échelle par les Jaaliyin et les Danaqla. Dans Le Soudan nilotique et l’administration britannique [4], Nicole GRANDIN précise que “les grands magnats de la traite [étaient] installés dans le Haut-Nil et au Bahr al-Ghazal“: ils expédiaient la majorité des esclaves vers l’Égypte et les autres étaient vendus au marché de Khartoum pour les besoins de l’économie rurale et domestique soudanaise. Les Britanniques mirent fin à ces pratiques en 1882 lorsqu’ils occupèrent l’Égypte. Leur présence dans la région était stratégique: il s’agissait d’augmenter le périmètre de sécurité autour du canal de Suez. En 1898, la crise de Fachoda marqua l’arrêt des projets français d’expansion vers l’Afrique orientale. La même année, les Britanniques matèrent la révolte des Madhistes, qui avaient tenté d’instaurer au Soudan un émirat islamiste, si bien qu’ils avaient le champ libre pour établir un «condominium anglo-égyptien» qui plaçait le Soudan sous le contrôle effectif de l’Empire britannique: l’accord de janvier 1899 prévoyait que le gouverneur général était un officier choisi par le gouvernement de Londres et nommé officiellement par un décret du khédive d’Égypte. On parle alors de Soudan Anglo-Égyptien.

Conscients des antagonismes culturels qui divisaient le Soudan, les Britanniques administrèrent différemment les provinces du Nord et du Sud: au Sud, ils interdirent donc l’enseignement en arabe ainsi que le prosélytisme musulman et ils favorisèrent l’installation de missions chrétiennes. Un Equatorial Corps, composé uniquement de recrues issues des ethnies locales, remplace en 1910 les troupes égyptiennes. C’est le début de la Southern Policy qui vise à renforcer l’autonomie du Sud. En 1922, la loi «sur les zones fermées» (Close District Order) poursuit cette politique en incitant les gouverneurs du Sud à interdire la libre circulation avec le Nord et à se rapprocher de l’Ouganda et du Kenya voisins. Cependant, en 1946, soucieux de ménager les Arabes, les Britanniques cédèrent à la pression du Nord pour réunir les deux régions.

Après l’indépendance, en 1956, les dirigeants arabes, à Khartoum, ne respectèrent pas la promesse faite aux provinces du Sud de créer un État fédéral. Ils imposèrent l’arabe comme seule  langue officielle dans l’ensemble du pays. C’est cette domination sans partage du Nord qui entraina le déclenchement d’une première guerre civile qui dura jusqu’en 1972. Les arabophones, qui parlent l’arabe soudanais, c’est-à-dire une variété dialectale de l’arabe, sont concentrés au Nord, sur les rives du Nil, dans la région de Khartoum, ainsi que dans la zone frontalière avec le Tchad. Dans le Sud, en revanche, la diversité linguistique est plus grande et seule une infime partie de la population parle la variété locale de l’arabe. On a recensé une centaine de langues, parmi lesquelles le dinka, qui est la plus utilisée. Ce sont le plus souvent des langues nilotiques qui appartiennent au groupe Chari-Nil, comme le bari, le toposa, le zande et les langues moro-madi, et qui comptent parfois moins de 1000 locuteurs.

Depuis 1956, les tensions entre le Nord et le Sud ont été attisées par les questions linguistiques et religieuses. La rébellion sudiste ne s’est pas élevée seulement contre l’arabisation venue du Nord mais également contre l’islamisation. Ainsi, la seconde guerre civile fut déclenchée en 1983 après la décision du président NIMEIRI d’instaurer la charia à l’ensemble du pays. Une fois de plus, le Sud, chrétien et animiste, s’opposa au Nord, arabo-musulman. Les Nuer, jaloux de leur indépendance et insoumis par éducation, parfois convertis au catholicisme, s’impliquèrent dans la guerre contre Khartoum. Cette guerre, dont les enjeux étaient non seulement religieux mais aussi économiques, pour le contrôle des réserves pétrolières du Sud, se prolongea jusqu’aux accords de paix de 2005.

Aujourd’hui, nombre de musulmans restent opposés à la sécession du Sud. Ainsi, le 7 janvier dernier, à la veille du référendum, les Frères musulmans indiquaient sur leur site que soixante dignitaires de l’Islam, menés par Youssef Al-Qaradawi, Président de l’Union internationale des Oulémas musulmans, avaient signé une déclaration expliquant que l’indépendance du Sud-Soudan était le résultat d’un complot mondial mené par l’avant-garde du sionisme contre l’islam et l’arabisme:

Sixty Islamic scholars and preachers issued a statement on Wednesday in which they provided that it is not permissible to divide Sudan, asserting that voting for the secession of southern Sudan from the north is religiously forbidden by Islamic law.

