La tragédie du Hessel

Le 27 mai à Barcelone, la police évacue la Place de Catalogne, qui était occupée depuis dix jours par le mouvement des "indignés". (Source: El diario Vasco, AP)

Je ne peux pas m’empêcher de sourire à la vue de cette photo prise le 27 mai dernier à Barcelone quand les mossos ont évacué ces indignados qui occupaient la place de Catalogne. Certes, ce n’est pas très charitable de ma part car les manifestants se sont pris de bons coups de matraque, comme on peut le voir sur cette vidéo. Dans la presse, on a beaucoup vu, ici ou , le gars qui a les mains tâchées de sang et qui n’oublie jamais de bien fixer l’objectif du photographe. Il prend l’air terrorisé. Terrorisé par des appareils photo? Censée témoigner de violences policières, cette photo nous révèle en fait à quel point nos indignés sont des poseurs: on voit que, nourris à la télé-réalité, ils sont très à l’aise dès que les médias pointent le bout de leurs objectifs. Les portraits d‘indignés publiées le weekend dernier par le quotidien El País confirment cette impression. Ça sent le théâtre. À Bilbao, d’ailleurs, les indignés qui occupaient la place Arriaga ont organisé des ateliers de théâtre. Beaucoup d’entre eux sont en effet des artistes autoproclamés: en fait, des recalés de la société des loisirs, condamnés au spectacle de rue à défaut d’avoir été retenus lors des castings de Gran Hermano ou Operación Triunfo. La rue, c’est donc leur domaine. Et c’est aussi une nouvelle forme de populisme: croire qu’il suffit de descendre dans la rue pour avoir raison.

Le dimanche 15 mai, ils étaient plusieurs milliers à être descendus dans la rue à la demande la plateforme ¡Democracia Real Ya! pour manifester leur ras-le-bol à la veille des élections municipales et régionales du 22 mai. Ils dénonçaient pèle-mêle la crise et le système politique espagnol et on leur a donné le nom d‘indignés par référence au livre de Stéphane HESSEL, qui s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires en quelques semaines. Très vite, la place de la Puerta del Sol, à Madrid, s’est couverte de bâches et de tentes, à l’image de la place Tahrir, au Caire, lors des récentes manifestations qui ont secoué l’Égypte, et les campeurs ont commencé à organiser un véritable village autogéré. Relayée par les réseaux sociaux, la contestation a ensuite gagné les principales villes d’Espagne. La presse française, surtout de gauche, s’est aussitôt enthousiasmée pour ce mouvement du 15-M. Sur France Inter, Jean-François ACHILLI nous explique que c’est un mouvement “d’une grande modernité” qui est en train de “réinventer la démocratie“. Dans Le Monde, des universitaires nous parlent d’un “climat d’effervescence citoyenne” et invitent les jeunes français à suivre l’exemple espagnol. À chaque fois, on souligne les similitudes entre ce mouvement et les révolutions arabes. Dans Le Nouvel Observateur, pour Jean-Claude GUILLEBAUD, il est assez logique “que la contagion surgisse en Espagne. Ce pays passerelle fut pendant près de huit siècles sous influence arabe“. Ce genre de raccourci est typique du Nouvel Obs: Jean DANIEL et ses amis pieds-noirs ont une tendance presque maladive à idéaliser un al-Andalous où les trois religions dites du Livre auraient vécu dans la plus parfaite des harmonies: ils y voient sans doute ce qu’ils n’ont pas réussi à faire au temps de l’Algérie française. Ceci dit, et j’y reviendrai, la remarque de Jean-Claude Guillebaud n’est pas inintéressante. Toujours est-il que, comme AUTHUEIL l’a très bien souligné dans son blog, on a senti que ceux qui s’extasiaient sur cette “révolution espagnole” espéraient qu’elle pourrait gagner la France:

Un mouvement de soutien s’est monté à Paris, avec une micro-manifestation, place de la Bastille. Sur Twitter et facebook, ça s’agite aussi, avec le hashtag #frenchrevolution. On y sent que beaucoup rêvent d’une contagion à la France, pour que eux aussi puissent avoir leur révolution, même s’ils sont bien incapables d’aller au bout. Ce culte de la “révolution”, de l’émeute qui renverse le système est un tropisme de la gauche française. [...] Cette “révolution espagnole” est un produit parfaitement calibré pour les médias qui ne manquera pas de plaire à un segment de clientèle.

