Le printemps est arrivé et, avec lui, les premières belles journées de soleil. Et là, impossible de ne pas penser à cet extrait magnifique de L’homme qui aimait les femmes, de François Truffaut [1]. Le personnage principal, génialement incarné par Charles DENNER, fait remarquer que les femmes pratiquent l’hibernation:
Pendant quatre mois, elles disparaissent, on ne les voit pas. Au premier rayon de soleil du mois de mars, comme si elles s’étaient donné le mot ou comme si elles avaient reçu un ordre de mobilisation, elles surgissent pas dizaines dans les rues, en robes légères et talons hauts. Alors la vie recommence. Enfin. On peut redécouvrir leurs corps et différencier deux catégories: les grandes tiges et les petites pommes.
Les grandes tiges. Les petites pommes. Avec cette distinction, François Truffaut nous offre l’occasion de nous initier aux délices de l’anthropologie structurale. D’abord, le personnage de Charles Denner, tel un ethnographe, se fonde sur des observations qu’il a faites sur le terrain:
Pour moi, rien n’est plus agréable à regarder qu’une femme en train de marcher, pourvu qu’elle soit habillée d’une robe ou d’une jupe qui bouge au rythme de sa marche. Il y a celles qui filent rapidement vers un but, peut-être vers un rendez-vous. Il y a celles qui se promènent avec sur le visage un air de loisir.
Son objet, ce sont les femmes qui marchent dans la rue, des inconnues, et le désir qu’elles peuvent susciter. À partir de ce qu’il a observé, il procède à un certain nombre de distinctions. On retrouve ici la logique binaire de cette pensée sauvage chère à Claude LÉVI-STRAUSS: la pensée sauvage, que l’on a trop tendance à opposer à la pensée rationnelle, obéit en effet à une démarche classificatrice, qui utilise des images pour dégager des oppositions, des symétries, des inversions ou encore des équivalences.
Il s’agit de mettre en avant un système qui va fonctionner à travers des couples d’opposition. Aussi Charles Denner définit-il avec précision des catégories empiriques (la démarche rapide ou lente des femmes dans la rue, la femme vertueuse ou non, la grande tige ou la petite pomme, l’hiver ou l’été, les grosses poitrines ou les poitrines modestes) qui deviennent autant d’outils conceptuels. Fin structuraliste, il utilise ces outils pour rechercher, comme l’écrivait Claude Lévi-Strauss, “les lois universelles qui régissent les activités inconscientes de l’esprit” [2]:
Je me suis rendu compte récemment qu’en hiver je suis attiré par les grosses poitrines alors qu’en été les poitrines modestes me conviennent parfaitement.
Il y a une vingtaine d’années, alors que j’étais censé travailler sur ma thèse de doctorat, voulant vérifier les théories de Charles Denner, j’avais mis en pratique cette méthode d’investigation dans les rues de Séville. Combien de kilomètres ai-je ainsi parcouru, parfois par une chaleur étouffante! Ma thèse est restée inachevée. Mais je peux confirmer qu’il est trop simple, en effet, de croire que les femmes vertueuses sont celles qui marchent vite.
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[1] L’homme qui aimait les femmes, de François TRUFFAUT (1977), avec Charles Denner, Brigitte Fossey, Geneviève Fontanel et Nathalie Baye.
[2] Claude LÉVI-STRAUSS. Anthropologie structurale, Paris, Pocket, 2003, 480 pages.