They argued that the issue of South Sudan is not a question of civil war, but a global conspiracy to exclude Arabism and Islam, fuelled by many bodies, regional and international, in the forefront of Zionism and the global crusade, not against Sudan alone, as Southern Sudan is the gateway to Islam and Arabism in Africa.

Signatories to the statement:

Dr. Yusuf al-Qaradawi – Chairman of the International Union for Muslim Scholars,
Dr. Abdul Rahman Al-Barr – Professor of Hadith and its sciences at Al-Azhar University and a member of the Executive Bureau of the Muslim Brotherhood,
Prof. Yusuf Hibir Nur al-Da’im, Controller-General of the Muslim Brotherhood in Sudan, and,
Dr. Nasr Farid Wasel – former Grand Mufti of Egypt.

On le voit: l’indépendance annoncée du Sud-Soudan ne réjouit pas tout le monde et ne se fera pas sans heurts. Pendant le référendum, en janvier dernier, des combats dans la région contestée d’Abyei, située à la lisière du Nord et du Sud, firent au moins 33 morts et des dizaines de blessés. Début février,  Malakal, dans la province du Nil Supérieur, fut le théâtre d’affrontements violents.  Médecins Sans Frontières a apporté une aide d’urgence aux nombreux blessés qui affluent, parfois dans un état critique: «Les patients souffrent principalement de blessures par balle et beaucoup présentent de graves plaies au niveau de l’abdomen et des membres», explique Tim BAERWALDT, chef de mission MSF au Sud-Soudan. Enfin, le 16 février, les violences se sont étendues aux villes voisines de New Fangak et Pamzsherf.

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L’indépendance du Sud-Soudan ne sera pas facile. Elle n’est pas incarnée par un mouvement nationaliste: la nation est en effet un concept occidental et il n’existe pas de nation sud-soudanaise. On trouve au contraire une société très hétérogène, avec de nombreuses ethnies, qui, comme les Dinka et les Nuer, se sont parfois affrontées par le passé. Enfin, les Nuer sont, par leur culture, réticents à l’idée d’un pouvoir politique organisé et centralisé.  En fait, pour les Soudanais du Sud, cette indépendance marquera vraiment la fin d’une longue guerre civile qui les opposait au Nord depuis la fin de la colonisation anglo-égyptienne. D’ici le 9 juillet, et la naissance officielle du nouveau pays, Nordistes et Sudistes devront se mettre d’accord sur un certain nombre de questions qui restent en suspens. Quel sera le tracé exact de la frontière?  Et notamment quel sera le sort de la région d’Abyeï, que les deux parties se disputent? Comment va-t-on se partager les revenus du pétrole? Quel sera le statut des centaines de milliers de Sudistes vivant au Nord et des Nordistes installés au Sud? Il se trouve en effet que des musulmans non arabisés habitent le Sud, alors que plusieurs petites communautés chrétiennes vivent dans le Nord, notamment dans la région de Khartoum. Les Nuba, qui vivent au Nord dans la région du sud-Kordofan, revendiquent depuis des années leur rattachement au Sud-Soudan parce qu’ils ne sont pas arabes ni musulmans, ce qui leur vaut d’être harcelés par les milices baggara et par l’armée gouvernementale [5]. Enfin, même le nom du futur pays reste indéterminé: on hésite entre “Nouveau Soudan”, “Équatorie”, “Djouwama” ou “République du Nil”. L’appellation «République de Kouch», envisagée un temps, du nom d’un fils de Noé et d’un royaume noir précédent l’Abyssinie, est trop liée à la Bible et irait à l’encontre du caractère laïque du futur État.

Un Mundari marche au milieu de son troupeau (REUTERS/Goran Tomasevic, 2011)

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[1] Edward Evan EVANS-PRITCHARD. Les Nuer, Paris, Gallimard, 1994, 312 pages.

[2] Henri-Irénée MARROU. L’Église de l’Antiquité tardive (303-604). Paris, Éditions du Seuil, 1985, 321 pages . La Nubie reçut au VIème siècle son premier évêque, nommé par le patriarche monophysite Théodose d’Alexandrie.

[3] Catherine MILLER. Langues et intégration nationale au Soudan”, Des langues et des Etats, Politique Africaine N° 23 (septembre 1986) ; Karthala, Paris, p. 24-41.

[4] Nicole GRANDIN. Le Soudan nilotique et l’administration britannique (1898-1956), Leiden, Brill, 1982, 348 pages.

[5] Jean-Christophe TAMISIER (dir.). Dictionnaire des peuples, Paris, Larousse, 1998, 228 pages.

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