Mais voilà: ceux qui avaient commencé à rêver de révolution, en espérant qu’elle puisse être importée en France, en sont pour leurs frais. Après avoir occupé pendant près de quatre semaines la Puerta del Sol, les manifestants ont en effet décidé ce 12 juin de lever leur campement. Il faut dire que les médias espagnols, qui avaient beaucoup parlé de ces indignés jusqu’aux élections municipales du 22 mai, s’en sont ensuite clairement désintéressés. Cela pourrait confirmer la thèse selon laquelle le mouvement a été monté en épingle par le PSOE lui-même pour canaliser le mécontentement à gauche et l’empêcher de se reporter sur la droite. Cela n’a pas vraiment fonctionné: le PP a quand même gagné les élections. Toujours est-il que, sans le regard des médias, nos poseurs n’avaient plus de miroir pour se regarder jouer aux révolutionnaires et le mouvement a donc commencé à s’essouffler.

Puerta del Sol, Madrid: une manifestante lit Stéphane Hessel (Source: Luis Sevilla, El País)

Le mouvement du 15-M n’était donc pas une révolution et ces indignés n’étaient pas des révolutionnaires. Dans son excellent blog consacré à la géographie, Bruno JUDDE DE LARIVIÈRE les compare plutôt à des cigales qui voulurent, à l’époque, profiter de la croissance:

Des milliers de jeunes Espagnols ont renoncé à poursuivre des études pour profiter du moment présent. Un adolescent de quinze ans sur trois quitte le système éducatif sans diplômes. Dans le même temps, le taux de chômage des moins de 20 ans atteint 45 %. Les secteurs du bâtiment et du tourisme ont pendant plusieurs années embauché grâce à des salaires attrayants. L’occasion était trop belle pour que les cigales ne la saisissent. Combien sont-ils aujourd’hui, sans travail ni qualifications ? Les fourmis ont résisté aux sirènes. Elles ont poursuivi leurs études, en dépit des embûches. [...]

Lorsque la fête battait son plein, tous ne s’amusaient pas, comme l’écrivait Lucia Etxebarria dans ’Amour, Prozac et autres curiosités‘, best-seller de 1997. On y trouve de quoi comprendre l’Espagne d’aujourd’hui. C’est un cliché qui a fait le succès du roman: une jeunesse libérée et insouciante se doit de consommer des drogues de toutes sortes et de multiplier les expériences sexuelles. Les premières circulent à qui mieux-mieux sans que Lucia Etxebarria ne parvienne à transmettre le mystère du malaise des consommateurs. Des secondes, on retient quelques performances sportives. Quant au futur…

Les désenchantés regrettent la fête bien que celle-ci soit terminée. Ils ne veulent pas renverser l’ordre ancien, mais le prolonger.

