Radioactivité et fanatisme: le temps de la mondialisation

La centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi endommagée le 11 mars dernier par un séisme et un tsunami dévastateurs a laissé s’échapper un nuage radioactif pendant deux semaines. En France, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, l’organisme chargé notamment du contrôle de la radioactivité de l’air, a construit avec Météo-France un modèle de déplacement de la radioactivité (photo ci-dessus): à partir d’une simulation de la dispersion atmosphérique du nuage radioactif, sachant que les vents circulant à haute altitude font le tour du monde en dix ou douze jours, on a pu estimer que les particules radioactives allaient atteindre la France le 23 mars. On a ainsi détecté en région parisienne le 26 mars des traces anormales d’iode 131 mais les concentrations restent inférieures au millibecquerel par mètre cube: pendant douze jours, les produits radioactifs, dont une partie a d’abord été précipitée dans l’océan Pacifique, se sont en effet dilués dans l’air et ont perdu une partie de leur activité.

Le 20 mars dernier, à Gainesville, en Floride, le prédicateur évangélique américain Wayne SAPP a brûlé un exemplaire du Coran afin de protester contre le terrorisme islamique. Cet autodafé a été commis devant une trentaine de personnes sous l’autorité du pasteur Terry JONES qui, en septembre dernier, avait déjà exprimé son intention de brûler un Coran. Il a fallu douze jours pour que la fumée du Coran brûlé provoque un embrasement dans les rues de l’Afghanistan et, dans la matinée du 1er avril, après le sermon hebdomadaire, des manifestants islamistes ont attaqué un bureau des Nations-Unies à Mazar-I-Sharif: trois employés européens et quatre gardes népalais ont été tués. Les jours suivants, les manifestations ont continué dans plusieurs villes de l’Afghanistan: à Kandahar, deux policiers et une vingtaine de manifestants ont péri dans des heurts parfois extrêmement violents. C’est seulement à ce moment là, au vu des conséquences au Moyen-Orient, que les médias occidentaux, tels Marianne, nous ont parlé du geste imbécile du pasteur américain. Voilà qui n’est pas sans rappeler la crise des caricatures danoises de Mahomet: des dessins publiés en septembre 2005 dans un journal danois, parmi lesquels on voyait le Prophète enturbanné d’une bombe, provoquèrent en janvier 2006 une explosion de violence dans le monde musulman et les morts se comptèrent par dizaines. À l’époque, il avait fallu 4 mois pour que les musulmans du Nigeria ou du Pakistan prennent connaissance de la publication de ces caricatures au Danemark. Aujourd’hui, il faut une douzaine de jours: cela signifie-t-il que les moyens de communications, mondialisés, sont aujourd’hui plus performants? Est-ce un signe finalement que le temps historique, dans le cadre de la mondialisation, s’accélère avec les progrès technologiques?

Il n’y a évidemment aucun rapport entre le nuage radioactif qui s’échappe de la centrale de Fukushima et l’exemplaire du Coran brûlé par un pasteur américain. Mais chacun de ces deux événements a suscité à l’autre bout de la planète des émotions où la violence se mêle à la peur. D’abord, la violence d’une catastrophe naturelle a réveillé la peur du nucléaire et de la contamination radioactive. Une peur qui, en France, a permis au parti socialiste d’étoffer in extremis son projet politique en proposant la sortie du nucléaire sur vingt ans. Ensuite, le sacrifice d’un Coran pour conjurer la peur du terrorisme islamiste a provoqué des violences en Afghanistan et au Pakistan. Ces émotions semblent confirmer la thèse que Dominique MOÏSI a développée dans La géopolitique de l’émotion [1]: d’une part, le monde musulman serait marqué par un sentiment d’humiliation qui, en nourrissant un instinct de vengeance, se traduit par des actes de violence alors que, d’autre part, l’Occident, conscient qu’il est en train de perdre son hégémonie, serait possédé par la peur. Enfin, on a les Japonais, qui font preuve d’une grande dignité: habitués à vivre avec la peur, ils ont vite repris une vie normale, comme si de rien n’était. Finalement, ces deux événements mettent en avant des aspects de la mondialisation qui ne sont pas économiques: la pollution ou le fanatisme ne connaissent pas les frontières.  Après une douzaine de jours, c’est à des milliers de kilomètres que l’on peut mesurer les conséquences, amplifiées par une information mondialisée, du nuage radioactif ou de l’autodafé du Coran.

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[1] Dominique MOÏSI. Géopolitique de l’émotion, Paris, Flammarion, 2010, 271 pages.