Ces indignés ont été trop désengagés de la vie politique, trop occupés à rechercher un bonheur facile dans l’instant présent, pour être aujourd’hui des révolutionnaires. Ils n’ont pas manifesté, cet hiver, lorsque le gouvernement de José Luis RODRÍGUEZ ZAPATERO a reculé l’âge de la retraite à 67 ans. Comme le dit très justement Bruno Judde de Larivière, ils ne croient en rien et ne savent pas à quels saints se vouer. Finalement, c’est la lecture du fascicule de Stéphane Hessel qui leur a permis, à peu de frais, de se draper dans la posture de l’indigné –contre les banques, contre le capitalisme, contre Israël, contre le racisme, contre la droite. Et c’est là le drame: le texte de Stéphane Hessel, médiocre, indigne du passé de son auteur, accumule les approximations et les poncifs. Ainsi, les indignés espagnols s’en prennent aux politiques, aux médias, forcément complices du pouvoir, et au système économique. Leur principal slogan, ¡Democracie Real Ya!, sous-entend que le régime actuel n’est pas une démocratie si bien qu’ils refusent d’aller voter. Car ils sont persuadés, non sans un certain narcissisme, que le fait de se réunir sur une place pour y camper leur donne une légitimité supérieure à celle du suffrage universel. Ce refus de la démocratie, dans un pays marqué par des décennies de franquisme, ressemble à un caprice d’enfant gâté. Que penser de ce portrait géant de Heinrich HIMMLER avec le message: “Ils ne nous représentent pas“, que les indignés ont affiché sur la façade d’un immeuble de la Puerta del Sol? D’où sortait cette photo? Pourquoi Himmler? Pourquoi l’avoir affublé d’oreilles de Mickey et du symbole de l’euro? Pourquoi, enfin, assimiler la démocratie représentative au nazisme?

Puerta del Sol, Madrid, Mai 2011 (source: El País)

Les indignés espagnols ne brillent pas par leur culture historique ou politique. Le prêt-à-penser de Stéphane Hessel leur suffit. Alain DUHAMEL, dans un éditorial publié le 28 avril dernier dans Le Point, faisait remarquer, à l’occasion de la parution d’un livre du politologue Dominique REYNIÉ, que l’Espagne échappait à ce populisme d’extrême-droite que l’on voit prospérer un peu partout en Europe sur fond de crise économique et d’immigration. On a vu en Espagne que la remise en question du système a finalement accouché d’un populisme de gauche, avec des révolutionnaires de pacotille, aussi poseurs que puérils. Leur discours fleure bon l’idéalisme adolescent et les slogans affichés ne volent pas haut: «Nous ne sommes pas contre le système, le système est contre nous», «la haine fait les frontières, l’amour les ouvre» ou encore «Seul un baiser m’obligera à me taire». Il s’élèvent contre la société de consommation et la mondialisation sans jamais lâcher leur iPhone, un peu comme des enfants qui ne ne se séparent jamais de leur doudou. Quand ils parlent eux-même de Spanish révolution, en anglais, pour ne pas être en reste après les révolutions dans les pays arabes, ou qu’ils campent dans leurs tentes Quechua, qu’ils ont achetées chez Decathlon et qui sont fabriquées en Chine par une main-d’oeuvre bon marché, ils montrent qu’ils sont en fait indissociables de cette mondialisation qu’ils rejettent.

Par curiosité, histoire de voir à quoi ressemblaient ces révolutionnaires, je suis allé faire un tour sur le Boulevard, à Saint-Sébastien. Comme je l’ai raconté chez l’indispensable Didier GOUX (d’ailleurs, le fait d’avoir laissé un commentaire m’a valu d’être reconnu par un collègue: nous sommes donc au moins deux à lire le blog de Didier Goux en salle des profs), je fus surpris de constater que les badauds étaient plus nombreux que les indignés. Une centaine de jeunes, mileuristas pour la plupart, participaient à une “assemblée citoyenne». Des perroflautas les avaient rejoints: des zonards cradingues et abrutis par le shit qui vomissent la société et ont choisi de vivre en marge. Enfin, quelques tentes Quechua étaient alignées au pied du kiosque à musique. Bref, on était loin des milliers de personnes qui occupaient, au même moment, la Puerta del Sol. Rien à voir avec le campement que CHEREA avait décrit dans un article paru chez I Like Your Style. À Bilbao, il n’y avait rien de comparable, non plus, avec Madrid. Cela signifie que le mouvement du M-15 n’a pas mobilisé en Euskadi. Les Basques ne se sont pas sentis concernés par la Spanish revolution. Ça, c’est intéressant.

À Saint-Sébastien, les indignés s’exprimaient en castillan. Aucune affiche n’était en euskara. Ainhoa, sur le ton de la boutade, voyait là le signe qu’il existe une véritable fracture entre le Pays basque et l’Espagne. Pour elle, la fracture est d’abord historique et elle reprend à son compte ce que Jean-Claude Guillebaud avait écrit dans Le Nouvel Obs: l’Espagne ayant été arabe pendant des siècles, le mouvement du M-15 s’inscrirait dans la continuité des révolutions arabes. Le Pays basque n’ayant pas été conquis par les Arabes, il serait logiquement moins sensible à ce mouvement. Blague mise à part, on peut avancer d’autres explications. Le Pays basque est moins touché par la crise économique: le taux de chômage avoisine les 10% de la population active alors qu’il atteint 21% en moyenne dans le reste de l’Espagne. Le travail reste une valeur importante au Pays basque si bien que les jeunes se sont conduits davantage comme des fourmis: ils ont poursuivi des études et sont aujourd’hui moins exposés au chômage que les autres espagnols. Cet hiver, quand le gouvernement, à Madrid, a reculé l’âge de la retraite à 67 ans, le Pays basque était l’une des rares régions d’Espagne à se mobiliser. Enfin, la jeunesse basque est sans doute plus politisée. Et elle n’allait pas s’abstenir de voter l’année, où, pour la première fois depuis l’illégalisation de Batasuna en 2003, la gauche abertzale, incarnée par Bildu, pouvait se présenter aux élections et rafler un tiers des suffrages exprimés. D’ailleurs, quand les indignés espagnols remettent en question le système électoral, on peut se demander où ils étaient quand les élections au Pays basque était faussées par l’interdiction d’un parti représentant plus d’un tiers de l’électorat… Enfin, une dernière chose est symptomatique de ces contradictions qui opposent le Pays basque et l’Espagne: alors que les Espagnols focalisent depuis des années sur le terrorisme basque, et ne sont pas loin de penser qu’un etarra se cache derrière chaque Basque, les indignés de la Puerta del sol n’hésitent pas à brandir le livre de Stéphane Hessel où le vieil homme montre une certaine complaisance à l’égard du terrorisme. considéré comme «une forme d’exaspération»: «Je pense bien évidemment que le terrorisme est inacceptable mais il faut reconnaître que lorsqu’on est occupé avec des moyens militaires infiniment supérieurs aux vôtres, la réaction populaire ne peut pas être que non-violente». Certains dirigeants de la gauche abertzale sont en prison pour moins que cela.

La danse des indignés sur le Boulevard à Saint-Sébastien (excusez la piètre qualité de la photo: je n'ai pas de iPhone, moi).

Je suis retourné sur le Boulevard, à Saint-Sébastien: c’était le jeudi de l’Ascension et le mouvement commençait à donner de sérieux signes d’essoufflement. Il restait quelques alternatifs, reconnaissables à leur look mondialisé: tatouages, piercings, dreadlocks pour les gars, fringues de hippie pour les filles. Sous le regard consterné des passants, ils faisaient une ronde vaguement chamanique et tournaient sur eux-mêmes comme des hallucinés, voire comme des débiles, au rythme monotone d’un tambour. Ils porteraient des tuniques oranges et auraient le crâne rasé qu’ils passeraient pour des adorateurs de Krishna. C’est le drame du shit: ça rend inévitablement con avec la certitude cependant d’être plus malin que les autres. Ne vit-on pas le même drame avec le bouquin de Stéphane Hessel?

Finalement, il n’y a pas eu de révolution. Les indignés espagnols, poseurs narcissiques et infantiles, n’étaient pas capables de fournir l’effort nécessaire pour une vraie révolution. Une fois de plus, les journalistes en ont fait des tonnes. Sans complexe, ils continueront à nous vendre leurs fantasmes. N’étaient-ce pas les mêmes journalistes qui avaient fait de Dominique Strauss-Kahn le favori pour l’élection présidentielle? En Espagne, contrairement à ce qu’ils ont voulu nous faire croire, et comme l’a démontré H16, on était loin des “révolutions arabes”… C’était juste un petite transpiration de l’Hessel.

Au même moment, en Syrie, des manifestants risquent vraiment leur vie.

Une réponse à La tragédie du Hessel

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s